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AU
PAYS RUSSE
DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
=En Sibérie= : Tchéliabinsk.--Tomsk.--La Taïga.--La Sibérie
souriante.--Irkoutsk-la-Blanche.--Le Royaume du thé.--Le Bassin
de l'Amour.--Flânerie de retour.
Un vol. in-18 jésus (2e édition), avec _une carte en couleur_
et _22 gravures hors texte_, broché 4 fr
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
pays, y compris la Hollande, la Suède et la Norvège.
AU
PAYS RUSSE
PAR
JULES LEGRAS
_Ouvrage couronné par l'Académie française._
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE ARMAND COLIN
5, RUE DE MÉZIÈRES, 5
1904
Tous droits réservés.
A MADAME
CORALIE PÉTROVNA GOUTCHKOF
AVANT-PROPOS
J'ai fait en Russie, depuis 1892, trois séjours prolongés ;
j'ai parcouru cette immense terre dans tous les sens, et
j'ai appris sa langue. Le hasard m'y a mis en contact avec
les plus terribles fléaux qui la ravagent périodiquement, et
avec quelques hommes dont la pensée était noble et l'attitude
généreuse. L'impression que j'en ai reçue a été profonde et
douce : je ne crois pas pouvoir l'oublier jamais. J'ai essayé
d'en fixer quelque chose dans ces pages, sans me piquer,
toutefois, de mettre dans mes souvenirs une belle ordonnance
artificielle. On me pardonnera, je l'espère, d'avoir livré mes
sensations à peu près comme elles s'étaient juxtaposées dans
mon souvenir : intervenant le moins possible dans la composition
de ces notes, j'ai pensé que l'image totale, pour être un peu
floue, un peu grossie çà et là, et surtout incomplète, comme
mon expérience même, n'en aurait que plus sûrement le caractère
auquel je tiens le plus : la sincérité.
Aux enthousiastes qui ne rêvent que des splendeurs moscovites,
ce livre, je le crains, causera quelque dépit. Pourtant, il en
est assez, chez nous, à cette heure, qui célèbrent la Russie
dans ce qu'elle a de plus extérieur et de plus vain, pour qu'on
permette à un voyageur modeste d'avouer qu'il aime d'amour
tendre ce pays russe sans forme et sans couleur, uniquement
parce qu'il y a vu des hommes qui souffrent, qui travaillent,
qui espèrent, et dont le cœur est simple et bon.
Ce livre ne contient pas une ligne d'appréciation politique.
Les trois ou quatre Français qui connaissent à fond la Russie
comprendront aisément les motifs de mon abstention ; pour les
autres, je juge honnête de les en avertir dès la première page,
sans croire, toutefois, le moment opportun de m'en expliquer
avec eux tout au long.
Bordeaux, avril 1895.
AVANT-PROPOS
DE LA SECONDE ÉDITION
Ce livre a rencontré, jusqu'en Russie, un accueil si flatteur,
que je me serais fait scrupule de le modifier autrement qu'en
y rectifiant quelques erreurs, ou en y supprimant quelques
malentendus qui m'ont été signalés. Mon expérience de la Russie
est bien plus grande aujourd'hui qu'en 1895, mais, comme le
disait alors un éminent critique russe, ce livre n'est, après
tout, qu'une «préface» à d'autres études plus spéciales.
Dijon, 3 mars 1900.
AU PAYS RUSSE
PREMIÈRE PARTIE
LES ABORDS ET LA FAMINE
CHAPITRE PREMIER
ROUTE D'ALLER
Mai 1892.
En traversant les jolies et vertes vallées du Wurttemberg, j'ai
rencontré près de Stuttgart, un célèbre écrivain français. Il
m'a demandé, entre autres choses : «S'il y avait encore un roi,
dans ce pays-là», puis, à ma réponse affirmative, il a ajouté :
«Oui, mais ce doit être une espèce de préfet !» J'ai essayé de
lui faire comprendre la différence qui existe entre la Souabe et
la Prusse : je lui ai dit combien, en ce pays-ci, on hait les
Berlinois ; j'ai vanté ce petit royaume buveur de vin... Je ne
suis pas sûr d'avoir été pris au sérieux.
* * * * *
Leipzig.
Je suis depuis quinze jours à Leipzig, où je séjourne pour la
troisième fois. Je crois connaître la ville, maintenant, et
j'essaie de rassembler les traits qui m'ont frappé ici parmi
la société universitaire : c'est à peu près la seule que j'aie
régulièrement fréquentée.
J'ai pris mes repas à la table commune où se réunissent
les professeurs et les _Privat-Docents_ célibataires de
l'Université. Ce fait déjà est caractéristique : en France,
au lieu d'une table nous en aurions quatre, une par faculté,
et, qui sait ? peut-être aussi, des subdivisions à l'intérieur
de chacune d'elles. Bien plus que nous, ces Allemands sont
_sociables_.
La conversation se noue sans gêne, et quand elle s'élève, c'est
sans effort. Tous ces jeunes gens ont l'esprit beaucoup plus
libre que leurs collègues français, et cela se comprend, car ils
ne dépendent pas d'une administration, mais de l'Université même
où ils travaillent. Ils n'avancent, ils ne valent que par leurs
productions : c'est que chez eux, l'Enseignement supérieur est
une carrière, au lieu d'être une récompense ou un refuge ; c'est
aussi qu'ils ont une Université, et non pas un assemblage de
Facultés hétérogènes.
En outre, ils sont, beaucoup plus que nous, capables de
simplicité. Le cercle universitaire s'est tout naturellement
ouvert devant moi : dès l'arrivée, j'étais des leurs. Chez nous,
on aurait fait à l'un d'eux une réception gênante, on lui
aurait offert des dîners de cérémonie ; là-bas, ils ne m'ont ni
accablé de protestations, ni harcelé de toasts ; ils ont été
prévenants avec mesure et affectueux avec tact : ma liberté est
restée entière. Nous avons fait des parties de campagne aussi
gaies, aussi dénuées de pose, que si nous avions vingt ans ;
nous avons ramé jusqu'au _Waldkaffee_, sous un clair de lune,
et nous avons ri, et nous avons chanté. Voilà une attitude bien
originale dans ce milieu, car c'est celui, précisément, où nous
ignorons le plus souvent, chez nous, l'affectuosité paisible et
la simplicité de cœur. Je ne songe pas à établir de comparaison
entre la valeur des esprits ; mais ces Allemands, à coup sûr, ont
beaucoup plus que nous de bonté simple, et ils sont bien moins
desséchés d'ironie : d'un mot qui résume tout, ils sont moins
_confinés_.
* * * * *
Berlin.
Un voyage à Berlin est doublement instructif quand on a déjà
vécu dans cette ville : on y observe sur le vif les incessantes
transformations qui la travaillent. En moins d'un an, sa
physionomie change, des rues entières, des quartiers nouveaux
sortent du sol, tous pareils, comme des bataillons à la parade.
Les terrains vagues où nous patinions l'hiver dernier, se sont
couverts de maisons de rapport aux engageantes sculptures en
simili. Lorsque je suis parti, il y a huit mois, on démolissait,
en face de mes fenêtres, un énorme pâté de maisons :--voici que
dans l'intervalle, un grand théâtre a été construit, où déjà
les peintres travaillent. Je me serais presque égaré, en plein
centre, dans les rues en damier, faute de retrouver aux coins
habituels les enseignes et les maisons familières. J'ai voulu
revoir ma rue ; là aussi, des magasins nouveaux, des figures
inconnues partout ; quant à la maison où je logeais, on l'a jetée
bas...
Au lieu d'arriver par Cologne, par le désert sablonneux de
l'Allemagne du Nord, j'ai traversé de part en part le pays
allemand. On apprend beaucoup à passer ainsi, de temps à autre,
du sud au nord, et cette route vous prépare graduellement aux
sensations berlinoises. Peu à peu le relief du sol diminue, la
monotonie du paysage augmente ; la langue devient plus rapide,
plus sèche, les hommes plus froids. Leipzig, ma dernière halte,
et la dernière grande ville du trajet, se trouve déjà en plein
pays plat, mais elle offre encore l'imprévu d'une vieille
cité et la grâce simple de la province, tout en y mêlant,
dans certains faubourgs, la vie noire des fabriques. Mais,
les frontières de la Saxe à peine dépassées, nous glissons
tristement dans la grande plaine maigre, au centre de laquelle
ce peuple a eu la merveilleuse audace de se bâtir une capitale.
* * * * *
Après une semaine passée ici, à causer et à revoir, j'ai senti
une fois de plus la différence qui sépare Berlin de la province
allemande. Toutefois, cette ville, pour n'avoir presque rien de
commun avec l'Allemagne de souche, avec l'Allemagne profonde et
sensible, n'en travaille par moins sans relâche. Elle a de gros
défauts, des ridicules aussi, et ses créations sont rarement
belles ; mais, chaque année, elle se corrige et se rature avec
une admirable constance. On y sent circuler une vie intense :
tous ces hommes progressent vers un but. Ce qu'il faut venir
chercher ici, ce n'est pas un refuge pour la sensibilité,
car tout vous y blesserait ; il faut venir étudier Berlin,
sa vie bruissante et sa merveilleuse organisation, pour se
mettre à l'école de la volonté. La volonté dans l'ordre, voilà
Berlin ;--étrange rapprochement, qui fait de cette ville la
dernière étape pour un Occidental qui se rend en Russie !
CHAPITRE II
PREMIÈRES IMPRESSIONS
Alexandrovo.
Un matin gris, pluvieux. A la dernière station allemande, il
m'a semblé que les employés étaient plus raides et qu'ils
faisaient sonner plus haut les rudes intonations de leur gosier
prussien. La frontière passée, au lieu du sentiment de joie que
j'attendais, c'est d'abord une crainte vague qui m'étreint, à
la vue de tout cet appareil officiel et de ces gendarmes en
uniforme bleu et en toque rouge. Sur le trottoir, quelques
moujiks, dans une étoffe gris sale, avec une ficelle pour
ceinture : une première impression de misère accablée, en face de
la propreté luisante de l'Allemagne. Personne n'ose bouger dans
le train arrêté : on attend, soumis, inquiets.
Un gendarme paraît enfin dans le couloir ; il me faut, me
dit quelqu'un, lui remettre mon passeport. Il s'éloigne, et
aussitôt, une nuée de porteurs hilares et chevelus s'abat sur
nos bagages.
La visite de douane est correcte, soigneuse, aimable, en somme.
--Maintenant, me dit un compagnon de voyage, un Français,
rencontré par hasard, allons au buffet !
Devant un verre de thé, dans la chaude atmosphère d'une petite
salle, le souvenir désagréable de l'entrée en gare disparaît
subitement ; je me sens à l'aise ici, satisfait et confiant ; j'ai
pris possession du sol russe en me brûlant aux premières gorgées
de thé.
Enfin, le gendarme reparaît dans le couloir du wagon, pour
nous rendre nos passeports tirés vivement d'une serviette à
compartiments ; nous partons. J'ai eu nettement, dans cette
première heure, l'impression de la Russie sous sa double face :
le gendarme et le moujik, la police et la misère d'un côté, et
de l'autre, la délicieuse tiédeur des causeries près du samovar
qui chantonne.
_Dans le train._--Pour un mince supplément ajouté au prix d'une
deuxième classe, un même wagon vous transporte de Varsovie
à Moscou. Dans ce wagon, vous avez votre lit, un cabinet de
toilette, un couloir pour faire les cent pas, un domestique pour
vous préparer du thé ou du café. Je suis seul voyageur de ma
classe : la moitié du wagon est à moi, et depuis une trentaine
d'heures me voilà livré à mes réflexions. Aux grands arrêts,
le domestique m'invite à descendre et j'erre le long d'immenses
buffets, où je choisis, au hasard du coup d'œil, des potages
bariolés et des viandes presque toujours succulentes : c'est
ainsi qu'on charme l'ennui des longs trajets en Russie.
Dans ma cellule du wagon où je lis, fume et dors, rien ne me
trouble, comme aussi rien ne m'égaie. Le même paysage monotone
défile incessamment à mes côtés ; des forêts de bouleaux grêles
et de petits sapins, des seigles, des pâturages où, par
endroits, la forme grise d'un pâtre conduit un maigre troupeau.
Puis, de nouveau, des arbres, des pâturages, des landes et des
seigles. De loin, on entrevoit par instants de basses huttes en
bois avec une toiture de chaume ; elles sont toutes grises et
se confondent presque avec la terre, sous ce ciel bas de jour
pluvieux.--Puis, voici encore, des bois, des prés, une immensité
plate, où le train va d'une allure égale et lente, comme résigné
à n'arriver jamais. A une persistante sensation de solitude se
mêlent des souvenirs de la Grande Armée ; une hallucination de
crépuscule me fait un instant entrevoir là-bas des bataillons
défilant sous la pluie oblique. Ce trajet est triste, accablant.
Les gares s'élèvent presque toujours à plusieurs kilomètres de
la ville qu'elles desservent : aussi n'ai-je vu rien encore qui
ressemblât à une ville. Les bâtiments des stations sont élégants
et propres ; il y circule de maigres paysans et de ces Juifs
polonais, à houppelande traînante, qui, depuis la frontière,
semblent vous poursuivre, toujours les mêmes à chaque arrêt. Sur
le quai, se promène l'inévitable et important gendarme dans son
uniforme bleu râpé. Pas d'horloges extérieures ; des thermomètres
monumentaux les remplacent. Aux approches des gares, des bûches
de bouleau, amoncelés sur d'interminables chantiers, forment la
réserve de combustible pour les locomotives...
Dans l'après-midi du second jour, le paysage s'anime ; le train,
arrêté plus fréquemment, s'emplit de nouveaux voyageurs ; les
champs se peuplent, les bois, plus hauts et plus soignés,
laissent entrevoir des villas ; l'œil charmé aperçoit enfin, çà
et là, le blanc ruban d'une route carrossable. Puis, subitement,
un point brillant scintille dans le lointain ; un coude encore,
et, tout là-bas, seul visible de la cité, voici le dôme en or
fin de la cathédrale du Christ Sauveur... Moscou ! Moscou !
CHAPITRE III
VUES DE MOSCOU
Lorsque je mis le pied sur le pavé pointu de Moscou, ma
première impression, je dois l'avouer, ne ressembla en rien
à un bouillonnement d'enthousiasme. Je sortis d'une petite
gare sur une place toute blanche de soleil, ou grouillaient
d'innombrables petits fiacres découverts. Enlevé par l'un d'eux
sans avoir eu le temps de me reconnaître, je côtoyai un petit
arc de triomphe en briques rouges lépreuses, et m'enfonçai
dans une longue rue bordée de maisons basses, peinturlurées de
blanc et criblées d'enseignes bleues. Elle ne fut pas lyrique,
ma première impression, mais elle fut sympathique et douce.
Moscou ne donne pas au nouvel arrivé cet étrange serrement de
cœur que produit presque toujours l'entrée dans une grande
capitale. L'absence de hautes maisons explique sans doute cette
différence.
Vue ainsi par un grand soleil de dimanche, cette première partie
de la ville m'apparut avec le joyeux aspect d'un faubourg en
fête. Le pavé, où tressautait mon misérable petit fiacre,
m'égayait fort ; les toutes petites églises que nous passions
à chaque minute, me faisaient la risette ; les passants même
ne m'avaient pas l'air indifférents, telle était l'engageante
sérénité du ciel qui éclairait cette provinciale cocasserie.
Des détails fixaient mon attention. D'abord, le vêtement
crasseux du cocher, une énorme houppelande d'un bleu passé, qui
l'enveloppait des pieds à la tête, croisée sur la poitrine,
et serrée au-dessus des hanches par une ceinture lilas. Puis,
son comique chapeau de feutre, bas avec de petits bords et un
fond évasé (il serait difficile de le décrire poliment d'une
façon plus précise). Enfin, sa voiture incommode, mal jointe,
grinçante, où le dos du voyageur ne peut s'appuyer, et où les
jambes n'ont pas assez de place pour s'allonger. A la première
église, le cocher ôta son chapeau, découvrant des cheveux longs,
coupés droit au-dessus de la nuque et retombant sur les joues et
les oreilles ; il ôta son chapeau et se signa trois fois ; puis il
se recoiffa, se moucha vivement entre deux doigts, et, soucieux
du temps perdu par ce petit manège, accéléra d'un gloussement
le trot de son cheval indifférent. Pas de fouet, bien entendu !
Les guides, faites d'un ruban tressé, sont nouées ensemble à
leur extrémité ; à ce nœud est adapté un bout de ficelle. C'est
on ne peut plus simple : pour fouetter son cheval, le cocher
saisi les guides de la main gauche, fait tournoyer avec la
droite l'extrémité des rubans et la ficelle qui les prolonge,
et tâche de faire retomber sur la croupe de sa bête cette mèche
improvisée. Cette innocente manœuvre effraye certes moins le
cheval que le voyageur novice assis, révérence parler, sous le
dos du cocher ; le bout de ficelle qui tournoie passe et repasse
devant votre visage et vous force à des mouvements divers de
parade et de défense... Cependant, cahin-caha, nous tressautions
toujours sur l'amusant pavé pointu.
Jamais, dans une grande ville, je n'ai eu dès l'abord une
pareille impression de chez moi. Je me souviens avec tendresse
de cette première heure à Moscou. Certes, je ne vis rien, ce
soir-là, des magnificences que j'avais lues dans Théophile
Gautier et ailleurs ; pour mieux dire, je les mis fortement en
doute. Néanmoins, j'éprouvai une bienfaisante sensation de
bien-être, à me voir transporté, sans autre transition que trois
jours de glissement mou par des plaines et des forêts, depuis
Berlin, la ville officielle et froide au cœur, jusqu'à Moscou
tortueuse, amusante et bon enfant. Il ne faut pas rire de ces
premières impressions ; ce sont les seules vraiment naturelles
et exemptes de réflexion ; toutes celles qui suivront seront
plus ou moins mêlées d'un jugement. La première impression est
bien extérieure, parfois ; souvent même, elle ne résiste pas à
l'examen ; mais aussi, combien d'amitiés solides naissent de
l'inexplicable attrait d'une première rencontre !
Il reste peu de monde à Moscou l'été ; tous ceux qui en ont le
moyen s'enfuient à la campagne pour échapper aux insupportables
chaleurs du court été russe : en revanche, ceux qui restent à la
ville passent presque uniquement dans la rue ces deux ou trois
mois : le jour, ils y dorment en quelque encoignure ; la nuit, ils
y bavardent ; on a tout loisir de les observer.
Moscou ne connaît pas, comme Pétersbourg, ces nuits complètement
_blanches_, où le ciel ne s'assombrit point ; mais la nuit
de l'été moscovite n'en a pas moins son charme. Longtemps,
longtemps après le soleil couché, des lueurs blanchâtres
traînent encore au ciel, et s'y fixent, en se dégradant peu
à peu jusqu'à l'azur clair du couchant. Une sorte d'indécise
clarté en résulte, avec des tons charmants dans la fraîcheur
qui tombe. Au bout de deux heures, à l'autre bord du ciel, le
bleu pâlit et s'éclaire : la nuit s'achève avant même qu'on
ait eu le sentiment de l'obscurité. Aussi les rues sont-elles
sillonnées nuit et jour, sans interruption, par de minuscules
fiacres découverts, dont les cochers sales et bleus font
tournoyer leurs guides au-dessus de la croupe de leurs petits
chevaux à tous crins. On les voit partout, il en sort de tous
les coins ; ils se glissent dans les ruelles les plus étroites,
dans les cours en boyau ; pour un peu, ils entreraient dans les
maisons. Ils vous guettent au détour des rues, au sortir des
magasins, à la descente des hauts trottoirs ; le moindre regard
indécis qui semble chercher la route, le moindre coup d'œil à
une plaque de rue, et voilà à vos côtés un petit fiacre dont
l'_isvoschik_ (cocher) vous crie : «Où çà ? où çà ?» C'est que le
pavé des villes russes est impraticable, si l'on n'a des bottes
épaisses ou des caoutchoucs ; il est formé de petites pierres
soigneusement juxtaposées la pointe en l'air ; y faire dix mètres
à pied est un supplice. En même temps, les trottoirs, quand ils
ne sont pas asphaltés, comportent des hauts et des bas, des
trous, des écarts, des interruptions et des caniveaux, bref,
tout l'appareil nécessaire pour se démettre un membre, si l'on
ne marche avec une anxieuse précaution. Il est ainsi presque
indispensable de faire ses courses en voiture. Point de tarif :
on s'accorde avec le cocher. On lui nomme la rue où l'on veut se
rendre ; il dit son prix ; ce sera, par exemple 50 copecs.
--50 copecs ! reprend le client, et il fait mine de s'éloigner,
en affectant, selon les cas, un air offensé ou égayé.
Si le cocher a vraiment surfait, il crie : Combien donnez-vous ?
--20 copecs !
--40 !
--Non, 20 copecs, pas un sou de plus !--et le client s'éloigne
encore.
Le cocher le rejoint : «Voyons, _barine_, 25 copecs !»--L'autre
secoue la tête et prend place dans la voiture.
Je trouve, pour ma part, ce manège fort divertissant est très
commode ; les _isvoschicks_ étant extrêmement nombreux à Moscou,
la concurrence fait que le prix des voitures est assez peu élevé.
Parfois, le cocher ne connaît pas l'endroit que vous lui
désignez. Peu lui importe, d'ailleurs ; il part droit devant lui,
comptant bien que vous le dirigerez avec votre canne, ou par
des : «A droite !--à gauche !--tout droit !» Si vous ignorez aussi
le chemin, on s'égare, voilà tout. Un jour, un _isvoschick_ me
prend à une gare et me voiture durant trois quarts d'heure dans
des quartiers inconnus ; tout à coup, il arrête son cheval.
--_Barine_, dit-il, est-ce à droite ou à gauche ?
--Mais je n'en sais rien ! où donc m'as-tu mené ?
--Je n'en sais rien non plus, _barine_ : j'ignore où vous allez !
--Mais nous avons fait prix !
--Oui, comme ça ! (_dase, tak !_)
Et nous revînmes sur nos pas...
Le cocher compte également sur son «bourgeois» pour lui désigner
la maison où il faut se rendre : il y a bien en effet des
numéros dans les rues de Moscou, mais on n'en fait pas usage,
et les adresses se désignent par le nom des propriétaires des
immeubles : telle rue, maison de un tel. Voyez-vous un cocher
parisien partant sur cette indication : Rue Lafayette, maison
de Durand ! On s'habitue à cette mode comme au reste ; mais, au
début, que de temps perdu et de quiproquos !
Sur les trottoirs, ce sont surtout les hommes du peuple qui
attirent les regards grâce à leur chemise rouge ;--au fait,
convient-il bien d'appeler «chemise» la _roubajka_ ? c'est une
blouse en toile, qui se porte en général à même la peau, et qui,
serrée à la taille par une ceinture ou une ficelle, retombe
en courts plis froncés sur le haut du pantalon. Les moujiks
élégants, les portiers par exemple, passent par-dessus cette
blouse un gilet noir sans manches, et, en vérité, cela leur
sied fort bien. On aperçoit aussi quelques hommes vêtus d'une
_paddiovka_, long vêtement de couleur sombre, ajusté sur la
poitrine, et formé, à partir de la taille, d'une jupe très ample
qui se rattache à la ceinture par une collerette d'innombrables
petits froncés. Presque tous les passants, y compris les
«messieurs», sont coiffés (nous sommes en été) d'une casquette
blanche ou noire, munie d'un large fond et d'une visière basse.
Quant aux femmes, je n'en parle point, tant on en voit peu en ce
moment.
Pas d'élégance dans la rue : ce climat extrême s'y oppose
par ses exigences ; le seul luxe visible au dehors qu'on se
permette ici, est celui des chevaux ; mais il va loin parfois.
La circulation est alerte sans être affairée. A vrai dire, on
ne se promène pas dans la rue ; à Moscou, la flânerie élégante
est inconnue. Seuls les hommes du peuple s'attardent sur les
trottoirs. Avec une expression tantôt placide, tantôt fine et
rusée, ils se dandinent sans hâte, de porte cochère en porte
cochère, ou bien bavardent avec quelque ami. Incessamment, ils
portent les doigts à leurs lèvres. Pourquoi ce manège ? est-ce
un tic ? me demandai-je d'abord. En même temps, je vis que le
trottoir était jonché de débris de graines de tournesol, comme
si une armée de perroquets avait pris Moscou pour perchoir.
J'étais fort intrigué : un beau matin pourtant, je compris
qu'il fallait rattacher l'une à l'autre ces deux remarques :
les graines de «soleil» dont la rue est jonchée, c'est le menu
peuple qui les croque. Grignoter des graines de tournesol,
c'est, en Russie, la distraction favorite des enfants et
des humbles. Les rues sont bordées de marchands qui vendent
à pelletées la bienheureuse graine, et les gens du peuple
en bourrent leurs poches. Ils ouvrent le grain d'un adroit
coup d'incisives, recrachent l'écorce, et croquent la pulpe
machinalement, sans hâte, mais sans interruption. Ces graines de
tournesol grignotées dans tous les coins, voilà pour moi la note
locale dominante dans la vie de la rue, durant l'été. C'est une
habitude nationale ; rien ne l'explique, car ces graines n'ont
pas de goût ; mais elles occupent la mâchoire, elles accompagnent
d'un geste machinal la rêverie vague des pauvres gens.
* * * * *
On devrait, quand on arrive dans une ville nouvelle, pouvoir
être conduit les yeux bandés jusqu'au sommet de la plus haute
tour qui la domine. Les sensations partielles des édifices
et des rues ne viendraient pas alors déflorer l'impression
d'ensemble : les détails, on les verrait ensuite ; mais on
jugerait la cité d'un premier coup d'œil, comme on juge un homme
sur son regard.
Il y avait deux jours que j'errais par Moscou, m'amusant aux
bizarreries de ses petites maisons, de ses petites églises, de
ses petits fiacres, et rien encore, dans l'aimable et jolie
ville blanche, ne m'avait arraché un cri d'admiration. Les
voyageurs avaient-ils donc menti, dans leurs descriptions de la
glorieuse capitale ?
Avant d'examiner le Kremlin en détail, je suis allé ce matin,
tout droit, au clocher de la cathédrale, à cette tour blanche
d'_Ivan Viéliki_, dont la calotte dorée lance des étincelles
jusque sur les confins de la plaine. Je n'ai jeté qu'un
dédaigneux coup d'œil sur l'énorme cloche cassée qui repose
à terre près de l'église ; je me suis élancé sur les marches
de bronze et de pierre qui serpentent dans la tourelle. Je ne
regarderai qu'une fois parvenu au sommet. L'homme qui me guide
veut me montrer les jeux de cloches ; mais que m'importent ces
monstrueux bourdons ? je monte toujours dans la tourelle fraîche,
et l'homme essoufflé me suit à peine, inquiet de son pourboire
compromis.
Tout à coup, c'est un éblouissement : à mes pieds s'étale Moscou,
adorable de formes, étincelante de lumière et de couleur.
Comment dire l'enchantement de ce spectacle, le chatoiement dans
ce fouillis de nuances, l'harmonie des fonds et des lointains ?
Sous le soleil, une ville blanche, aveuglante de blancheur,
avec un pêle-mêle de petits toits plats, verts et rouges, parmi
des jardins. Dominant ces toits, des centaines d'églises, dont
chacune élève au ciel comme une famille de petits dômes et
de bulbes coloriés, surmontés de croix grecques d'où pendent
des chaînettes d'or. Là, toutes les nuances se heurtent, les
plus crues et les plus tendres, les plus effacées et les plus
hardies, depuis les plaques d'or fin qui étincellent sur le
Temple du Christ Sauveur, jusqu'aux badigeons naïvement bleus,
rouges, verts, blancs, gris ou ponceau, qui s'étalent sur les
clochers nains ou biscornus des faubourgs pauvres. Puis, sur
ce fouillis de tons bizarres, une divine atmosphère, à la fois
transparente et comme adoucie d'une vapeur, unit et fond tous
ces heurtés en une triomphante harmonie. Vues de cette hauteur,
les églises étranges qui m'amusaient hier prennent leur vraie
valeur et leur signification. Ces pèlerins de briques, qui,
par-dessus la foule paisible des toits, dressent leurs têtes
multicolores, révèlent un admirable essor de prière, l'élan
d'une foi naïve comme la main qui les a construits et coloriés.
Le murmure du Kremlin monte ici très affaibli. Au pied de la
colline, la Moscova coule paresseusement, toute bleue, entre
des rives ensoleillées ; à l'horizon, vers l'ouest, quelques
collines dans une buée diaphane,--et, dans tout l'intervalle,
cette étrange symphonie de couleurs, si fraîches, si joyeuses !
Le vermillon et le vert-pomme des toitures se mêle au vert
sombre des feuillages, parmi la blancheur des fonds ; et, sur
tout l'horizon, à tous les plans, dans le poudroiement du
soleil, ce sont des pointes, des campaniles, des bulbes, des
dômes à l'infini, et des croix d'or et des flèches d'or. C'est
pour l'œil un enchantement. Cette ville est unique en vérité :
rien n'y fait plus penser à nos grisailles de l'Occident ; on
songe plutôt, en y rêvant, à cette Bagdad des contes, où les
califes se promenaient parmi des jardins. Non ! grâce à Dieu,
rien ici de moderne, de calculé ; mais de l'imprévu, du russe, de
l'asiatique, de l'étrange, du naïf, du naturellement adorable.
Cette sensation, on ne l'analyse point, on la savoure.
* * * * *
En attendant de partir à la campagne où j'irai apprendre le
russe, je fais plus ample connaissance avec la ville : je flâne
au hasard. Ce matin, je déjeunais dans un restaurant. Les
garçons, moujiks agiles et propres, vêtus d'un pantalon blanc
et d'une longue et blanche _roubajka_ serrée à la taille par
une ceinture violette, comprennent sans étonnement et exécutent
sans bruit les ordres que je leur donne par signes. Quand l'un
d'eux s'est trompé, et, au lieu d'une carafe, m'apporte de la
moutarde, nous rions ensemble, et cela ne porte pas atteinte au
respect avec lequel il me présente le plat suivant.
En face de moi, un gros jeune homme, bien mis, le nez rouge,
est assis sur une banquette, derrière une table où je vois deux
flacons de _vodka_, de cette incolore eau-de-vie de grains qui
sert d'apéritif aux gosiers russes. Il en absorbe un flacon et
demi, tout en cassant une croûte ; il ne déjeune pas : il lunche,
seulement. Brusquement, il rejette sa serviette, allume une
cigarette à bout de carton, une _papirosse_, et fait un signe.
Un grand mouvement se produit parmi les garçons ; toutes les
blouses blanches ceinturées de violet s'agitent : deux hommes
apportent un volumineux rouleau et l'introduisent par le côté
dans la caisse d'un énorme jeu d'orgues vitré qui occupe tout le
fond de la salle. Un autre tourne longtemps une manivelle ; il
s'arrête enfin, lâche un déclic, et... Sainte Russie ! l'orgue
entame un air des cloches de Corneville : «Voyez par ci, voyez
par là !» Renversé sur sa banquette, le gros jeune homme au nez
rouge savoure cette musique digestive ; on lui moud deux airs et
il se retire satisfait : évidemment, il reviendra.
* * * * *
Par les rues passent fréquemment des voitures de maître : aussi
étroites que les fiacres, mais soignées et coquettes. De grands
chevaux noirs y sont attelés, à peine harnachés d'une mince
résille de cuir. Ah ! les magnifiques bêtes, quand elles sont
lancées au grand trot par les avenues ! Les voitures, aux roues
frêles cerclées de caoutchouc, ne semblent pas toucher le sol :
la vitesse de la course les fait rebondir de pierre en pierre,
en une vibration continue. Les cochers sont imposants : hauts en
couleur, une fine moustache, une chevelure noire qui retombe
bien lustrée sur les oreilles, et s'arrête, taillée droit, sur
la nuque rasée. Une immense houppelande noire très soignée les
enveloppe des pieds à la tête ; cette houppelande est rembourrée
de gros coussins qui font au cocher des rotondités postiches :
la corpulence du cocher est en raison directe de la beauté du
cheval. Ils conduisent sans fouet, les mains levées, excitant,
s'il le faut, leur trotteur par un coup de langue. Il faut les
voir lorsque, dans une rue large, ils poussent à un trot effréné
leur _Orlof_ noir qui écume. Impassibles sur leur siège, les
lèvres serrées, le regard aigu, les mains hautes, ils passent
magnifiquement, sans bruit, tandis que, dans la frêle victoria,
une jeune femme pâle d'émotion et de plaisir, une main rivée au
bord de la voiture, de l'autre se couvrant la bouche pour éviter
la suffocation, se laisse entraîner à la griserie de la vitesse,
les yeux perdus dans un excès de jouissance.
* * * * *
En rentrant ce soir, j'ai vu, pour la première fois, un clair
de lune sur Moscou. L'impression m'en a semblé rare. A l'ouest,
une lueur blanche éclairait encore ; au ciel, la lune flamboyait,
énorme ; sa lumière, reflétée aux toits métalliques des maisons,
s'accrochait à tous les angles brillants, et faisait resplendir
dans le soir apaisé les bulbes clairs et les croix d'or des
églises qui peuplaient ma route. Le Kremlin avait l'air d'un
monstrueux joyau dont les facettes étincelaient. Sur la ville
désertée, emplie par cette chaleur d'une nuit de juin, la
lumière blanche de la lune semblait laisser tomber du silence.
CHAPITRE IV
EN PROVINCE
Je suis, depuis quelques semaines, installé dans un village,
au sud de Moscou, m'imbibant de mots russes, et courant la
campagne. La famille qui m'accueille appartient à la société
universitaire ; j'y trouve, à travers les brumes de la langue
devinée, plutôt que comprise, une conversation intelligente,
variée, et une curiosité vive de tout ce qui touche l'étranger.
Notre maison est commode et d'une parfaite simplicité. Nous
y vivons sans gêne ; et, parmi les quinze ou seize personnes
qui l'occupent, je trouve, quand il me plaît, quelqu'un pour
écouter mes solécismes. Les Russes estiment qu'il est impossible
d'apprendre leur langue ; il faut insister pour qu'ils vous
corrigent ; mais ils le font avec une indulgence et une gaîté qui
désarment l'impatience.
* * * * *
Une lettre que je viens de recevoir m'a mis en émoi. Elle m'est
écrite par un Russe avec lequel je me suis intimement lié jadis
à l'étranger, et que je n'ai pu rejoindre depuis : «Je suis,
m'écrit-il, dans un district qu'a touché la famine, et j'y
distribue du pain. Venez m'y voir, et vous ferez connaissance
avec de vrais moujiks.»
Je pars ce soir même pour Nijni-Novgorod, d'où je rejoindrai mon
ami.
* * * * *
On descend du train, à Nijni-Novgorod, au fond d'une grande
gare, parmi des terrains vagues. Le cocher crasseux qui s'est
emparé de votre personne vous entraîne par un malpropre lacis
de rues bordées de maisonnettes en bois, toutes pareilles et
fermées par des volets gris. Toute cette partie de la ville est
misérable et grise. C'est pourtant la place de l'immense Foire
qui, dans quinze jours, amènera trois cent mille étrangers.
Voici un fleuve, l'Oka, le plus gros affluent de la Volga ; des
rangées de voiliers et d'innombrables péniches, bercés au fil
du courant, dorment à l'ancre. Un pont de bateaux, couvert de
planches branlantes et long de 800 mètres s'allonge très bas
au-dessus de l'eau ; en face sur la rive droite, une montagne,
hachée de grands ravins sombres, se dresse, blanche et grise des
maisons qui s'y cramponnent, et dominée çà et là par des églises
aux bulbes d'azur, où fleurissent des étoiles d'or.
C'est là-haut, dans la vieille ville, que se trouvent concentrés
le gouvernement et la vie courante. La rive gauche de l'Oka
n'est occupée que pendant la Foire : dix mois durant, elle est
déserte ou peu s'en faut.
La vieille ville est charmante ; non pas qu'elle offre un grand
luxe de monuments : ce n'est pas là qu'il faut chercher la beauté
des vraies villes russes ; mais l'imprévu de ses constructions,
la bizarrerie de ses rues mal pavées, et les pentes boisées des
ravins qui fendent la montagne, tout contribue à lui donner
du caractère. Après avoir gravi péniblement[1] les lacets qui
conduisent au sommet du plateau, on se trouve brusquement jeté
dans un quartier paisible où l'herbe croît entre les cailloux
pointus qui servent de pavage, et où les _isvoschiks_ circulent
paresseusement. Plus de mouvement, bien peu de commerce : la
dignité somnolente d'une ville de province. Est-ce le voisinage
du Kremlin qui a calmé et comme figé cette partie de la
ville ? Nous en voici tout près de ce Kremlin de Nijni, où
réside le gouverneur. Bientôt il m'en faudra passer l'enceinte
massive, car mon ami Serge Ivanovitch m'a bien recommandé de me
présenter, en passant ici, au général Baranof.
[Note 1 : Nijni possède maintenant un tramway électrique.]
* * * * *
Le général Baranof est un bel homme d'une cinquantaine d'années,
grand et droit, avec des mouvements rapides, une voix brève,
caressante quand il veut, et une expression de force et de
volonté que tempère, çà et là, un pli légèrement ironique au
coin des yeux scrutateurs.
--On m'avait prévenu ; je vous attendais, me dit-il, dans ce
français pur et chantonnant que parlent les Russes dans la haute
société. Je suis bien aise du voyage que vous entreprenez dans
nos contrées ; vous verrez de près notre Russie, et là-bas, vous
rencontrerez des _hommes_. En attendant, vous êtes mon hôte...
Le général Nicolaï Mikhaïlovitch Baranof est l'un des plus
connus parmi les gouverneurs de province russes. Ancien officier
de marine, il s'est rendu célèbre par sa conduite à bord de
la corvette _la Vesta_, durant la guerre russo-turque. Depuis
lors, on l'a vu successivement aux côtés mêmes du tsar, puis
gouverneur de la province d'Arkhangel, enfin, gouverneur de
la province de Nijni-Novgorod. Cette année, il lutte contre la
famine et la maladie qui ont envahi son gouvernement. Dur combat
contre les fléaux les plus étroitement liés à la Russie ; encore,
s'il ne fallait lutter que contre les choses, et si les hommes
vous secondaient !
Près du général, on apprend la valeur du temps : tout le monde
travaille ici avec une activité qui m'étourdit ; cette première
journée a été pour moi comme un tourbillon d'impressions.
Entouré de jeunes officiers, de médecins, de secrétaires de
toute sorte, interpellé en russe, en français, en allemand, j'ai
appris bien vite la situation malheureuse de la province. On me
dit qu'à Loukoyanof où je vais rejoindre mon ami, je trouverai,
outre la famine, une grave épidémie de typhus. On ajoute que,
sans nul doute, lorsque, à mon retour, je repasserai par Nijni,
j'y verrai le choléra installé parmi l'énorme ville flottante,
qui va se peupler d'étrangers venus de tous les coins du monde.
D'ailleurs, le gouverneur a pris ses précautions. Un hôpital
flottant s'achève sur la Volga : on m'a offert de m'y conduire.
Au pied du Kremlin, sur le port, un poste d'observation est
ouvert : aucun cas suspect n'y a encore été signalé : les médecins
sont là, tranquilles, attendant avec patience. Un petit vapeur
nous prend ensuite, et, glissant à travers les navires et les
barques qui encombrent le fleuve, il vient accoster, à une
lieue en aval du port, auprès d'une longue péniche transformée
en hôpital. On y achève les derniers préparatifs ; le personnel
est à son poste, et l'on me fait visiter pièce à pièce
l'installation qui est très simple. Le nombre des lits est de
300 ; des lits forts pratiques, en bois léger, avec des matelas
en paille, qui seront brûlés après le départ de chaque malade.
Les déjections, reçues dans des caisses qui seront désinfectées
et fermées hermétiquement, seront transportées dans des barques
loin de la ville, pour être désinfectées de nouveau. Afin de
prévenir les dangers d'incendie, la barque est éclairée à
l'électricité. J'ai vu la salle de bains et de douches, la salle
de désinfection, la cuisine, la lingerie, et, en face, sur la
rive, la salle des morts...
Un étrange sentiment m'a pénétré, à visiter cet hôpital installé
de toutes pièces, prêt à fonctionner, avec ses lits, sa
pharmacie, son linge, son personnel de médecins, d'infirmières
et de garçons--même jusqu'à son pope,--et auquel rien ne manque
plus, sauf les malades et les mourants. J'ai eu à ce moment,
avec une singulière intensité, l'impression de ce que doit être,
en ces pays, l'attaque foudroyante du choléra. Aujourd'hui tout
est calme ; dans un jour ou deux, peut-être, on verra de pauvres
corps amaigris se tordre de souffrance sur ces lits, et mourir.
Tout le monde est aux armes, on n'attend plus que l'ennemi : on
doit éprouver un sentiment analogue à la veille d'un assaut.
Après le dîner, je me suis oublié dans la contemplation du
merveilleux horizon qui, devant moi, s'étendait à perte de
vue. L'éperon rocheux du Kremlin, où j'étais, surplombe à pic
le port de Nijni, et la vue, que rien n'arrête, distingue à la
fois le mouvement affairé des rives et l'impassible horizon de
la plaine. De là-haut, je voyais nettement l'Oka et la Volga,
larges chacune de 700 à 800 mètres, se fondre en une énorme
masse d'eau jaunâtre qui s'en allait, par de lents méandres,
vers l'horizon. Une flottille de vapeurs ancrés en file
séparait le courant ; des barques et des gabares couvraient les
eaux du bord ; d'autres circulaient alertement, parsemées de
petites taches rouges qui étaient des hommes. Par instants, le
mugissement d'une sirène montait jusqu'à nous ; un navire à aubes
se détachait du bord, suivi de son double sillage, et partait
pour sa lente traversée. Par delà les deux fleuves tachetés
d'embarcations et bruissants d'activité, la plaine dorée
s'étalait, plate et sans limite.
Ce coup d'œil est un des plus beaux qui soient en Europe. Le
_Kalimegdan_ de Belgrade, au confluent de la Save et du Danube,
en face de la plaine hongroise, en donne bien une idée, mais il
y manque le mouvement d'un port et l'animation d'une riche cité
marchande.
Tandis que je contemplais cet horizon, ma pensée cherchait à
se figurer les misères que j'allais bientôt toucher de près,
et j'essayais de scruter le mystère de cette plaine infinie
que j'allais traverser demain, et sur laquelle, dans une buée
violette, descendait lentement la mélancolie du crépuscule.
CHAPITRE V
LA FAMINE
Sur la Volga.
La silhouette de Nijni s'efface peu à peu, à mesure que notre
bateau descend la Volga. Bientôt, un tournant nous cache les
dernières églises de la ville haute et le palais du gouverneur
sur le rebord de son Kremlin. Nous glissons sur le large fleuve
boueux entre deux rives plates bordées d'arbres rabougris,
sur lesquels se voit encore l'étiage des crues passées ; par
endroits, la berge est rongée par le courant, et des racines
y font saillie. Un lent voyage dans la paix de l'eau calme.
Les mouettes nous font cortège, allongeant leur tête noirâtre
de petite vieille futée, et tourbillonnant au-dessus de notre
sillage, avec d'imperceptibles mouvements de leurs longues ailes
grises frangées de noir.
Je vais au-devant de la famine et du typhus dans le district
(_ouièzde_) de Loukoyanof. Depuis quelques mois, ce district est
devenu fameux en Russie : les journaux sont pleins de son nom et
des polémiques acharnées qui s'y rattachent. Voici brièvement ce
que je viens d'apprendre à ce sujet.
Vers la fin de l'année 1891, la récolte de seigle ayant été
nulle, les paysans de plusieurs districts de la province de
Nijni se virent menacés de mourir de faim. En outre, dès le
printemps suivant, le typhus, qui reste à l'état endémique dans
ces contrées, prit des proportions inquiétantes. Des médecins et
des inspecteurs furent envoyés sur les lieux, et le gouverneur
résolut d'organiser des secours.
C'est alors qu'éclata l'affaire de Loukoyanof. Dans ce chef-lieu
de district, un parti d'opposition se constitua. Il comprenait
surtout des propriétaires nobles domiciliés dans l'_ouièzde_
et investis de fonctions publiques ; la plupart étaient des
_zemskie natchalniki_ (chefs de districts ruraux). Ces messieurs
estimèrent qu'il ne convenait pas de venir en aide aux paysans,
d'installer des fourneaux pour les affamés et des ambulances
pour les malades. Ils firent tous leurs efforts pour entraver
l'organisation des secours.
Le scandale fut grand ; mais ces fonctionnaires avaient compté
sans leur hôte. Le parti de la charité était représenté par
des hommes d'une haute valeur intellectuelle, et, de plus,
énergiques, intègres et bons : je puis citer parmi eux l'un des
premiers parmi les romanciers russes de la jeune école : Vladimir
Korolenko[2]. En outre, le gouverneur était décidé à ne pas
laisser le trouble se prolonger. Une commission d'enquête fut
envoyée au mois de mars, pour étudier sur les lieux les besoins
des villages, l'attitude prise par les autorités locales, et
l'emploi des sommes destinées aux secours. Cette commission
découvrit de graves irrégularités, pour ne pas dire davantage.
Certains _zemskie nachalniki_ refusaient en principe toute
autorisation aux gens désireux d'ouvrir un fourneau pour les
vieillards et les enfants : «Vous ne pouvez les nourrir tous,
répétaient-ils ; il vaut mieux n'en nourrir aucun.» En outre,
l'un d'entre eux ne put fournir que de vagues explications
sur l'emploi des sommes qu'il avait reçues, à charge de les
distribuer. Presque partout, la commission d'enquête se heurtait
au mauvais vouloir des gens influents, parfois même à leur
manque d'honnêteté. Plusieurs fonctionnaires furent contraints
par elle de donner leur démission : maintenant, ils intriguent
contre leurs successeurs. Mon ami Serge Ivanovitch remplace
l'un des plus compromis, et distribue du pain, en attendant la
nouvelle récolte : je vais donc au centre même de la résistance,
et je tomberai en plein champ de bataille.
[Note 2 : V. Korolenko a publié ses impressions de famine
sous le titre de : _V'golodny gode_ (dans l'année de la faim).
C'est un livre précieux.]
Rabotki, six heures du soir.
Nous avons parcouru lentement les 70 verstes[3] qui séparent de
Nijni la petite station de Rabotki. La Volga offre peu d'intérêt
dans ces parages ; çà et là, elle s'élargit jusqu'à 1 000
ou 1 200 mètres, sur des sables qui affleurent ; il faut
au pilote une anxieuse attention pour trouver les chenaux les
plus profonds, et pour s'y engager : un faux coup de barre nous
jetterait sur un bas-fond. La rive gauche est basse : sur la
droite, des falaises se dessinent, et l'on n'en apprécie la
hauteur qu'en y voyant, par endroits, la forme rouge d'un moujik
accroché comme une mouche parmi les broussailles de la pente.
[Note 3 : La verste vaut 1 067 mètres.]
La police du village, prévenue par dépêche, sur l'ordre du
gouverneur, m'attendait au débarcadère pour m'aplanir les
difficultés. Avec de l'aplomb, quelques mots de russe et
quelques pourboires, je me suis tiré d'affaire. L'homme de
police m'a conduit dans une auberge et il s'est chargé de
commander mes chevaux pour demain matin au petit jour. Aussi
l'aubergiste ne me parle-t-il plus que courbé en deux. Tandis
qu'il me prépare une soupe au sterlet, j'écris ces notes, assis
au frais. Près de moi par la fenêtre ouverte, j'entends un pope
se quereller avec un paysan ; la dispute s'achève avec des
larmes, des mains baisées, et un petit verre de _vodka_.
Le village de Rabotki est suspendu à l'une des berges de la
Volga. La terrasse rustique où j'écris est au premier étage
de l'auberge, dominant ainsi le fleuve et la place du village
qui sert de port. Le soleil a déjà disparu, mais il éclaire
encore de lueurs roses une colline qui, là-bas, vers l'est,
semble barrer le courant. La Volga, resserrée en cet endroit,
n'a guère plus de 800 mètres de large ; mais l'eau qui passe,
à peine ridée par les premiers frissons du soir, coule avec
une belle majesté tranquille, emportée entre ses bords, sans
remous, comme tout d'une pièce : on dirait une énorme coulée de
métal gris. La rive gauche, très plate, s'allonge à perte de
vue sous des broussailles. Sur la place du village, des moujiks
en chemise rouge vont et viennent, déchargent des bateaux de
foin, transportent des sacs. Le soir descend. Une barque longue
s'est détachée du bord ; à l'avant et à l'arrière, on y distingue
la forme rouge d'un moujik ; lentement, elle dérive au fil du
courant, comme assoupie sur l'eau, que les reflets du ciel ont
faite bleue et rouge. Tout est calme, les bruits ont cessé,
bientôt tout va dormir. En contemplant cette activité paisible
près du fleuve, je cause avec un médecin rappelé du district où
je vais, et où il soignait des typhiques ; il va s'installer à
Nijni dans la barque-hôpital où l'on attend le choléra. C'est
le beau fleuve lui-même, la _Mère Volga_, qui charrie les germes
de mort : le fléau est à quelques heures d'ici, à Kazan ; et, qui
sait ? le feu qui pointe là-bas, est peut-être celui du navire
qui l'apporte à son bord...
14 juillet.
Ce matin, dès l'aube, la sirène d'un bateau à vapeur qui passait
au large sur l'eau calme, m'a éveillé. Sous le ciel limpide, le
fleuve était admirable à cette heure ; une buée légère y courait,
estompant les lointains, dans la lumière naissante. Éveiller
l'aubergiste, envoyer chercher mes chevaux, grande affaire.
Enfin, vers trois heures du matin, un _tarentass_ attelé d'une
_troïka_ de forts chevaux vint se ranger devant ma porte, et
je m'y hissai avec mes bagages. Nous partîmes par des chemins
creux, encore humides d'une abondante rosée.