SCÈNE IV

Une alarme.--Attaques.

_Entre_ LA PUCELLE.

LA PUCELLE.--Le régent triomphe, et les Français fuient!--Venez à notre

secours, paroles magiques, charmes puissants[17]; et vous, esprits

d'élite qui m'instruisez de l'avenir et me faites prévoir les

événements. (_On entend un coup de tonnerre_.) Vous, génies légers, qui

servez sous les lois du souverain monarque du Nord, paraissez, et

secondez-moi dans cette entreprise. (_Paraissent des démons_.) À cette

prompte apparition, je reconnais votre obéissance ordinaire à ma voix.

Maintenant, esprits familiers, qui sortez du redoutable empire des

régions souterraines, assistez-moi aujourd'hui, et faites que la France

ait la victoire! (_Les démons se promènent en silence._) Ah! ne gardez

pas plus longtemps ce morne silence.--Faut-il vous nourrir de mon propre

sang? Je vais me couper un membre et vous le donner pour gage d'un plus

riche salaire; consentez donc à m'assister. (_Les démons baissent la

tête_.) N'est-il plus d'espoir de secours?--Eh bien, si vous m'accordez

ma prière, mon corps sera le prix dont je payerai votre bienfait. (_Les

démons secouent la tête_.) Quoi? le sacrifice de mon corps et de mon

sang ne peuvent vous toucher et obtenir votre assistance accoutumée?

Prenez donc mon âme. Oui, mon corps, mon sang, mon âme, tout, plutôt que

de laisser la France succomber sous l'Angleterre. (_Les démons

s'évanouissent._) Hélas! ils m'abandonnent!--L'heure est donc venue où

la France doit couvrir d'un voile son superbe panache et laisser tomber

sa tête dans le giron de l'Angleterre. Mes anciens enchantements sont

impuissants, et l'enfer est trop fort pour que je lutte contre lui. C'en

est fait, ô France; ta gloire va tomber en poussière.

[Note 17: _Periapts_, amulettes]

(Elle sort.)

(Escarmouches. La Pucelle et York combattent corps à corps. La Pucelle

est prise. Les Français fuient.)

YORK.--Damoiselle de France, je crois que je vous tiens.--Déchaînez à

présent vos esprits infernaux par vos sortiléges; essayez s'ils peuvent

vous remettre en liberté: vous êtes une précieuse prise et qui doit

tenter le diable.--Voyez comme cette sorcière hideuse fronce ses

sourcils; on dirait que, comme une autre Circé, elle cherche à me faire

changer de forme.

LA PUCELLE.--Tu ne peux recevoir une forme plus odieuse que la tienne.

YORK.--Oh! sans doute, le dauphin Charles est un bel homme; nul autre

que lui ne peut plaire à votre oeil difficile.

LA PUCELLE.--Que la peste tombe sur Charles et sur toi! et puissiez-vous

tous deux être surpris endormis dans votre lit et assaillis par des

mains homicides!

YORK.--Farouche et maudite sorcière, retiens ta langue.

LA PUCELLE.--Je t'en conjure, laisse-moi maudire à mon gré.

YORK.--Tu maudiras à ton gré, mécréante, quand tu seras attachée au

poteau.

(Ils sortent.)

(Une alarme. Entre Suffolk tenant Marguerite par la main.)

SUFFOLK.--Soyez qui vous voudrez, vous êtes ma prisonnière. (_Il la

regarde_.) Ô la plus belle de toutes les belles, ne crains rien, ne

songe pas à fuir: je ne te toucherai que d'une main respectueuse; et je

les pose doucement sur ton coeur. Je baise ces doigts en signe d'une

paix éternelle. Qui es-tu? dis-le-moi afin que je te rende l'hommage qui

t'est dû.

MARGUERITE.--Marguerite est mon nom: je suis fille d'un roi, du roi de

Naples; apprends-le, qui que tu sois toi-même.

SUFFOLK.--Je suis comte, et je m'appelle Suffolk. Merveille de la

nature, ne t'offense point du sort qui t'a fait ma captive; c'est ainsi

que le cygne sauve ses petits du danger en les tenant emprisonnés sous

ses ailes. Mais si ce droit de la guerre t'offense, va, sois libre comme

l'amie de Suffolk. _(Marguerite va pour s'éloigner.)_--Ah! reste.--Je ne

me sens pas le pouvoir de la laisser partir: ma main voudrait la laisser

libre, mais mon coeur dit non. Telle que l'image du soleil dont les

rayons se jouent dans l'onde pure, telle paraît à mes yeux cette beauté

ravissante.--Je voudrais lui faire ma cour, mais je n'ose lui parler. Je

vais demander une plume et de l'encre et lui écrire ma pensée.--Allons

donc, Suffolk, aie plus de confiance en toi. N'as-tu pas une langue?

n'est-elle pas ta captive? Seras-tu dompté par la vue d'une femme?--Oh!

la majesté de la beauté est si souveraine qu'elle enchaîne la langue et

confond tous les sens.

MARGUERITE.--Dis, comte de Suffolk, si tel est ton nom, quelle rançon

faudra-t-il que je paye pour obtenir ma liberté? car je vois que je suis

ta prisonnière.

SUFFOLK, _à part_.--Comment peux-tu être sûr qu'elle dédaignera tes

voeux avant d'avoir essayé de gagner son amour?

MARGUERITE.--Pourquoi ne parles-tu pas? Quelle rançon dois-je payer?

SUFFOLK, _à part_.--Elle est belle, et dès lors faite pour être adorée;

elle est femme, et dès lors faite pour être conquise.

MARGUERITE.--Veux-tu accepter une rançon, oui ou non?

SUFFOLK, _à part._--Insensé, souviens-toi que tu as une femme: comment

donc Marguerite pourrait-elle être l'objet de ton amour?

MARGUERITE.--Il vaut mieux que je le quitte; car il ne veut point

m'entendre.

SUFFOLK, _à part_.--C'est là ce qui renverse tous mes projets; il n'y

faut plus songer.

MARGUERITE.--Il parle au hasard: sûrement cet homme est fou.

SUFFOLK, _à part_.--Mais on pourrait obtenir une dispense.

MARGUERITE.--Et cependant je voudrais bien obtenir votre réponse.

SUFFOLK, _toujours à part._--Je veux gagner le coeur de cette belle

Marguerite.... Pour qui?--Quoi? pour mon roi.--Ah! c'est une créature de

bois.

MARGUERITE.--Il parle de bois: c'est quelque charpentier.

SUFFOLK, _à part._--Mais enfin ce moyen satisferait mon désir, et la

paix serait cimentée entre les deux royaumes.--Mais à cela il reste

encore un obstacle: car quoique son père soit roi de Naples, duc d'Anjou

et du Maine, cependant il est pauvre, et notre noblesse dédaignerait

cette alliance.

MARGUERITE.--M'entendez-vous, capitaine?--N'en avez-vous donc pas le

loisir?

SUFFOLK.--Cela sera, en dépit de tous leurs dédains. Henri est jeune, il

cédera facilement. (_En se rapprochant d'elle._) Madame, j'ai un secret

à vous révéler.

MARGUERITE, _à part._--Quoique je sois prisonnière, il me paraît un

chevalier, et je ne dois craindre aucune insulte.

SUFFOLK.--Madame, daignez écouter ce que je vous dis.

MARGUERITE, _à part._--Peut-être serai-je délivrée par les Français, et

alors je n'ai pas besoin de mendier ses égards.

SUFFOLK.--Aimable dame, donnez-moi votre attention sur un objet

important.

MARGUERITE.--Après tout, d'autres femmes ont été captives avant moi.

SUFFOLK.--Madame, pourquoi parlez-vous ainsi?

MARGUERITE.--Je vous demande merci; ce n'est qu'un prêté rendu[18].

[Note 18: _A quid pro quo_, c'est-à-dire: _Quelque chose, pour

quelque chose de pareil_.]

SUFFOLK.--Répondez, aimable princesse; ne regarderiez-vous pas votre

esclavage comme un heureux événement, s'il vous faisait reine?

MARGUERITE.--Une reine dans l'esclavage est plus avilie qu'un esclave

dans la plus basse servitude: il faut que les princes soient libres.

SUFFOLK.--Et vous le serez, si le roi de la belle Angleterre l'est

lui-même.

MARGUERITE.--Quoi? que me fait sa liberté?

SUFFOLK.--J'entreprendrai de te faire la reine de Henri, de placer dans

ta main un sceptre d'or, et une riche couronne sur ta tête, si tu veux

condescendre à être ma....

MARGUERITE.--Quoi?

SUFFOLK.--L'objet de son amour.

MARGUERITE.--Je suis indigne d'être l'épouse de Henri.

SUFFOLK.--Non, madame, c'est moi qui suis indigne et me sens incapable

de faire ma cour à une beauté si céleste, pour la rendre la femme de

Henri, sans avoir moi-même aucune part dans ce choix. Eh bien! madame,

que répondez-vous? êtes-vous satisfaite?

MARGUERITE.--Oui, je le suis, si mon père y consent.

SUFFOLK.--Allons, assemblons nos officiers et déployons nos enseignes;

et, près des murs du château de votre père, faisons sonner un pourparler

pour lui demander à conférer avec lui. _(Un trompette sonne un

pourparler.--René paraît sur les murs_.) Vois, René, vois ta fille

prisonnière.

RENÉ.--De qui?

SUFFOLK.--La mienne.

RENÉ.--Eh bien, Suffolk, quel remède? Je suis un soldat, et ne sais ni

pleurer, ni me déchaîner contre l'inconstance de la fortune.

SUFFOLK.--Il est un remède, seigneur. Consentez (et pour votre gloire

consentez-y) que votre fille soit mariée à mon roi, c'est avec peine que

je suis parvenu à l'y déterminer, et cette captivité si douce aura valu

à votre fille la liberté et un trône.

RENÉ.--Suffolk pense-t-il comme il parle?

SUFFOLK.--La belle Marguerite sait que Suffolk ne sait ni flatter, ni

dissimuler, ni tromper.

RENÉ.--Sur ta parole de comte, je descends pour répondre à tes

gracieuses offres.

SUFFOLK.--Et moi, je vais t'attendre ici.

(Les trompettes sonnent. Entre René.)

RENÉ.--Brave comte, sois le bienvenu sur notre territoire: commande dans

l'Anjou selon qu'il te plaira.

SUFFOLK.--Je te rends grâces, René, heureux père d'une si belle enfant,

faite pour devenir la compagne d'un roi. Quelle réponse fais-tu à ma

demande?

RENÉ.--Puisque tu daignes rechercher le faible mérite de ma fille pour

en faire la royale épouse d'un si grand prince, ma fille appartiendra à

Henri s'il veut bien l'accepter, à condition que je jouirai

tranquillement de mes duchés du Maine et de l'Anjou, exempt des troubles

et de tous les maux de la guerre.

SUFFOLK.--Ton consentement est sa rançon; je lui rends sa liberté; et je

me charge d'obtenir pour toi la jouissance paisible de tes deux comtés.

RENÉ.--Et moi, au nom de l'auguste Henri, voyant en toi le représentant

et l'envoyé de ce puissant roi, je te donne sa main pour gage de sa foi.

SUFFOLK.--René de France, je te rends grâces au nom du roi; car c'est

ici un pacte convenu pour les intérêts du roi. _(A part_.) Et cependant

il me semble que je serais avec plaisir, dans cet accord, mon propre

mandataire.--Je vais partir pour l'Angleterre avec cette nouvelle et

hâter la célébration de ce mariage. Adieu, René: dépose ce diamant dans

un palais, ainsi qu'il convient.

RENÉ.--Je t'embrasse, comme j'embrasserais le pieux roi Henri s'il était

ici.

MARGUERITE, _à Suffolk_.--Adieu, milord. Suffolk peut compter toute sa

vie sur les voeux, les prières et les louanges de Marguerite.

(Elle va pour se retirer.)

SUFFOLK.--Adieu, ravissante dame.--Eh quoi! Marguerite, ne me

chargerez-vous d'aucun compliment pour mon roi?

MARGUERITE.--Dites-lui de ma part tout ce que peut lui dire une jeune

fille, sa servante.

SUFFOLK.--Douces paroles, pleines de grâce et de modestie! Mais, madame,

il faut que je vous importune encore: quoi! nul gage d'amour pour Sa

Majesté?

MARGUERITE.--Excusez-moi, mon cher lord: je lui envoie un coeur pur et

sans tache, que n'a jamais profané l'amour.

SUFFOLK, _en l'embrassant_.--Et ce baiser aussi....

MARGUERITE.--Que ceci soit pour vous.--Je n'aurais pas la présomption

d'envoyer à un roi des gages si téméraires.

(Sortent René et Marguerite.)

SUFFOLK.--Oh! si tu étais pour moi!.... Mais, arrête, Suffolk; ne

t'engage pas dans ce dangereux labyrinthe: là sont cachés des monstres

dévorants et d'horribles trahisons.--Éveille plutôt l'amour de Henri par

les louanges de la charmante Marguerite; grave dans ta mémoire ses

ravissantes vertus et ses grâces naturelles si supérieures à l'art:

retrace-toi souvent son image en traversant les mers, afin qu'arrivé aux

pieds de Henri tu puisses troubler sa raison et l'enivrer d'admiration.

(Il sort.)

Henri VI (1/3) · 第 43 / 47 题