En Angleterre.--Un appartement du palais.
_Entrent_ SUFFOLK _s'entretenant avec_ LE ROI HENRI, GLOCESTER et
EXETER.
LE ROI.--Noble comte, votre ravissant portrait de la belle Marguerite
m'a saisi d'étonnement. Ses vertus parées des grâces de la beauté
éveillent dans mon coeur, auparavant tranquille, toutes les passions de
l'amour. Tel qu'un ruisseau dans la tempête, que la fureur des vents
soulève et pousse contre la marée, tel mon coeur agité par le récit de
son rare mérite se sent invinciblement entraîné, ou vers le naufrage, ou
vers le lieu où je pourrai jouir de son amour.
SUFFOLK.--Eh bien, mon bon prince, ce récit superficiel n'est pour ainsi
dire que l'exorde des louanges dont elle est digne. Toutes les
perfections de cette divine dame, si j'avais assez d'art pour les
décrire, formeraient un volume de pages ravissantes qui plongeraient
dans l'extase l'imagination la plus insensible; et ce qui vaut mieux
encore, c'est qu'avec cette beauté céleste, avec tant de grâces et
d'appas, elle proteste, de l'âme la plus humble et la plus modeste,
qu'elle est satisfaite d'être à vos ordres, s'ils sont honnêtes et
vertueux; qu'elle est prête à aimer et respecter Henri comme son
seigneur.
LE ROI.--Et jamais Henri n'osera exiger d'elle autre chose; ainsi,
milord protecteur, donnez votre consentement à ce que Marguerite soit la
reine de l'Angleterre.
GLOCESTER.--Je consentirais donc à flatter le crime? Vous savez, mon
prince, que Votre Majesté est engagée à une autre dame du mérite le plus
distingué. Comment vous dispenserez-vous de ce contrat sans souiller
votre honneur d'un reproche honteux?
SUFFOLK.--Comme un souverain se dispense d'accomplir des serments
illégitimes; ou comme un athlète qui, dans un tournois, ayant fait voeu
de combattre, abandonne la lice à cause de l'inégalité de son
adversaire. La fille d'un pauvre comte est un parti inégal et dont on
peut se dégager sans offense.
GLOCESTER.--Eh quoi, je vous prie, qu'est de plus Marguerite? Son père
n'est rien de mieux qu'un comte, malgré tous les titres fastueux dont il
se décore.
SUFFOLK.--Milord, son père est un roi, roi de Naples et de Jérusalem; et
il a une si grande autorité en France, que son alliance affermira notre
paix et tiendra les Français dans l'obéissance.
GLOCESTER.--Et le comte d'Armagnac aura le même pouvoir, car il est le
proche parent de Charles.
EXETER.--D'ailleurs son opulence promet une riche dot, tandis que René
est plus prêt à recevoir qu'à donner.
SUFFOLK.--Une dot, milords? N'avilissez pas notre monarque à ce point,
d'être assez abject, assez pauvre, pour déterminer son choix par la
richesse et non par l'amour. Henri est en état d'enrichir une reine, au
lieu de chercher une reine qui l'enrichisse. C'est ainsi que les vils
paysans marchandent leurs femmes, comme ils marchandent des boeufs, des
chevaux ou des moutons. Mais le mariage est une affaire trop importante
pour être ainsi traitée par procureur. Ce n'est pas celle que nos
intérêts pourraient nous faire préférer, mais celle qui plaît à Sa
Majesté, qui doit partager sa couche nuptiale. Ainsi, lords, puisque
c'est Marguerite que Henri préfère, c'est là un motif plus puissant que
tous les autres qui nous oblige à la préférer aussi. Car qu'est-ce qu'un
mariage forcé, sinon un enfer, une vie de discorde et de querelles
éternelles, tandis qu'une union libre et volontaire donne le bonheur et
fait goûter ici-bas la paix des cieux? Pourrions-nous faire épouser à
Henri, qui est roi, une autre que Marguerite qui est la fille d'un roi?
Ses incomparables attraits, joints à sa naissance, annoncent qu'elle
n'est faite que pour épouser un roi. Son vaillant courage, son âme
intrépide à un degré bien au-dessus du courage ordinaire de son sexe,
nous promettent tout ce que nos espérances attendent de la lignée d'un
roi. Henri, fils d'un conquérant, ne peut manquer d'engendrer des
conquérants, si l'amour l'unit avec une femme d'une âme aussi élevée que
l'est celle de la belle Marguerite. Rendez-vous donc, milords, et
convenez ici avec moi que Marguerite sera notre reine, et nulle autre
qu'elle.
LE ROI.--Si c'est l'impression puissante que m'a faite votre récit, mon
noble lord Suffolk, ou si c'est que mon jeune coeur n'a jamais encore
senti l'atteinte des flammes de l'amour, c'est ce que je ne puis
expliquer: mais il est certain que je sens un trouble si violent dans
mon âme, de si vives alarmes de crainte et d'espérance, que je suis
fatigué et malade du tumulte de mes pensées. Allez donc vous embarquer:
pressez votre arrivée en France, convenez de toutes les conditions, et
faites tout pour que la belle Marguerite consente à traverser les mers,
et vienne en Angleterre se voir couronner la reine fidèle et sacrée du
roi Henri. Pour fournir aux dépenses et aux honneurs de votre ambassade,
levez un dixième sur le peuple, et partez sans délai, car jusqu'à votre
retour je vais être agité de mille soucis.--Et vous, mon cher oncle,
bannissez tout reproche; si vous jugez ma faiblesse sur ce que vous
fûtes autrefois, et non sur ce que vous êtes aujourd'hui, je suis sûr
que vous pardonnerez cette soudaine exécution de ma volonté.--Allez,
conduisez-moi dans un lieu où, loin de tout témoin, je puisse me livrer
sans contrainte aux pensées qui tourmentent mon âme.
(Il sort.)
GLOCESTER.--Oui, je crains bien que les tourments qui commencent avec ce
dessein ne cessent plus désormais.
(Glocester et Exeter sortent.)
SUFFOLK, _seul._--Ainsi, Suffolk l'emporte: et comme autrefois Pâris
s'embarqua pour la Grèce, il part aujourd'hui pour la France, avec
l'espoir de rencontrer la même fortune en amour, mais de prospérer plus
heureusement que ne fit le Troyen. Marguerite sera reine, et gouvernera
le roi: et moi je gouvernerai la reine, le roi et le royaume.
(Il sort.)