Camp du duc d'York, en Anjou.
_Entrent_ YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.
YORK.--Amenez cette sorcière, qui est condamnée au feu.
LE BERGER.--Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au coeur de ton père.
N'ai-je donc parcouru tant de pays, et ne te retrouvé-je à présent que
pour être témoin de ta mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère
fille, je veux mourir avec toi.
LA PUCELLE.--Vieillard décrépit, ignoble et vil mendiant, je suis sortie
d'un plus noble sang que le tien: tu n'es point mon père, ni mon ami.
LE BERGER.--Ah! malheureuse!.... Milord, je vous en conjure, cela n'est
pas. Je suis son père: toute la paroisse le sait; sa mère vit encore et
peut attester qu'elle fut le premier fruit de ma jeunesse.
WARWICK.--Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?
YORK.--On peut juger par là quel genre de vie elle a menée, honteuse et
criminelle; sa mort répond à sa vie.
LE BERGER.--C'est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi démentir ton père.
Dieu sait que tu es formée de ma chair, et que pour toi j'ai versé bien
des larmes: ne me méconnais pas, chère fille, je t'en conjure.
LA PUCELLE.--Loin de moi, paysan. _(Aux Anglais_.) Vous avez suborné cet
homme pour flétrir ma noble origine.
LE BERGER.--Il est vrai que je donnai un _noble_[19] au prêtre le jour
où j'épousai sa mère.--Mets-toi à genoux, ma chère fille, et reçois ma
bénédiction. Quoi, tu ne veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta
naissance! je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta mère
fût devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais que dans le temps où
tu gardais mes moutons dans les champs, quelque loup affamé t'eût
dévorée: tu renies ton père, infâme prostituée? Brûlez-la! brûlez-la! le
gibet serait un supplice trop doux pour elle.
(Il sort.)
[Note 19: Jeu de mots sur _noble_, noble, et un _noble_, monnaie du
temps.]
YORK.--Qu'on l'emmène; elle a vécu trop longtemps pour semer dans
l'univers ces vices odieux.
LA PUCELLE.--Laissez-moi d'abord vous dire qui vous condamnez. Je ne
suis point la fille d'un obscur berger: je suis issue de la race des
rois; vierge chaste et sacrée, choisie par le Ciel, inspirée par sa
grâce, et appelée à opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais
je n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes
corrompus par la débauche, souillés du sang des innocents, chargés
d'iniquités et de vices, parce que vous êtes privés de la grâce dont
d'autres ont reçu les dons, vous jugez impossible d'opérer des
merveilles, si ce n'est par le secours des démons. Non! cette Jeanne
d'Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut vierge depuis sa
tendre enfance: elle vécut chaste et sans reproche même dans ses
pensées; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement,
criera vengeance contre vous aux portes du Ciel.
YORK.--Oui, oui; allons, qu'on l'entraîne au supplice.
WARWICK, _aux exécuteurs_.--Écoutez; comme elle est fille, allumez un
grand bûcher, et placez au-dessus des barils de poix, afin d'abréger ses
tourments.
LA PUCELLE.--Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?--Allons,
Jeanne, puisqu'il le faut, dévoile donc ta faiblesse qui t'assure le
privilége de la loi. Je suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous
m'entraînez à une mort violente, ne faites pas du moins périr le fruit
qui vit dans mon sein.
YORK.--Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pucelle enceinte?
WARWICK.--C'est là le plus grand miracle que tu aies jamais fait. Voilà
donc où aboutit la scrupuleuse vertu?
YORK.--Sûrement le dauphin et elle auront eu commerce ensemble. J'avais
prévu que ce serait là son dernier refuge.
WARWICK.--Allons, pars: nous ne voulons point sauver la vie à des
bâtards, surtout à ceux dont Charles est le père.
LA PUCELLE.--Vous vous trompez; mon enfant n'est point de lui: c'est
Alençon qui a eu mon amour.
YORK.--Alençon, cet indigne Machiavel[20]! Elle mourra, eût-elle mille
vies à perdre.
[Note 20: Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait
supposer à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par
quelque comédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de tels
anachronismes.]
LA PUCELLE.--Oh! permettez. Je vous ai trompés encore: ce n'est ni
Charles ni ce duc que je viens de nommer, c'est René, le roi de Naples,
qui a triomphé de ma vertu.
WARWICK.--Un homme marié! Ce crime est intolérable.
YORK.--Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois qu'elle ne sait
trop lequel accuser, tant elle a eu d'amants!
WARWICK.--C'est une marque qu'elle a été facile et libérale.
YORK.--Et cependant tout à l'heure elle était vierge.--Vile prostituée,
tes paroles te condamnent, toi et ton indigne fruit. Cesse les
instances; elles sont inutiles.
LA PUCELLE.--Eh bien! emmenez-moi, vous à qui je lègue mes malédictions.
Puisse le brillant soleil ne jamais laisser tomber ses rayons sur le
pays que vous habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort
vous environnent, jusqu'à ce que le malheur et le désespoir vous
poussent à vous égorger ou à vous étrangler vous-mêmes!
(Les gardes l'emmènent.)
YORK.--Va tomber en lambeaux et te réduire en cendres, ministre maudit
de l'enfer.
(Entre l'évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)
LE CARDINAL.--Lord régent, je salue Votre Grâce, et vous remets des
lettres du roi. Apprenez, milord, que les puissances de la chrétienté,
émues de pitié à la vue de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec
les plus vives instances une paix générale entre nous et l'ambitieuse
France.--Et voyez le dauphin et sa suite qui s'avancent pour conférer
avec nous sur les articles.
YORK.--Est-ce là tout le fruit de notre expédition? Après le meurtre de
tant d'illustres lords, de tant de braves guerriers, capitaines et
soldats, qui ont été immolés dans cette querelle et ont vendu leur vie
pour leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse?
N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, la plupart des villes
qu'avaient conquises nos illustres ancêtres? O Warwick, Warwick, je
prévois avec douleur la perte complète de tout le royaume de France.
WARWICK.--Calmez-vous, York: si nous signons une paix, ce sera à des
conditions si rigoureuses et si sévères, que les Français en retireront
peu d'avantage.
(Entrent Charles, Alençon, le Bâtard et René.)
CHARLES.--Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrêté qu'il sera proclamé
une trêve en France, nous venons savoir de vous-mêmes quelles doivent
être les conditions du traité.
YORK.--Parlez, Winchester: car la bouillante colère me suffoque et
étouffe ma voix à la vue de nos mortels ennemis.
LE CARDINAL.--Charles, et vous, princes de France, voici les clauses:
Qu'en reconnaissance de ce que le roi Henri, ému de compassion, et par
pure clémence, consent à soulager votre pays des calamités de la guerre,
et à vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix, vous vous
reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa couronne. Et vous, Charles, à
condition que vous ferez serment de lui payer tribut, et l'hommage de
votre soumission, vous serez établi en qualité de vice-roi sous ses
ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignité royale.
ALENÇON.--Quoi! faudra-t-il qu'il ne soit plus que l'ombre de lui-même?
qu'il orne son front d'une couronne, et qu'en réalité et en autorité il
ne conserve que le privilége d'un simple sujet? Cette offre est absurde
et dénuée de toute raison.
CHARLES.--Il est notoire que je suis déjà en possession de plus de la
moitié du territoire de la France, et que j'y suis reconnu pour légitime
souverain. Irai-je, pour gagner le reste des provinces non encore
conquises, ravaler le privilége de ma royauté au point de n'avoir plus
que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; j'aime mieux
garder ce que je possède, que de me voir, par un désir trop pressé
d'acquérir ce que je n'ai pas encore, dépouillé de l'espoir de devenir
maître de tout.
YORK.--Présomptueux Charles! as-tu donc, par de sourdes intrigues,
imploré l'intercession de l'Europe pour obtenir une paix, et aujourd'hui
qu'on en vient à la conclure, oses tu comparer ton état présent aux
conditions que nous t'offrons? Accepte de tenir comme un bienfait de
notre roi le titre que tu usurpes, et non comme un droit qui
t'appartienne, ou bien nous te poursuivrons d'une guerre éternelle.
RENÉ, _bas au dauphin._--Seigneur, vous avez tort de vous obstiner à
chicaner les articles du traité; si vous laissez échapper cette
occasion, je gage dix contre un que vous n'en retrouverez jamais une
aussi favorable.
ALENÇON, _bas au dauphin._--Il faut convenir qu'il est de votre prudence
de sauver vos sujets d'un si cruel carnage, et de tous les barbares
massacres qui s'exercent tous les jours dans le cours de nos hostilités.
Ainsi, acceptez cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt
l'exigera.
WARWICK.--Que répondez-vous, Charles? nos conditions tiennent-elles?
CHARLES.--Elles tiendront. Je demande seulement que vous ne conserviez
aucune force dans nos villes de garnison.
YORK.--Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et, sur l'honneur d'un
chevalier, jure de ne jamais désobéir, de n'être jamais rebelle à la
couronne d'Angleterre, ni toi ni ta noblesse. (_Charles et sa suite font
acte d'hommage._) A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira;
suspendez vos étendards, et que vos tambours se taisent, car nous
promettons ici d'observer une paix sacrée.