IV.--DIEU

A) Existence de Dieu.--Leibniz aborde ce problème avec le même esprit

religieux que l'on trouve dans Platon au dixième livre des Lois:

l'existence de Dieu lui paraît indiscutable; «son évidence, dit-il,

égale, si je ne me trompe, celle des démonstrations mathématiques[235]».

Il croit, d'autre part, «que presque tous les moyens qu'on a employés

pour prouver l'existence de Dieu sont bons» et peuvent servir, pourvu

qu'on les «perfectionne[236]»; et c'est à cet achèvement de l'oeuvre des

siècles qu'il essaie de concourir.

[Note 235: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 373b, 1.]

[Note 236: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375b, 7.]

On peut ramener à deux chefs principaux les différentes preuves qu'il

apporte: les unes sont d'ordre _idéologique_ et les autres d'ordre

_cosmologique_.

1° _Preuves idéologiques_.--La preuve de saint Anselme[237], que tous

les scolastiques ont méprisée, «sans excepter même le Docteur angélique»

et que Descartes a reprise, n'est pas un paralogisme, comme on l'a dit

tant de fois; «c'est une démonstration imparfaite[238]».

[Note 237: R.P. RAGEY, _Argument de saint Anselme_, p. 19, notes.]

[Note 238: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 374b-375a, 7; _De la

démonstration cartésienne de l'existence de Dieu du R.P. Lami_, p.

177a.]

Lorsqu'on affirme que l'idée de Dieu ou de l'Être infini enveloppe

l'existence effective, «on suppose tacitement» que Dieu «est

possible[239]». Mais on ne le fait point voir, et l'argument tout entier

demeure hypothétique. En second lieu, on ne montre pas non plus d'une

façon suffisamment claire comment la possibilité de Dieu ou de l'Être

infini entraîne son existence.

[Note 239: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 375a, 7; _De la démonstr.

cart..._, p. 177a; _Epist. ad Hermannum Conringium_, p. 78.]

Mais ce sont là deux lacunes que l'on peut combler en prenant la

question d'un biais nouveau.

L'Infini «est une suite simple de l'être possible». Or il n'y a pas de

raison pour que cette suite s'arrête à tel point plutôt qu'à tel autre.

Il n'y a pas de raison non plus pour que le nombre des éléments

qu'enferme «l'être possible», soit celui-ci plutôt que celui-là: il faut

de toute rigueur ou qu'il soit illimité, ou qu'il se réduise à zéro; et

cette dernière hypothèse est manifestement erronée, vu que nous savons

par notre expérience qu'il y a du possible[240].

[Note 240: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 40-41; _De la démonstr.

cart..._, p. 177.]

L'idée de l'Être infini n'implique donc aucune contradiction. Le premier

point en litige se trouve démontré; et l'on peut aussi mettre le second

dans une lumière plus vive, à l'aide d'une théorie plus profonde des

possibles.

Les possibles ne sont pas choses inertes: ils enveloppent une tendance à

l'existence actuelle, à peu près comme la matière enveloppe «une

exigence à l'extension». Il se fait entre eux une sorte de combat

éternel qui vient de leur effort vers le meilleur; ce sont des

«prétendants» à la vie, dont chacun tâche de l'emporter dans la lutte.

Et il faut bien qu'il en soit ainsi: car autrement rien n'aurait jamais

existé. L'actuel ne s'explique, en définitive, que par le logique; et le

logique, de son côté, n'explique l'actuel que s'il y va d'un élan

interne.

La tendance des possibles à l'existence est d'autant plus grande qu'ils

ont plus de _réalité_, de _perfection_, ou _d'intelligibilité_; car tous

ces termes signifient une seule et même chose[241].

[Note 241: LEIBNIZ, _Théod._, p. 566a, 201.]

En Dieu, cette tendance est souveraine en vertu même de son infinité.

Et, par conséquent, il ne se peut point qu'elle n'aboutisse pas. Dieu

existe donc par le fait qu'il est possible. Pour lui, l'existence et la

possibilité ne font qu'un.

Et l'on peut dire, en toute vérité, que ce spinozisme mitigé[242]

précise Descartes et Bossuet[243]. Mais, en même temps, il prépare Kant,

en soulevant la question de la possibilité de l'Être infini; de plus, il

annonce Hegel, qui, s'inspirant de la théorie leibnizienne des

possibles, y verra la raison dernière des choses et fera de Dieu une

hypothèse superflue.

[Note 242: SPINOZA, _Eth._, I, Prop. 11, Ed. Charpentier, Paris.]

[Note 243: Bossuet, _Elév. sur les mystères_, I, p. 323, Ed.

Charpentier, Paris.]

Avec l'idée de Dieu se trouve en notre âme une multitude indéfinie

d'autres idées. Et là réside une autre preuve de son existence. Notre

entendement est comme imprégné de divinité; elle y éclate de toutes

parts. Outre la nécessité conditionnelle, qui vient de ce qu'un sujet

donné exige essentiellement tel ou tel prédicat, nos idées ont une

nécessité interne, qui est absolue. Chacune d'elles est _supposable_ à

l'indéfini, dans tous les temps et tous les pays: chacune d'elles

enveloppe un fond d'éternité. «Où seraient ces idées, si aucun esprit

n'existait...?» «Cela nous mène enfin au dernier fondement des vérités,

savoir à cet esprit suprême et universel qui ne peut manquer d'exister,

et dont l'entendement, à dire vrai, est la région des vérités

éternelles, comme saint Augustin l'a reconnu et l'exprime d'une manière

assez vive[244].» Et là encore Leibniz, comme d'ailleurs les autres

philosophes de son temps, ouvre la voie à l'hégélianisme. A quoi bon

recourir à «l'existence d'une substance nécessaire» pour fonder les

idées, puisque leur nécessité est interne et que, de la sorte, elles se

fondent elles-mêmes? Pourquoi les situer en Dieu, vu qu'étant éternelles

de leur nature, elles se suffisent?

[Note 244: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 319b-380a, 13; _Monadol._, p.

708b, 44; _Théod._, p. 561b, 184.]

2° _Preuves cosmologiques_.--D'après Spinoza, tout est nécessaire en

nous et en dehors de nous; la contingence, à ses yeux, n'est qu'une

apparence: elle se réduit à l'ignorance où nous sommes des causes

réelles.

Leibniz s'élève contre cette conception qu'il regarde comme entachée

d'apriorisme. Il pense, comme on l'a vu plus haut à propos de la

liberté, qu'il n'y a rien d'absolument nécessaire, ni dans la loi qui

veut que l'action soit égale à la réaction, ni dans la loi de

continuité, ni dans la loi de conservation de la même quantité de force

vive. A son sens, le temps, l'espace et la matière, étant «uniformes et

indifférents à tout», pouvaient recevoir d'autres mouvements et figures

et dans un autre ordre. Outre le monde qui existe, il y a «une infinité

d'autres mondes» qui sont possibles et qui sont également des candidats

à l'existence, mais des candidats malheureux. Il faut donc qu'il y ait

eu choix: il faut qu'il existe une intelligence souveraine qui soit

venue donner la préférence à l'assemblage actuel des choses[245]. «Et

comme tout est lié, il n'y a pas lieu d'en admettre plus d'une[246].»

«Mais cet argument, qui ne paraît que d'une certitude morale, ajoute

Leibniz, est poussé à une nécessité tout à fait métaphysique par la

nouvelle espèce d'harmonie que j'ai introduite, qui est l'harmonie

préétablie.» Car chacune des âmes, «exprimant à sa manière ce qui se

passe au dehors et ne pouvant avoir aucune influence sur les autres

êtres particuliers, ou plutôt, devant tirer cette expression du propre

fonds de sa nature, il faut nécessairement que chacune ait reçu cette

nature (ou cette raison interne des expressions de ce qui est au dehors)

d'une cause universelle, dont ces Êtres dépendent tous, et qui fasse que

l'un soit parfaitement d'accord et correspondant avec l'autre; ce qui ne

se peut sans une connaissance et puissance infinies[247].» Et c'est cela

surtout qui fait ressortir la grandeur des perfections divines.

[Note 245: LEIBNIZ, _Théod._, p. 506a, 7.]

[Note 246: _Ibid._]

[Note 247: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 376, 10.]

De la contingence de _l'ordre_, on peut induire la contingence du

_mouvement_ lui-même. Si la matière n'est pas déterminée de sa nature à

tel mouvement plutôt qu'à tel autre, elle n'en a aucun qui soit inhérent

à son essence; et, par conséquent, il faut qu'il existe un moteur qui

l'ait mise en branle: le mouvement vient d'une autre cause que la

matière. Or cette cause, il est inutile de la chercher dans le détail

infini «d'autres contingents antérieurs»; car on ne fait par là que

reculer la question. Il est donc de rigueur qu'il y ait «hors de la

suite, ou séries de ce détail» une substance nécessaire où il «ne soit

qu'éminemment, comme dans la source, et c'est ce que nous appelons

Dieu». De plus, «cette substance étant une raison suffisante de tout ce

détail, lequel aussi est lié partout, il _n'y a qu'un Dieu, et ce Dieu

suffit_[248]».

[Note 248: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708a, 36-39; _Principes de la

nature et de la grâce_, p. 716, 8.]

La contingence du _mouvement_ entraîne à son tour la contingence de la

_matière_. Si la matière, en effet, est essentiellement indifférente au

mouvement, elle ne contient de soi aucune action qui la détermine; et,

dès lors, elle n'est, avant de passer à l'existence effective, qu'une

simple abstraction. Il faut qu'elle ait été créée; or toute création

suppose comme cause une puissance infinie.

B) La création.--Les possibles ont une tendance à se réaliser par

eux-mêmes; mais cette tendance ne leur suffit pas. Elle est limitée de

sa nature; de plus, «comme tous les possibles ne sont point compatibles

entre eux dans une même suite d'univers», ils s'arrêtent les uns les

autres dans leur élan vers l'existence. Il faut que Dieu, qui en a

l'éternelle et pleine intuition, vienne du dehors y faire un choix et

donne la grâce efficace à la combinaison qu'il préfère[249]. Il semble

donc bien que, d'après Leibniz, l'univers ne sorte pas tout entier du

néant. La création lui apparaît au fond comme un épanouissement des

possibles, comme «une fulguration» des idées divines à travers le temps

et l'espace[250]: c'est «une émanation» des intelligibles, qui se fait

en Dieu même sous le libre effort de sa volonté[251]. Et, si cela n'est

pas du Spinoza, c'est au moins du Schelling. Leibniz, il est vrai, se

garde de recourir à une formule aussi nette que celle de ces deux

derniers philosophes. Il a mille manières de nuancer ses pensées, de les

tourner, de les grandir et de les amoindrir. Mais on sent bien qu'il est

sur la pente du monisme.

[Note 249: LEIBNIZ, _Théod._, p. 562b, 189; p. 565b-566a, 201.]

[Note 250: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 708b, 47.]

[Note 251: LEIBNIZ, _Remarques sur le sentiment du P. Malebranche_,

p. 452b.]

Quoi qu'il en puisse être de ce point difficile, la création, pour

Leibniz, ne cesse point avec la production même de l'être créé; elle

dure autant que lui, et en vertu de son essentielle contingence. «La

créature dépend continuellement de l'opération divine»; et cette

«dépendance est aussi grande dans la suite, que dans le commencement».

Elle porte que la créature «ne continuerait point d'exister, si Dieu ne

continuait pas d'agir[252]». Mais Leibniz ne veut point que l'on entende

la _création continuée_ à la manière de Descartes: il lui semble étrange

que l'être contingent n'existe jamais, qu'il soit toujours naissant et

toujours mourant[253]. D'après lui, l'opinion cartésienne est contraire

à la notion de la monade. La monade n'est pas une pure puissance; comme

on l'a vu plus haut, elle enveloppe toujours quelque effort: ce qui en

fait le fond, c'est la tendance à persévérer dans l'être, et par là même

à prendre une durée continue. Or Dieu ne défait pas d'une main ce qu'il

a fait de l'autre: il adapte toujours son action aux conditions

naturelles de ses propres oeuvres[254].

[Note 252: LEIBNIZ, _Théod._, p. 615b, 385.]

[Note 253: _Ibid._, p. 614b, 382; p. 615a, 384.]

[Note 254: _Ibid._, p. 615a, 383.]

Si la conservation n'est qu'une création continuée, elle a

nécessairement les mêmes effets qu'elle. Lorsque Dieu produit la chose,

«il la produit comme un individu, et non pas comme un universel

logique»; «il produit son essence avant ses accidents, sa nature avant

ses opérations, suivant la priorité de leur nature»; mais tout cela se

fait «dans le même moment[255]». Voilà donc aussi ce qui a lieu par la

suite pendant toute la durée de chaque être: substance, facultés,

accidents et actions, tout est toujours également envahi, dominé et

comme soutenu au-dessus du néant par le concours de Dieu: Dieu nous fait

à chaque instant tels que nous sommes et avec toutes nos déterminations.

[Note 255: _Ibid._, p. 616b, 390; p. 616b, 388.]

Comme effrayé d'une solution si grosse de conséquences, et qui se trouve

pourtant à l'état implicite dans saint Thomas d'Aquin, Leibniz

s'empresse d'ajouter que, «si la créature ne concourt point avec Dieu

pour se conserver», il ne voit «rien qui l'empêche de concourir avec

Dieu pour la production de quelque autre chose, et particulièrement de

son opération interne, comme serait une pensée, une volition, choses

réellement distinctes de la substance[256]»; et son intention est de

sauver au moins le libre arbitre, défendu par ailleurs avec tant de

persévérance. Mais le principe sur lequel il se fonde est plus fort que

sa bonne volonté; il renverse d'un coup toute sa théorie de la monade.

Pour qui l'admet, «Dieu fait tout[257]», suivant l'expression de Bayle;

et, si l'être est essentiellement action, comme l'a compris Leibniz

lui-même, Dieu est tout. La théorie de la conservation ouvre une autre

porte sur le spinozisme.

[Note 256: LEIBNIZ, _Théod._, p. 617a, 391.]

[Note 257: _Ibid._, p. 615b, 386.]

La création suppose un choix; et ce choix lui-même n'a pu se produire

sans _motif_. «Dans la région des vérités éternelles se trouvent tous

les possibles, et, par conséquent, tant le régulier que l'irrégulier; il

faut une raison qui ait fait préférer l'ordre et le régulier[258].» Or

cette raison ne peut être que l'attrait du _meilleur_. Car Dieu, étant

souverainement parfait, est aussi souverainement bon. Et «d'avancer

qu'il sait ce qui est meilleur, qu'il le peut faire, et qu'il ne le fait

pas, c'est avouer qu'il ne tenait qu'à sa volonté de rendre le Monde

meilleur qu'il n'est»; c'est dire qu'il manque de bonté[259].

[Note 258: _Ibid._, p. 562b, 189.]

[Note 259: LEIBNIZ, _Théod._, p. 563b, 194; p. 506, 8; p. 573b,

228.]

«La sagesse de Dieu, non contente d'embrasser tous les possibles, les

pénètre, les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en

estimer les degrés de perfection ou d'imperfection, le fort et le

faible, le bien et le mal: elle va même au-delà des combinaisons finies,

elle en fait une infinité d'infinies, c'est-à-dire une infinité de

suites possibles de l'Univers, dont chacune contient une infinité de

Créatures; et par ce moyen la Sagesse divine distribue tous les

possibles qu'elle avait déjà envisagés à part, en autant de systèmes

universels, qu'elle compare encore entre eux: et le résultat de toutes

ces comparaisons et réflexions, est le choix du meilleur d'entre tous

ces systèmes possibles, que la sagesse fait pour satisfaire pleinement à

la bonté; ce qui est justement, le plan de l'univers actuel[260].»

[Note 260: _Ibid._, p. 573a, 225.]

Bien que motivé par l'idée du meilleur, le décret de créer demeure

libre. «Dieu est porté à tout bien; le bien, et même le meilleur,

l'incline à agir; mais il ne le nécessite pas: car son choix ne rend

point impossible ce qui est distinct du meilleur; il ne fait point que

ce que Dieu omet implique contradiction[261].» Et, d'autre part, il ne

fait point non plus que Dieu cesse de se posséder lui-même par sa

réflexion et de disposer à son gré de son énergie toute-puissante. Le

Créateur, sous l'action du principe qui le porte à créer, est

entièrement exempt et de toute nécessité externe et de toute nécessité

interne.

[Note 261: _Ibid._, p. 574, 230.]

Il est vrai que le problème de la liberté divine se complique d'une

difficulté spéciale. Quand il s'agit de l'homme, on a simplement à se

demander s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre sa volonté et les

motifs ou mobiles qui l'actionnent. Quand il est question de Dieu, il

faut savoir en plus s'il n'y a pas un rapport nécessaire entre son

action _ad extra_ et son essence elle-même. Dieu est souverainement

parfait; dès lors ne faut-il pas, et de rigueur logique, que toutes ses

décisions et opérations le soient aussi? conçoit-on de quelque manière

qu'un être qui est la bonté suprême, puisse choisir autre chose que le

meilleur? Entre Dieu et la préférence du moins mauvais, n'y a-t-il pas

la même connexion qu'entre une proposition mathématique et ses

corollaires? Leibniz se pose la question[262]. Et sa réponse est

celle-ci: «_métaphysiquement_ parlant», Dieu «pouvait choisir ou faire

ce qui ne fût point le meilleur; mais il ne le pouvait point

_moralement_ parlant[263]». Dieu n'est pas une force brute qui se

déploie en un nombre infini d'attributs infinis, comme l'a imaginé

Spinoza; c'est un être personnel. Or la perfection de l'être personnel

ne consiste pas à subir mécaniquement l'action du meilleur. Elle a

quelque chose de plus spontané et, par là même, de plus noble: c'est le

libre et indéfectible amour du bien.

[Note 262: LEIBNIZ, _Théod._, p. 556b, 171; p. 575a, 234.]

[Note 263: _Ibid._, p. 574b, 230; p. 575, 234 et 235.]

C) L'origine du mal.--Si Dieu crée librement, et sous l'action de l'idée

du meilleur, comment se fait-il que le désordre, et sous toutes ses

formes, occupe une si grande place dans le monde? Quel moyen de

concilier l'optimisme qui se fonde sur l'idée de la perfection infinie

de Dieu avec le pessimisme que nous inspire, comme malgré nous, le

spectacle de l'inachèvement des choses? _Si Deus est, unde malum_[264]?

[Note 264: _Ibid._, p. 509b, 20.]

Leibniz sent vivement la difficulté de cet effroyable problème, qui

devait tant tourmenter notre siècle; et il l'envisage sous tous ses

aspects, avec l'espérance de lui trouver une solution qui sorte de sa

philosophie. Il s'efforce, en premier lieu, de _réduire à sa juste

mesure le sentiment que nous avons du mal_ inhérent aux choses; puis, il

en essaie une explication qui dérive à la fois de sa théorie de la

matière et de sa théorie des possibles.

La vie n'est pas parfaite, sans doute: «il y règne une certaine

médiocrité». Cependant il y a «incomparablement plus de bien que de mal»

dans le monde; on y trouve en somme plus de plaisirs que de douleurs,

plus de vertus que de vices. Les maisons sont infiniment plus nombreuses

que les hôpitaux, et les foyers honnêtes que les prisons[265]. Nous

exagérons «les défauts du monde entier, ces taches d'un soleil, dont le

nôtre n'est qu'un rayon[266]». Et cette exagération tient à deux causes

principales, qui ne viennent que de nous, et dont l'une est _d'ordre

moral_ l'autre d'ordre _intellectuel_.

[Note 265: LEIBNIZ, _Théod._, p. 548b, 148.]

[Note 266: _Ibid._, p. 548b, 149; p. 582-583, 262-263.]

Nombre d'hommes ne remarquent que les infortunes, les injustices et les

souffrances dont ils sont victimes ou témoins. Le désordre est la seule

chose à laquelle ils fassent attention. Ils voient l'univers entier à

travers le voile assombrissant de leur mélancolie et se figurent qu'il

est mauvais, parce qu'ils sont tristes. Il faudrait cependant s'exercer

à regarder la vie sous un jour plus vrai; et l'on s'apercevrait alors

que, si les roses ont des épines, les épines ont des roses[267].

[Note 267: _Ibid._, p. 548b, 148; p. 549a, 151.]

De plus, si nous devenons pessimistes, c'est parce que nous ne nous

faisons pas de l'univers une _idée suffisamment compréhensive_.

D'abord, nous jugeons du _tout_ qu'il compose par _l'infime partie_ que

nous en connaissons. Attachés à cette terre, qui est sans doute l'une

des portions les moins belles de l'oeuvre divine, et ne la connaissant

elle-même que d'une manière très imparfaite, nous prétendons interpréter

la nature entière d'après ce que nous y remarquons. C'est là une erreur

manifeste, analogue à celle que commettrait un voyageur en jugeant du

plan d'un édifice pour avoir aperçu de biais l'une de ses

dépendances[268]. «Si nous connaissions la cité de Dieu telle qu'elle

est, nous verrions que c'est le plus parfait état qui puisse être

inventé; que la vertu et le bonheur y régnent, autant qu'il se peut,

suivant les loix du meilleur; que le péché et le malheur (que des

raisons d'ordre suprême ne permettaient point d'exclure de la nature des

choses) ne sont presque rien en comparaison du bien, et servent même à

de plus grands biens. Or, puisque ces maux devaient exister, il fallait

bien qu'il y eût quelques-uns qui y fussent sujets; et nous sommes ces

quelques-uns. Si c'étaient d'autres, n'y aurait-il pas la même apparence

du mal? ou plutôt, ces autres ne seraient-ils pas ce qu'on appelle

Nous[269]?»

[Note 268: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341; p. 570, 214; p.

543-544a, 134; p. 547, 146; p. 563, 194.]

[Note 269: _Ibid._, p. 539a, 123.]

En second lieu, nous regardons l'univers du point de vue de _notre

sensibilité_: nous voulons que le but suprême de la création soit le

bonheur des créatures raisonnables[270]. Et c'est là une autre illusion,

que l'amour-propre nous inspire à notre insu. Dieu s'est proposé de

faire le meilleur des mondes. Or le meilleur des mondes n'est pas

précisément celui qui procure la plus grande somme de bonheur; c'est le

plus beau, et par conséquent celui qui comprend le maximum de la variété

dans le maximum de l'unité. Mais il ne peut y avoir maximum de variété

que si, de Dieu lui-même jusqu'au grain de sable, il se fait une série

infinie de dégradations insensibles de la réalité; et cela suppose une

série parallèle d'imperfections croissantes. Il ne peut y avoir maximum

d'unité que si les êtres qui composent l'univers sont liés entre eux

d'après des lois constantes. Or ces liaisons n'existeraient point, «s'il

n'y avait que des esprits»: elles supposent la matière; et voilà

précisément la source directe de toutes les ignorances, de toutes les

fautes et de toutes les infortunes[271].

[Note 270: _Ibid._, p. 537a, 120; p. 582, 263.]

[Note 271: LEIBNIZ, _Théod._, p. 537a, 120; p. 539, 124.]

Il faut ajouter que la _liberté_, bien qu'entravée et comme alourdie par

la résistance de la matière, demeure cependant capable d'un progrès

continu, dont les hommes ne tirent presque aucun souci. Et là se trouve

une source inépuisable de malheurs: l'abus de notre franc arbitre fait

que le désordre va sans cesse croissant et en nous et autour de nous. Il

serait donc plus sage de travailler sérieusement à réformer notre

conduite, à secouer de plus en plus le joug de nos passions, que de

reprocher à la Providence des maux qui viennent surtout de notre

méchanceté[272].

[Note 272: _Ibid._, p. 583, 264-265.]

Que l'homme corrige son humeur chagrine, qu'il cesse de se regarder

comme le centre de l'univers et s'exerce en même temps à réduire la

fougue de ses penchants; qu'il introduise en son âme le règne de

l'harmonie; et il aura fait un grand pas vers l'intelligence de

l'harmonie fondamentale des choses.

Toutefois, le problème ne peut se résoudre entièrement à l'aide de

considérations psychologiques ou morales; il lui faut une _solution

d'ordre métaphysique_. Si peu considérable que soit le _mal objectif_,

il est; et il exige une explication.

Platon attribuait la cause du mal à la matière, qu'il croyait incréée et

indépendante de Dieu; et ce sentiment contient une part de vérité[273].

«Aussitôt qu'il y a un mélange de pensées confuses, voilà les sens,

voilà la matière[274].» Or les pensées confuses sont précisément la

cause de l'ignorance et de l'erreur; le principe de nos passions. Et ce

sont ces choses qui, à leur tour, produisent tous les autres désordres,

tant physiques que moraux.

[Note 273: _Ibid._, p. 510a, 20.]

[Note 274: _Ibid._, p. 540a, 124.]

Mais on ne peut s'en tenir à la matière telle qu'elle existe dans la

nature: on ne peut s'arrêter à la _matière réelle_.Car le mal, ne venant

point de la volonté divine, il lui faut une source éternelle: et la

matière réelle ne l'est pas[275]. Reste donc que la cause première du

mal soit contenue dans la _nature idéale_ de la matière, «autant que

cette nature est renfermée dans, les vérités éternelles» que comprend

l'entendement divin[276]. «L'imperfection originale» de la créature

vient de la région des possibles; et, par conséquent, elle est éternelle

et nécessaire, au même titre que les nombres, les figures et toutes les

autres essences[277]. Ainsi Dieu n'y peut rien. Il faut ou qu'il ne crée

pas, ou que, s'il crée, il lui ouvre la porte; le mal «est enveloppé

dans le meilleur plan» que la sagesse suprême puisse choisir[278]: il y

tient comme la conséquence à son principe. Dieu trouve donc dans l'objet

intérieur de son entendement, sinon dans son entendement lui-même, une

limite essentielle à sa volonté. Et cette antinomie dont la raison

s'étonne, c'est la raison qui l'exige. La logique est plus forte que

Dieu: ce que Descartes déclarait illogique.

[Note 275: LEIBNIZ, _Théod._, p. 614b, 380.]

[Note 276: _Ibid._, p. 510a, 20.]

[Note 277: _Ibid._, p. 601b, 335.]

[Note 278: _Ibid._]

Il se pourrait d'ailleurs «que l'univers allât toujours de mieux en

mieux, si telle était la nature des choses, qu'il ne fût point permis

d'atteindre au meilleur d'un seul coup[279]». Et, dans ce cas, rien

n'empêcherait le genre humain de s'élever par la suite à une plus grande

perfection que celle que nous imaginons présentement. «Mais la place que

Dieu a assignée à l'homme dans l'espace et dans le temps borne les

perfections qu'il a pu recevoir[280].» Il est même permis d'affirmer que

toute créature, quelle qu'elle soit, trouvera toujours une dernière

limite à son effort vers le meilleur: le progrès ne saurait être

indéfini, et le mal ne disparaîtra jamais complètement du monde. S'il

n'y avait plus de mal, c'est qu'il n'y aurait plus de matière. Mais

alors tout serait devenu Dieu; et il n'y aurait plus de monde.

[Note 279: _Ibid._, p. 566b, 202.]

[Note 280: LEIBNIZ, _Théod._, p. 603a, 341.]

La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat · 第 10 / 19 题