SCÈNE V

Camp du duc d'York, en Anjou.

_Entrent_ YORK, WARWICK, UN BERGER, LA PUCELLE.

YORK.--Amenez cette sorcière, qui est condamnée au feu.

LE BERGER.--Ah! Jeanne, ce coup donne la mort au coeur de ton père.

N'ai-je donc parcouru tant de pays, et ne te retrouvé-je à présent que

pour être témoin de ta mort cruelle et prématurée? Ah! Jeanne, ma chère

fille, je veux mourir avec toi.

LA PUCELLE.--Vieillard décrépit, ignoble et vil mendiant, je suis sortie

d'un plus noble sang que le tien: tu n'es point mon père, ni mon ami.

LE BERGER.--Ah! malheureuse!.... Milord, je vous en conjure, cela n'est

pas. Je suis son père: toute la paroisse le sait; sa mère vit encore et

peut attester qu'elle fut le premier fruit de ma jeunesse.

WARWICK.--Ingrate, veux-tu donc renier tes parents?

YORK.--On peut juger par là quel genre de vie elle a menée, honteuse et

criminelle; sa mort répond à sa vie.

LE BERGER.--C'est une honte, Jeanne, de vouloir ainsi démentir ton père.

Dieu sait que tu es formée de ma chair, et que pour toi j'ai versé bien

des larmes: ne me méconnais pas, chère fille, je t'en conjure.

LA PUCELLE.--Loin de moi, paysan. _(Aux Anglais_.) Vous avez suborné cet

homme pour flétrir ma noble origine.

LE BERGER.--Il est vrai que je donnai un _noble_[19] au prêtre le jour

où j'épousai sa mère.--Mets-toi à genoux, ma chère fille, et reçois ma

bénédiction. Quoi, tu ne veux pas? Eh bien, maudit soit l'instant de ta

naissance! je voudrais que le lait que tu suçais sur le sein de ta mère

fût devenu un poison pour toi; ou bien je voudrais que dans le temps où

tu gardais mes moutons dans les champs, quelque loup affamé t'eût

dévorée: tu renies ton père, infâme prostituée? Brûlez-la! brûlez-la! le

gibet serait un supplice trop doux pour elle.

(Il sort.)

[Note 19: Jeu de mots sur _noble_, noble, et un _noble_, monnaie du

temps.]

YORK.--Qu'on l'emmène; elle a vécu trop longtemps pour semer dans

l'univers ces vices odieux.

LA PUCELLE.--Laissez-moi d'abord vous dire qui vous condamnez. Je ne

suis point la fille d'un obscur berger: je suis issue de la race des

rois; vierge chaste et sacrée, choisie par le Ciel, inspirée par sa

grâce, et appelée à opérer sur la terre les plus grands miracles. Jamais

je n'eus de commerce avec les esprits infernaux. Mais vous, hommes

corrompus par la débauche, souillés du sang des innocents, chargés

d'iniquités et de vices, parce que vous êtes privés de la grâce dont

d'autres ont reçu les dons, vous jugez impossible d'opérer des

merveilles, si ce n'est par le secours des démons. Non! cette Jeanne

d'Arc, que méconnaît votre ignorance, naquit et vécut vierge depuis sa

tendre enfance: elle vécut chaste et sans reproche même dans ses

pensées; et son sang pur, que vos mains barbares versent si injustement,

criera vengeance contre vous aux portes du Ciel.

YORK.--Oui, oui; allons, qu'on l'entraîne au supplice.

WARWICK, _aux exécuteurs_.--Écoutez; comme elle est fille, allumez un

grand bûcher, et placez au-dessus des barils de poix, afin d'abréger ses

tourments.

LA PUCELLE.--Rien ne touchera-t-il vos coeurs impitoyables?--Allons,

Jeanne, puisqu'il le faut, dévoile donc ta faiblesse qui t'assure le

privilége de la loi. Je suis enceinte, homicides sanguinaires; si vous

m'entraînez à une mort violente, ne faites pas du moins périr le fruit

qui vit dans mon sein.

YORK.--Que le Ciel ne permette pas.... La sainte Pucelle enceinte?

WARWICK.--C'est là le plus grand miracle que tu aies jamais fait. Voilà

donc où aboutit la scrupuleuse vertu?

YORK.--Sûrement le dauphin et elle auront eu commerce ensemble. J'avais

prévu que ce serait là son dernier refuge.

WARWICK.--Allons, pars: nous ne voulons point sauver la vie à des

bâtards, surtout à ceux dont Charles est le père.

LA PUCELLE.--Vous vous trompez; mon enfant n'est point de lui: c'est

Alençon qui a eu mon amour.

YORK.--Alençon, cet indigne Machiavel[20]! Elle mourra, eût-elle mille

vies à perdre.

[Note 20: Machiavel est postérieur à Henri VI, et cela a fait

supposer à quelques critiques que ce vers avait été intercalé par

quelque comédien ignorant; mais Shakspeare commet bien souvent de tels

anachronismes.]

LA PUCELLE.--Oh! permettez. Je vous ai trompés encore: ce n'est ni

Charles ni ce duc que je viens de nommer, c'est René, le roi de Naples,

qui a triomphé de ma vertu.

WARWICK.--Un homme marié! Ce crime est intolérable.

YORK.--Bon; nous avons ici une vraie fille: je crois qu'elle ne sait

trop lequel accuser, tant elle a eu d'amants!

WARWICK.--C'est une marque qu'elle a été facile et libérale.

YORK.--Et cependant tout à l'heure elle était vierge.--Vile prostituée,

tes paroles te condamnent, toi et ton indigne fruit. Cesse les

instances; elles sont inutiles.

LA PUCELLE.--Eh bien! emmenez-moi, vous à qui je lègue mes malédictions.

Puisse le brillant soleil ne jamais laisser tomber ses rayons sur le

pays que vous habitez! que la nuit et les funestes ombres de la mort

vous environnent, jusqu'à ce que le malheur et le désespoir vous

poussent à vous égorger ou à vous étrangler vous-mêmes!

(Les gardes l'emmènent.)

YORK.--Va tomber en lambeaux et te réduire en cendres, ministre maudit

de l'enfer.

(Entre l'évêque de Winchester, cardinal de Beaufort.)

LE CARDINAL.--Lord régent, je salue Votre Grâce, et vous remets des

lettres du roi. Apprenez, milord, que les puissances de la chrétienté,

émues de pitié à la vue de ces sanglantes querelles, ont sollicité avec

les plus vives instances une paix générale entre nous et l'ambitieuse

France.--Et voyez le dauphin et sa suite qui s'avancent pour conférer

avec nous sur les articles.

YORK.--Est-ce là tout le fruit de notre expédition? Après le meurtre de

tant d'illustres lords, de tant de braves guerriers, capitaines et

soldats, qui ont été immolés dans cette querelle et ont vendu leur vie

pour leur patrie, finirons-nous par conclure une paix honteuse?

N'avons-nous pas perdu par trahison, par fraude, la plupart des villes

qu'avaient conquises nos illustres ancêtres? O Warwick, Warwick, je

prévois avec douleur la perte complète de tout le royaume de France.

WARWICK.--Calmez-vous, York: si nous signons une paix, ce sera à des

conditions si rigoureuses et si sévères, que les Français en retireront

peu d'avantage.

(Entrent Charles, Alençon, le Bâtard et René.)

CHARLES.--Lords d'Angleterre, puisqu'il est arrêté qu'il sera proclamé

une trêve en France, nous venons savoir de vous-mêmes quelles doivent

être les conditions du traité.

YORK.--Parlez, Winchester: car la bouillante colère me suffoque et

étouffe ma voix à la vue de nos mortels ennemis.

LE CARDINAL.--Charles, et vous, princes de France, voici les clauses:

Qu'en reconnaissance de ce que le roi Henri, ému de compassion, et par

pure clémence, consent à soulager votre pays des calamités de la guerre,

et à vous laisser respirer au sein d'une heureuse paix, vous vous

reconnaîtrez les vassaux fidèles de sa couronne. Et vous, Charles, à

condition que vous ferez serment de lui payer tribut, et l'hommage de

votre soumission, vous serez établi en qualité de vice-roi sous ses

ordres, et vous n'en jouirez pas moins de la dignité royale.

ALENÇON.--Quoi! faudra-t-il qu'il ne soit plus que l'ombre de lui-même?

qu'il orne son front d'une couronne, et qu'en réalité et en autorité il

ne conserve que le privilége d'un simple sujet? Cette offre est absurde

et dénuée de toute raison.

CHARLES.--Il est notoire que je suis déjà en possession de plus de la

moitié du territoire de la France, et que j'y suis reconnu pour légitime

souverain. Irai-je, pour gagner le reste des provinces non encore

conquises, ravaler le privilége de ma royauté au point de n'avoir plus

que le titre de vice-roi? Non, non, lord ambassadeur; j'aime mieux

garder ce que je possède, que de me voir, par un désir trop pressé

d'acquérir ce que je n'ai pas encore, dépouillé de l'espoir de devenir

maître de tout.

YORK.--Présomptueux Charles! as-tu donc, par de sourdes intrigues,

imploré l'intercession de l'Europe pour obtenir une paix, et aujourd'hui

qu'on en vient à la conclure, oses tu comparer ton état présent aux

conditions que nous t'offrons? Accepte de tenir comme un bienfait de

notre roi le titre que tu usurpes, et non comme un droit qui

t'appartienne, ou bien nous te poursuivrons d'une guerre éternelle.

RENÉ, _bas au dauphin._--Seigneur, vous avez tort de vous obstiner à

chicaner les articles du traité; si vous laissez échapper cette

occasion, je gage dix contre un que vous n'en retrouverez jamais une

aussi favorable.

ALENÇON, _bas au dauphin._--Il faut convenir qu'il est de votre prudence

de sauver vos sujets d'un si cruel carnage, et de tous les barbares

massacres qui s'exercent tous les jours dans le cours de nos hostilités.

Ainsi, acceptez cette trêve, vous la romprez quand votre intérêt

l'exigera.

WARWICK.--Que répondez-vous, Charles? nos conditions tiennent-elles?

CHARLES.--Elles tiendront. Je demande seulement que vous ne conserviez

aucune force dans nos villes de garnison.

YORK.--Jure donc foi et hommage à Sa Majesté, et, sur l'honneur d'un

chevalier, jure de ne jamais désobéir, de n'être jamais rebelle à la

couronne d'Angleterre, ni toi ni ta noblesse. (_Charles et sa suite font

acte d'hommage._) A présent, licenciez votre armée quand il vous plaira;

suspendez vos étendards, et que vos tambours se taisent, car nous

promettons ici d'observer une paix sacrée.

Henri VI (1/3) · 第 44 / 47 题