Une alarme.--Attaques.
_Entre_ LA PUCELLE.
LA PUCELLE.--Le régent triomphe, et les Français fuient!--Venez à notre
secours, paroles magiques, charmes puissants[17]; et vous, esprits
d'élite qui m'instruisez de l'avenir et me faites prévoir les
événements. (_On entend un coup de tonnerre_.) Vous, génies légers, qui
servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et
secondez-moi dans cette entreprise. (_Paraissent des démons_.) À cette
prompte apparition, je reconnais votre obéissance ordinaire à ma voix.
Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des
régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France
ait la victoire! (_Les démons se promènent en silence._) Ah! ne gardez
pas plus longtemps ce morne silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre
sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d'un plus
riche salaire; consentez donc à m'assister. (_Les démons baissent la
tête_.) N'est-il plus d'espoir de secours?--Eh bien, si vous m'accordez
ma prière, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (_Les
démons secouent la tête_.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon
sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutumée?
Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, mon sang, mon âme, tout, plutôt que
de laisser la France succomber sous l'Angleterre. (_Les démons
s'évanouissent._) Hélas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc venue où
la France doit couvrir d'un voile son superbe panache et laisser tomber
sa tête dans le giron de l'Angleterre. Mes anciens enchantements sont
impuissants, et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en
est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.
[Note 17: _Periapts_, amulettes]
(Elle sort.)
(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à corps. La Pucelle
est prise. Les Français fuient.)
YORK.--Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.--Déchaînez à
présent vos esprits infernaux par vos sortiléges; essayez s'ils peuvent
vous remettre en liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit
tenter le diable.--Voyez comme cette sorcière hideuse fronce ses
sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle cherche à me faire
changer de forme.
LA PUCELLE.--Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.
YORK.--Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre
que lui ne peut plaire à votre oeil difficile.
LA PUCELLE.--Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous
tous deux être surpris endormis dans votre lit et assaillis par des
mains homicides!
YORK.--Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.
LA PUCELLE.--Je t'en conjure, laisse-moi maudire à mon gré.
YORK.--Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu seras attachée au
poteau.
(Ils sortent.)
(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)
SUFFOLK.--Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. (_Il la
regarde_.) Ô la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne
songe pas à fuir: je ne te toucherai que d'une main respectueuse; et je
les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une
paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l'hommage qui
t'est dû.
MARGUERITE.--Marguerite est mon nom: je suis fille d'un roi, du roi de
Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-même.
SUFFOLK.--Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille de la
nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi
que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous
ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme
l'amie de Suffolk. _(Marguerite va pour s'éloigner.)_--Ah! reste.--Je ne
me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser
libre, mais mon coeur dit non. Telle que l'image du soleil dont les
rayons se jouent dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté
ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je
vais demander une plume et de l'encre et lui écrire ma pensée.--Allons
donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue?
n'est-elle pas ta captive? Seras-tu dompté par la vue d'une femme?--Oh!
la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle enchaîne la langue et
confond tous les sens.
MARGUERITE.--Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle rançon
faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? car je vois que je suis
ta prisonnière.
SUFFOLK, _à part_.--Comment peux-tu être sûr qu'elle dédaignera tes
voeux avant d'avoir essayé de gagner son amour?
MARGUERITE.--Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?
SUFFOLK, _à part_.--Elle est belle, et dès lors faite pour être adorée;
elle est femme, et dès lors faite pour être conquise.
MARGUERITE.--Veux-tu accepter une rançon, oui ou non?
SUFFOLK, _à part._--Insensé, souviens-toi que tu as une femme: comment
donc Marguerite pourrait-elle être l'objet de ton amour?
MARGUERITE.--Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point
m'entendre.
SUFFOLK, _à part_.--C'est là ce qui renverse tous mes projets; il n'y
faut plus songer.
MARGUERITE.--Il parle au hasard: sûrement cet homme est fou.
SUFFOLK, _à part_.--Mais on pourrait obtenir une dispense.
MARGUERITE.--Et cependant je voudrais bien obtenir votre réponse.
SUFFOLK, _toujours à part._--Je veux gagner le coeur de cette belle
Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon roi.--Ah! c'est une créature de
bois.
MARGUERITE.--Il parle de bois: c'est quelque charpentier.
SUFFOLK, _à part._--Mais enfin ce moyen satisferait mon désir, et la
paix serait cimentée entre les deux royaumes.--Mais à cela il reste
encore un obstacle: car quoique son père soit roi de Naples, duc d'Anjou
et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait
cette alliance.
MARGUERITE.--M'entendez-vous, capitaine?--N'en avez-vous donc pas le
loisir?
SUFFOLK.--Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. Henri est jeune, il
cédera facilement. (_En se rapprochant d'elle._) Madame, j'ai un secret
à vous révéler.
MARGUERITE, _à part._--Quoique je sois prisonnière, il me paraît un
chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.
SUFFOLK.--Madame, daignez écouter ce que je vous dis.
MARGUERITE, _à part._--Peut-être serai-je délivrée par les Français, et
alors je n'ai pas besoin de mendier ses égards.
SUFFOLK.--Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet
important.
MARGUERITE.--Après tout, d'autres femmes ont été captives avant moi.
SUFFOLK.--Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?
MARGUERITE.--Je vous demande merci; ce n'est qu'un prêté rendu[18].
[Note 18: _A quid pro quo_, c'est-à-dire: _Quelque chose, pour
quelque chose de pareil_.]
SUFFOLK.--Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre
esclavage comme un heureux événement, s'il vous faisait reine?
MARGUERITE.--Une reine dans l'esclavage est plus avilie qu'un esclave
dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.
SUFFOLK.--Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l'est
lui-même.
MARGUERITE.--Quoi? que me fait sa liberté?
SUFFOLK.--J'entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans
ta main un sceptre d'or, et une riche couronne sur ta tête, si tu veux
condescendre à être ma....
MARGUERITE.--Quoi?
SUFFOLK.--L'objet de son amour.
MARGUERITE.--Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.
SUFFOLK.--Non, madame, c'est moi qui suis indigne et me sens incapable
de faire ma cour à une beauté si céleste, pour la rendre la femme de
Henri, sans avoir moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame,
que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?
MARGUERITE.--Oui, je le suis, si mon père y consent.
SUFFOLK.--Allons, assemblons nos officiers et déployons nos enseignes;
et, près des murs du château de votre père, faisons sonner un pourparler
pour lui demander à conférer avec lui. _(Un trompette sonne un
pourparler.--René paraît sur les murs_.) Vois, René, vois ta fille
prisonnière.
RENÉ.--De qui?
SUFFOLK.--La mienne.
RENÉ.--Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, et ne sais ni
pleurer, ni me déchaîner contre l'inconstance de la fortune.
SUFFOLK.--Il est un remède, seigneur. Consentez (et pour votre gloire
consentez-y) que votre fille soit mariée à mon roi, c'est avec peine que
je suis parvenu à l'y déterminer, et cette captivité si douce aura valu
à votre fille la liberté et un trône.
RENÉ.--Suffolk pense-t-il comme il parle?
SUFFOLK.--La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni
dissimuler, ni tromper.
RENÉ.--Sur ta parole de comte, je descends pour répondre à tes
gracieuses offres.
SUFFOLK.--Et moi, je vais t'attendre ici.
(Les trompettes sonnent. Entre René.)
RENÉ.--Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans
l'Anjou selon qu'il te plaira.
SUFFOLK.--Je te rends grâces, René, heureux père d'une si belle enfant,
faite pour devenir la compagne d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma
demande?
RENÉ.--Puisque tu daignes rechercher le faible mérite de ma fille pour
en faire la royale épouse d'un si grand prince, ma fille appartiendra à
Henri s'il veut bien l'accepter, à condition que je jouirai
tranquillement de mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles
et de tous les maux de la guerre.
SUFFOLK.--Ton consentement est sa rançon; je lui rends sa liberté; et je
me charge d'obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comtés.
RENÉ.--Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en toi le représentant
et l'envoyé de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.
SUFFOLK.--René de France, je te rends grâces au nom du roi; car c'est
ici un pacte convenu pour les intérêts du roi. _(A part_.) Et cependant
il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre
mandataire.--Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et
hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose ce diamant dans
un palais, ainsi qu'il convient.
RENÉ.--Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux roi Henri s'il était
ici.
MARGUERITE, _à Suffolk_.--Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa
vie sur les voeux, les prières et les louanges de Marguerite.
(Elle va pour se retirer.)
SUFFOLK.--Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, ne me
chargerez-vous d'aucun compliment pour mon roi?
MARGUERITE.--Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune
fille, sa servante.
SUFFOLK.--Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! Mais, madame,
il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d'amour pour Sa
Majesté?
MARGUERITE.--Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et
sans tache, que n'a jamais profané l'amour.
SUFFOLK, _en l'embrassant_.--Et ce baiser aussi....
MARGUERITE.--Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais pas la présomption
d'envoyer à un roi des gages si téméraires.
(Sortent René et Marguerite.)
SUFFOLK.--Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête, Suffolk; ne
t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: là sont cachés des monstres
dévorants et d'horribles trahisons.--Éveille plutôt l'amour de Henri par
les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mémoire ses
ravissantes vertus et ses grâces naturelles si supérieures à l'art:
retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu'arrivé aux
pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.
(Il sort.)