Une _troïka_ n'est pas, comme le croyait Théophile Gautier, «un

traîneau» ; c'est un groupe de trois choses semblables ; le mot,

il est vrai, s'applique généralement à un attelage. Un fort

trotteur sert de limonier, la tête surmontée de la _douga_,

un arc en bois qui unit les brancards, et diminue par son

élasticité les réactions que le collier aurait à supporter. De

chaque côté des brancards, un cheval est attelé à un palonnier

très mobile, et ne porte qu'un collier et des traits : une seule

guide le rattache à son compagnon. Mais, tandis que le limonier

ne doit jamais quitter le trot, ses deux voisins, si l'attelage

est bien conduit, ne doivent pas cesser de galoper. Ils sont

d'ailleurs très libres : le cocher ne s'occupe guère de les

diriger : si le chemin s'élargit, la _troïka_ peut s'étaler en

éventail ; si la route se resserre entre deux talus, les chevaux

de volée escaladent comme ils peuvent le revers de la pente,

glissent, se rattrapent, trébuchent de nouveau, mais finissent

toujours par se tirer d'affaire, grâce à ce merveilleux

instinct des bêtes qu'on laisse très libres. S'il se présente

une descente, on marche au pas ; le limonier, à lui tout seul,

retient la voiture : il faudrait le rouer de coups pour le lancer

au trot ; s'agit-il, par contre, d'une pente à escalader, toute

la _troïka_ s'en mêle. D'un coup de langue, le cocher enlève

ses trois chevaux, et les voilà, trottant et galopant, lancés

à l'assaut à toute vitesse. Au sommet de la _douga_, pend

une clochette ; pour rien au monde, le moujik qui me sert de

postillon ne consentirait à renoncer à ce privilège de la poste

si exaspérant pour les nerfs.

Mais mon _tarentass_ ! Le mot m'était déjà connu, grâce à _Michel

Strogof_ ; mais j'ignorais la chose, hélas ! Le Bœdeker prétend

que le _tarentass_ «ressemble à une voiture» ; on n'est pas plus

flatteur, en vérité ! Figurez-vous une sorte d'auge en bois.

Posez-la sur deux rondins longs de trois mètres, et fixés à

chaque extrémité sur un essieu actionnant deux roues. Voilà

l'objet. Clouez maintenant une planche sur le bord antérieur de

l'auge, et vous aurez le siège du cocher. Quant au voyageur,

il s'installe comme il peut, dans l'auge, parmi du foin. Il

s'efforce d'abord de loger ses bagages. Cela fait, il essaie de

se confectionner un siège, en ramenant sous lui un gros tapon

de foin. «Quelle délicieuse invention ! se dit-il au départ,

encore sans défiance : je vais passer ma journée à rêver,

allongé dans cette herbe odorante !» Il ne tarde pas à prendre

un autre ton. Sur une vraie route, le _tarentass_ serait doux

peut-être ; mais s'il y avait des routes en Russie, on n'aurait

pas besoin du _tarentass_, l'incassable véhicule. Sauf quelques

grandes chaussées, consciencieusement cailloutées de pierres

pointues, et que les voitures ont grand soin d'éviter, les voies

de communication en Russie, sont dites _routes naturelles_.

Elles se tracent peu à peu, dans la plaine et dans la forêt, au

passage des voitures et du bétail. Nul ne les entretient ; les

ornières s'y creusent à l'infini, les fondrières s'y installent

à loisir : au printemps et à l'automne, ce sont des marécages,

où l'on ne peut guère circuler qu'à cheval ; en été, un pied de

poussière les tapisse. Si une pluie violente a gâté la route, on

en pratique une autre à côté, tout simplement...

Pressé d'arriver au but, j'avais commis l'imprudence de

promettre au postillon un pourboire d'étranger, s'il menait

bon train. Voilà mon _tarentass_ lancé au triple effort de ma

_troïka_, parmi les ornières, les creux, les ravins, les dos

d'âne, ne connaissant pas d'obstacle, et sacrifiant tout au

respect de la ligne droite. Les chevaux de flanc me criblent le

visage de parcelles de boue ou de terre friable, détachées du

chemin à chaque foulée. L'auge en bois où je me suis accroupi

sans défiance, sursaute de cahot en cahot ; les perches de couple

qui la supportent, lui servent de rudimentaires ressorts ;

ils sont solides, ces ressorts, c'est l'essentiel, n'est-ce

pas ! Quelques ornières traîtreusement durcies augmentent la

trépidation : effaré, j'essaie de me cramponner au rebord du

véhicule ; une secousse me fait lâcher prise, et du dos, je viens

heurter l'autre rebord. Puis, c'est mon coude, puis c'est mon

épaule qui viennent se frotter aux parois du _tarentass_ ; au

moment où j'y pense le moins, sur la route un instant aplanie,

une grosse pierre détermine un heurt nouveau, douloureux à

crier. Et mon postillon, dans sa chemise rouge qui bouffe au

vent, hurle de plus belle, excitant ses chevaux, les bras

levés. Que faire ? comment trouver une position stable, entre

mes bagages qui tressautent follement à mes pieds, et le bord

meurtrissant de la voiture ? Après une heure de route, je suis

déjà moulu. Je me résigne à cesser la lutte, et à me laisser

aller au beau milieu du foin, tâchant seulement d'éviter les

contacts directs avec tous les objets solides qui m'environnent.

Il se trouve que c'est, en somme, la meilleure façon de voyager

en _tarentass_, et je n'y serais plus trop mal, si je n'avais

les entrailles secouées par d'implacables ressauts.

Bientôt, le soleil monte à l'horizon, et la poussière s'ajoute

aux charmes du voyage. La poussière et la boue, en Russie,

prennent des proportions qu'on ne connaît pas dans nos pays.

En été, les chemins ressemblent à une piste de manège ; mais,

au lieu de sciure de bois et de rondelles de liège, c'est une

impalpable poussière blanche qui les tapisse en couche épaisse.

Un chien qui court sur une route, y soulève un tel nuage de

poussière, que, d'un peu loin, on croit voir s'avancer un

cavalier. Lorsque, au lieu d'un chien, trois chevaux galopent

dans la couche molle, on croirait voir la fumée d'un gros

incendie. En peu de temps, le voyageur est couvert de cette

poussière, son visage, ses mains, son cou deviennent tout noirs ;

ses vêtements changent de couleur, et ses bagages, si bien

fermés qu'ils soient, se remplissent de fines parcelles grises.

Tandis que, pelotonné dans mon foin, je roule ainsi par la piste

cahoteuse qui semble se volatiliser à notre passage, l'idée me

vient subitement que c'est aujourd'hui le 14 juillet ; et je me

représente Paris à cette heure, sous le même grand soleil, avec

les revues, le bruit, la foule, les pétards... Non, en vérité,

malgré mes contusions, j'aime mieux être ici, filant au grand

trot par la campagne, le long des prés où, en ce moment, des

moujiks en chemise rouge, par troupes de cent à cent cinquante,

fauchent l'herbe, en se balançant tous ensemble d'une jambe sur

l'autre, avec un grand geste régulier des bras.

Le paysage n'est plus celui auquel, jusqu'à présent, la Russie

m'avait accoutumé. Plus de forêts ; les arbres isolés, rares

déjà ce matin, disparaissent tout à fait dans le courant de

la journée, et c'est, à perte de vue, la plaine uniforme,

mamelonnée de lentes ondulations qui dessinent le lit de

nombreux torrents desséchés à cette heure. Tous les trente

kilomètres, à peu près, je m'arrête pour relayer : je passe avec

mes bagages dans un autre _tarentass_, après m'être restauré

d'un verre de thé et d'un morceau de pain. Les _isbas_ sont

petites, souvent misérables ; elles reposent, isolées de terre,

sur des troncs d'arbre enfoncés comme des pilotis, ou sur de

grosses pierres. Quand le support a faibli, l'_isba_ s'est

inclinée lamentablement, et elle reste ainsi, un flanc dressé en

l'air, l'autre fiché dans le sol...

Et la course reprend, monotone. Si loin que l'horizon s'étende,

pas une forêt ; partout, la surface noire des champs labourés,

les verts rectangles des avoines, et l'immensité jaune des

récoltes mûres. Sur les collines, de gris moulins à vent

tournent leur croix.

* * * * *

Vers sept heures du soir, je suis arrivé à Loukoyanof, la

capitale de l'_ouièzde_, une sorte de sous-préfecture. C'est

une petite ville, assez propre, sur une pente dénudée ; mais, à

peine ai-je eu la force d'apercevoir quelques cochons qui se

promenaient sur la place : seize heures de cahots m'ont exténué ;

le postillon a dû me prendre sous les bras pour m'extraire du

_tarentass_, et me hisser jusqu'au premier étage de l'auberge

où nous avons fait halte. C'est là que j'écris ces notes. Ma

petite chambre est propre, les murs en sont fraîchement crépis,

le matelas posé sur le lit de fer est engageant ; seulement,

ignorant les usages russes, je me suis mis en route sans

oreiller et sans draps. Il me faudra, après un semblant de

dîner, m'allonger dans ma couverture. Je rêverai sans doute des

luttes qui ont eu notre auberge pour théâtre, il y a quelques

mois, entre le Comité _de secours aux affamés_ et le Comité _de

résistance aux secours_.

15 juillet.

Ma route n'est plus longue : j'ai fait hier 150 verstes ; 70,

au plus, me séparent encore de la métairie où mon ami Serge

Ivanovitch a pris ses quartiers. Par malheur, en sortant de

Loukoyanof, nous tombons sur la grande route impériale, qui

relie Nijni-Novgorod à Pensa. Cette voie, large de cinquante à

soixante mètres, mérite son titre de route impériale, par le

nombre et la profondeur des ornières qui la sillonnent. Aussi

peu entretenue que les chemins dits «naturels», elle est, par

endroits, tout à fait impraticable. Quand on peut s'échapper à

travers champs, on n'y manque pas ; mais souvent, les talus et

les fossés qui bordent la voie, empêchent toute escapade, et

force est aux véhicules de s'enfoncer dans une double ornière,

comme un tramway dans ses rails ; les cahots sont terribles

alors. A plusieurs reprises, j'ai demandé grâce à mon postillon

surpris : il s'est contenté de sourire largement, sans ralentir

ses chevaux.

Aux deux côtés de la route, se dressent de gros bouleaux blancs ;

les chenilles en ont dévoré toute la verdure, et, avec leur

ramille dépouillée, ils donnent l'impression singulière d'un

hiver neigeux anticipé, sous le soleil qui brûle. Sur l'horizon,

des seigles mûrs, à perte de vue ; ils sont chétifs, malingres ;

çà et là, des paysans noirs de hâle les fauchent.

De vagues collines pointillées de gris moulins à vent, une

rivière qu'on traverse sur un pont de bois dont les solives

sont pourries, une église blanche et verte sur une place

entourée d'une dizaine de maisons en briques crépies de blanc,

puis, des _isbas_ misérables semées le long d'une route de

poussière noire faisant songer au sol qu'on trouve près des

grandes usines--c'est tout ce que je vois de Potchinki, énorme

bourg de dix mille paysans.--Puis, des lieues encore de seigles

mûrs, mêlés çà et là de vertes avoines, deux ou trois grands

villages égrenés le long du chemin, un bois de chênes où les

chenilles n'ont pas laissé la trace d'une feuille verte, enfin,

les bâtiments d'une métairie : je suis au terme de mon voyage, au

_Marécévski khoutor_[4].

[Note 4 : _Khoutor_ signifie métairie, exploitation rurale.

On rencontre surtout de ces grandes fermes dans la moitié

méridionale de la Russie, en particulier dans la région de la

Terre noire.]

Attiré par le bruit de la clochette que font tinter mes chevaux,

mon vieil ami Serge Ivanovitch G. apparaît sur le seuil, et je

revois, avec un battement de cœur, son bon visage barbu, bruni

par le soleil, et l'éclair dont ses yeux s'animent, malgré tous

ses efforts pour paraître impassible.

Dans une société comme la nôtre, où les cadres sont étroits,

et les caractères en quelque sorte nivelés par une éducation

uniforme, on trouverait difficilement des hommes du genre de

Serge Ivanovitch. Il appartient à une famille de la meilleure

bourgeoisie moscovite ; ses études au lycée et à l'école de

Droit ont été brillantes ; il a travaillé plusieurs années à

l'Université de Berlin, où je l'ai connu, et prépare les thèses

qui doivent lui ouvrir l'Enseignement supérieur. Il parle le

français, l'allemand, l'anglais et l'italien ; c'est un esprit

net, avide de science, et qui éprouve un impérieux besoin

d'aller au fond des choses. Le désir de savoir fait taire en

lui toutes les autres préoccupations. Il s'intéresse aux études

les plus diverses, mais il ne sait pas en effleurer une seule :

il les pousse toutes à fond avec un égal amour. Cet appétit de

science est déjà un signe distinctif du caractère russe ; ce

peuple jeune, en qui bouillonne la sève, dédaigne notre prudence

de vieillards et de désabusés : tandis que nous choisissons avec

circonspection l'objet auquel nous appliquerons notre activité,

ils jettent la leur à pleines mains, sans compter. Ils ne se

répètent pas, comme nous, le dédaigneux et banal proverbe : «Qui

trop embrasse mal étreint» ; c'est qu'ils se sentent très forts,

et c'est aussi qu'ils sont très jeunes.

Chez nous, ou en Allemagne, Serge Ivanovitch serait un savant

livresque, et les questions vitales ne le toucheraient point :

il aurait une spécialité qui lui cacherait la vie. Mais,

dans la société russe, on ne s'abstrait pas si aisément du

monde extérieur. Ces Slaves veulent regagner le temps perdu,

atteindre, dépasser l'Occident, et tous s'y mettent à peu près

dès qu'ils savent lire. Les questions pratiques passionnent

leurs érudits presque autant qu'elles agitent nos politiciens.

Vous comprendrez maintenant que Serge Ivanovitch ait pu fermer

ses livres, oublier ses thèses, et aller s'enfouir au fond d'un

district décimé par le typhus et la famine, pour y distribuer

aux paysans du pain et des semences. Ce sacrifice, inconcevable

chez nous, il l'a consommé simplement, sans bruit. Et il est

là, parmi ses moujiks, vêtu d'une chemise bleue à pois noirs,

chaussé de grandes bottes, et coiffé d'une casquette blanche,

donnant des ordres de sa voix douce et caressante, qui contraste

si singulièrement avec l'énergie que je lui connais. Il est

là, sans littérature, sans politique, touchant la vraie vie,

et souvent la mort, et, après la première effusion du revoir,

il ne me questionne pas sur le dernier livre à succès, mais il

m'entretient de la famine.

Les bâtiments de notre métairie s'étalent sur le bord d'un

plateau qui domine l'horizon infini d'une plaine. On ne

distingue d'ici que trois couleurs en immenses plaques

irrégulières ; à perte de vue, s'étendent les ondulations jaunes

des seigles mûris ; çà et là, les avoines y font de vertes

enclaves, et, plus près de notre colline, un grand îlot brun,

aux bords déchiquetés, indique la place des guérets communaux

qui attendent la semence prochaine. Pas un village n'est visible

sur cette immensité ; il faut une longue-vue pour découvrir un

clocher, au bord de l'horizon. Pas une forêt non plus ; les

derniers arbres se trouvent autour de notre ferme, et encore

leur feuillage est-il entièrement rongé par les chenilles et

les cantharides. Oh, qu'elle est triste, cette plaine infinie,

où rien ne bruit, où rien ne perce, où rien n'attire le regard !

* * * * *

La dernière famine s'est étendue à dix-sept provinces ou

_gouvernements_ ; elle ne les a pas frappés tous en bloc ; on

dirait, au contraire, qu'elle a choisi certains territoires pour

s'y installer plus à l'aise, en épargnant les autres. Partout,

la récolte a été mauvaise, mais, dans certains districts, elle

a été nulle : celui où je viens d'arriver, est de ce nombre. Je

vais pouvoir y étudier en détail la distribution des secours.

Les secours dont on dispose actuellement, proviennent de trois

sources : du Gouvernement, de la charité privée russe, et de la

charité privée étrangère.

L'État a songé surtout à fournir des semences, car il ne suffit

pas de pourvoir aux besoins présents, il faut songer aussi à

l'année qui va venir ; or, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes,

les paysans laisseraient leurs terres incultes, puisqu'ils n'ont

absolument rien récolté. De grosses sommes ont été consacrées à

l'achat de semences, et chacun des besogneux a reçu la quantité

de seigle et d'avoine nécessaire pour assurer la récolte

prochaine. Quelques-uns, il est vrai, ont en partie mangé ce

grain, et tels de leurs champs sont restés en friche ; mais ils

mouraient de faim : ne nous hâtons pas trop de leur jeter la

pierre, à ces imprévoyants.

D'autres millions ont été consacrés à nourrir directement les

paysans affamés, au moyen de distributions mensuelles de seigle,

sous forme de grain ou de farine. Il faut d'ailleurs mettre

à part les différents secours fournis par l'État : ce ne sont

pas des dons à proprement parler, mais des avances, des prêts.

Sur le livret des chefs de famille, à la suite de la dette de

rachat qu'ils ont contractée envers la Caisse de l'Empire, on

inscrit le nombre de _pouds_ (poids de 16 kilogrammes) de grain

qu'ils reçoivent du Gouvernement. A la vérité, ils ne seront pas

tenus d'en rembourser le prix ; ils s'engagent seulement à les

restituer en nature dans un certain laps de temps. La charge est

assez lourde ainsi, et Dieu sait quand ils acquitteront cette

dette nouvelle.

Les autres secours sont de purs dons de charité. Les fonds dits

du _césarévitch_, sont remis en espèces à des fonctionnaires

chargés de les attribuer pour le mieux ; à cela, s'ajoutent les

sommes envoyées par des personnes charitables aux gouverneurs

de provinces ; puis, le produit des quêtes faites en Russie et

à l'étranger, entre autres, de très grosses sommes recueillies

en Angleterre, et que deux membres d'un comité londonien sont

venus distribuer eux-mêmes. Ajoutez les secours obscurs et

pourtant si efficaces de la charité personnelle, non pas le sou

jeté dans la casquette du mendiant, mais le pain distribué à

propos et régulièrement, parmi des enfants et des adultes à qui,

littéralement, et sans en tirer gloire, on _donne la vie_. Enfin

les fameuses cargaisons de blé envoyées par les États-Unis.

Toute l'Europe a suivi avec intérêt le voyage des navires qui

les portaient ; mais on ne sait guère ce que contenaient les

grands sacs du chargement. En les ouvrant à destination, on

y trouva, outre du blé, des vêtements, des provisions, des

jambons, que de braves gens de là-bas envoyaient aux affamés

d'ici : fermiers, émigrants, eux aussi, sans doute, ils ont connu

la dure misère dans une contrée fertile, et leur cœur s'est ému.

Comme il est touchant, ce cadeau anonyme et dissimulé ! Dans les

romans d'autrefois, les bonnes mères cachaient ainsi, dans la

valise du fils, au départ, quelques louis «enveloppés dans des

hardes»...

Il était moins difficile de réunir les secours, que de les

distribuer équitablement. Il ne s'agit pas d'un pays divisé

en minces parcelles, et où les fils administratifs vont se

ramifier dans les coins les plus reculés. Ce sont d'immenses

étendues, où les villages sont posés de loin en loin, à peine

reliés entre eux par des ornières, et souvent même, ignorés des

fonctionnaires qui les administrent. Comment savoir les besoins

de chaque paysan, l'état de sa récolte, les pertes qu'il a

subies, les ressources dont il dispose encore ? comment éviter,

surtout, les complaisances des autorités villageoises qui

fournissent ces indications ? Même si ces hommes sont animés de

bonnes intentions, il leur sera singulièrement difficile d'être

équitables ; les paysans qu'ils n'auront pas portés sur la liste

de secours voudront se venger : «On est venu briser mes vitres le

soir même de la distribution,» disait un des prêtres chargés du

recensement des récoltes.

Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, et, je pense, aussi dans

les gouvernements voisins, la répartition des secours a été

centralisée entre les mains des _zemskie natchalniki_ (chefs

de districts ruraux). Ces fonctionnaires, qui appartiennent à

l'aristocratie, résident sur leurs terres, au village, et sont,

par suite, en contact direct avec les moujiks. On a vu déjà que

ceux de l'_ouièzde_ de Loukoyanof ne se sont pas décidés sans

murmurer à venir en aide aux paysans affamés et malades. Serge

Ivanovitch occupe, pour quelque temps, le poste que l'un d'eux

a dû abandonner, faute de s'être entendu avec la commission

d'enquête chargée de vérifier ses comptes...

17 juillet.

A peine installé, je commence mes visites aux environs. Serge

Ivanovitch est occupé à arrêter ses comptes avec les maires des

trente-sept villages qu'il administre ; je l'accompagne dans ses

tournées ; il m'a montré à me tenir en _tarentass_, et je ne

souffre plus des cahots.

* * * * *

Les journaux arrivés ce matin nous annoncent qu'une fête russe

se prépare aux Tuileries ; on y verra, dit-on, la reproduction

d'un village russe. Quelles _isbas_ gentilles on va construire

sous les marronniers, et comme il sera coquet, ce village !

Heureux qui se fiera naïvement à ce genre de couleur locale.

Un village russe ! Sur l'horizon sans relief et sans couleur,

rien ne se profile que les bulbes et la flèche mince d'un

clocher blanc et vert. Autour du clocher, une grosse tache

grise--c'est le village. Dans cette contrée-ci, peu ou point

d'arbres ; une mare, çà et là, et, dans les enclos, de grands

tournesols jaunes, large épanouis. Grises, les _isbas_ rangées

en deux files sur le bord du chemin ; basses, humbles, semblant

ployer l'échine, et se faire toutes petites. Gris, les hangars

de branches entrelacées, gris, les épais toits de chaume

assujettis par des perches grises. Le village n'a point de rues.

Les _isbas_ sont, il est vrai, toutes alignées en bordure de

la route où elles tournent leur pignon ; mais l'espace compris

entre la double file est couvert de gazon ras, et le bétail

y paît, quand il n'est pas aux champs. Dans cette grisaille,

pourtant, circulent des paysans et des femmes, vêtus de couleurs

éclatantes où domine le rouge : chemises rouges, corsages rouges,

jupons rouges. Quand nous passons, ils nous saluent d'une grande

révérence, qui fait voleter les cheveux longs des hommes.

Nous voici à quelques lieues de chez nous, chez l'intendant

d'une grande propriété ; il a laissé sa fille administrer un

fourneau pour les enfants du village, et Serge Ivanovitch vient

prendre congé. Une grosse dame nous reçoit : nous avons, je le

crains, interrompu sa sieste : il fait si chaud aujourd'hui !

Néanmoins, elle est fort aimable, et, sans rancune, elle nous

guide à travers un dédale de chambres nues, d'escaliers et de

couloirs, pour nous amener dans un frais sous-sol. Aux murs,

les portraits des souverains russes, et celui de l'impératrice

d'Allemagne. La grosse dame est née dans une de ces colonies

allemandes qui se sont fixées sur le cours moyen de la Volga.

Elle sait également bien l'allemand et le russe, mais ses

enfants ne parlent couramment que cette dernière langue : la

russification se fait ainsi peu à peu, sans violence, dès

que ces colons allemands s'éloignent du village où ils sont

nés. Cette dame a pris toutes les habitudes russes, mais elle

a conservé encore quelque chose du sentiment pratique et de

la _Gemüthlichkeit_[5] de ses ancêtres. D'ailleurs, le sofa,

derrière la table ovale, couverte d'une serviette placée en

pointe, comme aussi le meuble commode et bas, rappelant un

intérieur allemand.

[Note 5 : Mot intraduisible qui désigne une espèce de laisser

aller bon enfant, spécial aux Allemands.]

Nous causons de la famine. Tout en s'éventant avec son mouchoir,

la grosse dame donne de nombreux détails ; le ton de sa voix

est tranquille ; non pas indifférent, certes, mais paisiblement

compatissant.

--Oui, chez nous, ils ont beaucoup souffert ; ils n'avaient rien,

rien à manger. A la première distribution que nous avons faite,

on apporta d'énormes pains noirs ; il y avait un pain pour six.

Monsieur, ils se jetèrent dessus comme des bêtes. En quelques

minutes, ils eurent tout dévoré, et ils nous disaient, les mains

jointes : «Encore, encore, donnez encore du pain !»

La grosse dame souligne ces paroles d'un tout petit rire

tranquille.

--Alors, rien n'avait poussé ?

--Absolument rien. Le bétail faisait peine à voir : il ne

trouvait rien à se mettre sous la dent et maigrissait

affreusement. Le soir, les animaux rentraient des champs avec

le museau plein de terre, à force d'avoir cherché des racines,

à défaut d'herbe. Cela faisait mal, de les voir... Mais,

messieurs, je vous en prie, passons par ici, le samovar est prêt.

Derrière le samovar, une jeune fille prépare le thé, et, tout en

emplissant nos verres, elle me donne des détails sur le fourneau

qu'elle dirige.

--Les enfants y sont seuls admis, de cinq à quinze ans. Matin

et soir, nous leur distribuons une soupe de pain préparée avec

du beurre ; ils ont de la _Kâcha_[6] et du pain à discrétion. Au

temps des meilleures récoltes, ils n'ont jamais connu chez eux

pareil bien-être. Nous avons soixante-quinze enfants, et malgré

les épidémies qui règnent autour de nous, pas un seul n'est

malade.

Au pays russe · 第 2 / 19 段