Ils remontèrent la pente, prirent à droite de l'hospice, et, par une

barrière qui coupait le mur d'enceinte, pénétrèrent dans un pré long

et tournant autour de l'enclos. Ce pré formait comme une couronne,

comme un anneau vert enserrant le domaine des Sœurs, et confinait,

par une haie vive, au tertre du meunier.

Arrivée là, Désirée vit un spectacle nouveau. Huit vieux, armés de

huit faux, les manches de chemises retroussées, taillaient en ligne

dans l'herbe haute. Au milieu, Le Bolloche, le plus grand de tous, sa

jambe de bois en avant, travaillait comme un jeune homme. C'était

merveille de voir l'ampleur de l'entaille circulaire qui se creusait

devant lui, à chaque coup de sa faux. Il ne s'arrêtait pas, comme

faisaient les autres, qui, sous prétexte de redresser une brèche,

tapotaient un petit quart d'heure sur leur lame. Il était de corvée,

et prenait la chose au sérieux. Chef d'escouade, songez donc! Il

mettait de la vanité à paraître infatigable, à largement arrondir ses

bras, à ne pas se laisser distraire surtout; non, pas même quand une

vieille Sœur passait derrière la ligne des faucheurs, un pichet de

cidre à la main, et disait:

--Allons, mes petits bonshommes, ne travaillez pas trop, buvez un peu,

il fait si chaud!

Désirée s'approcha. Il la regarda d'un air contrarié.

--Tu vois bien, dit-il, que j'ai de la besogne à abattre! Va

m'attendre là-bas. Le fauchage, mon enfant, c'est comme l'astiquage:

ça ne s'interrompt pas!

Et, disant cela, il était superbe, la tête droite, la main appuyée sur

sa faux relevée; il se sentait admiré par les camarades, ruines plus

effrondées que lui.

--Là-bas! répéta-t-il.

Désirée gagna la place qu'indiquait le geste du bonhomme, un peu loin

dans le pré, à côté de la haie.

Là, elle s'assit sur l'herbe, non sans avoir observé, en elle-même,

que le moulin était proche, et qu'il ne virait pas. La pensée du

meunier ne l'avait guère quittée. Elle l'avait occupée le long du

chemin, à présent elle faisait battre son cœur, plus vite que de

coutume, sous sa taille de coutil à fleurs. Et la pensée qui nous

tient, vous le savez, nous pose et nous modèle à sa guise.

La jeune fille ne regardait pas la haie, sans doute, mais elle la

surveillait du coin de ses yeux clairs errant sur la prairie. Elle

attendait quelque chose qui devait venir de là. Elle se sentait toute

voisine d'une heure grave et mystérieuse encore de sa vie. Pour un

souffle d'air dans les ronces, elle tressaillait. La coulée d'un mulot

sur les feuilles mortes lui paraissait un pas qui s'approche. Parfois

elle fermait les yeux pour se ressaisir elle-même, pour ne pas céder à

je ne sais quel vertige qui la prenait. Elle avait envie de dire aux

marguerites,--voyez ces idées folles qu'elle n'avait jamais eues!--«Ne

me regardez pas ainsi, toutes ensemble, avec vos yeux d'or. Je suis

une pauvre fille dont vous ne vous souciez pas d'ordinaire.» Il lui

semblait que ces milliers de témoins observaient son air troublé. Elle

serrait alors, de sa main gantée, l'ombrelle qui baignait ses joues,

son front, toute sa blonde personne, d'un reflet rose. L'idée que son

ombrelle la rendait plus jolie, qu'elle lui donnait l'air d'une

demoiselle, lui traversait l'esprit. Et, souriante, heureuse et

inquiète à la fois, parmi les herbes qui l'enveloppaient de leurs

fleurs, ou semaient sur sa robe le duvet de leurs graines, elle était

plus charmante encore.

La grande rayée de deux heures chauffait le pré. Le parfum du foin

s'en élevait comme l'encens de l'été. Et les faucheurs s'avançaient,

en balançant leurs bras. Combien de temps elle demeura ainsi? Elle

n'en savait rien. L'amour ne compte pas la durée de ses rêves. Tout à

coup, sans qu'elle eût perçu le moindre bruit de pas ou de feuilles

remuées, elle entendit une voix qui disait, de l'autre côté de la

haie:

--Désirée!

Tout le sang de ses veines reflua vers son cœur. Elle resta

immobile, pâle comme si elle allait s'évanouir. A travers l'aubépine,

la même voix répéta:

--Désirée!

Alors elle se leva doucement, et se détourna.

C'était lui. Il était venu, ainsi qu'elle l'avait pressenti. Il la

regardait, à moitié caché par la haie. Et dans ses yeux il y avait

l'aveu de son amour, et la fierté de se sentir aimé. Un brin de genêt

pendait au ruban de son chapeau. Il n'avait pas fait toilette. Il

était accouru en l'apercevant, lui riche, dans ses vêtements de

travail, comme un brave garçon, qui ne cherche pas à en imposer.

Chose étrange, ce fut ce contraste entre elle et lui qui frappa

d'abord Désirée, et son trouble s'en augmenta. Elle s'était attifée,

elle qui gagnait à peine sa vie, elle dont les parents, faute de pain,

avaient dû recourir à la charité des Sœurs. Son ombrelle et ses gants

de fil, deux luxes qu'elle n'avait jamais eus, lui firent l'effet d'un

mensonge. Elle en fut gênée. Elle eut honte. Sa joie de tout à

l'heure, sa gloriole d'être bien mise, lui parurent ridicules,

coupables même. Elle se prit à se détester. Sans cesser de regarder

vers la haie, sans rien dire, elle enleva ses gants de fil, et les

laissa tomber à terre. L'ombrelle rose échappa à ses mains, et roula

sur l'herbe. Puis, quand elle fut redevenue la simple ouvrière, aux

mains nues, les joues exposées au soleil, dans la robe qu'elle portait

depuis longtemps, sans plus rien d'apprêté, la vraie fille enfin du

pailleur de chaises, un seul mot lui monta aux lèvres, un mot d'amour

humble et triste.

--C'est que je suis très pauvre! dit-elle.

Mais lui se prit à sourire, d'un bon sourire tendre. Pauvre? il savait

bien qu'elle l'était. Il la voulait ainsi. Et comme elle demeurait

immobile, toute rouge à présent, dans la joie grandissante de l'amour

accueilli, il écarta les branches, pour la mieux voir, et dit:

--Viens, Désirée!

Elle obéit, comme s'il eût été en droit de la commander. Elle lui

appartenait déjà. A quelques mètres de là elle trouva une brèche, il

lui tendit la main, elle passa la haie. Toute une volée de papillons

passa devant elle.

Une fois de l'autre côté, Désirée ne retira pas la main qu'elle avait

donnée, et, se tenant ainsi, tous deux, elle et son ami commencèrent

autour du moulin une promenade, la meilleure qu'ils eussent faite l'un

et l'autre.

Cependant Le Bolloche, arrivé à l'endroit du pré qu'il avait désigné à

sa fille, s'arrêta devant l'ombrelle qui n'abritait plus, posée sur

son manche et deux de ses baleines, qu'une touffe de marguerites et de

boutons d'or. Il en conclut naturellement que Désirée n'était pas

loin, chercha dans le pré, n'y trouva rien, regarda par-dessus la

haie, et l'aperçut au bras du meunier. Il ne s'en émut pas plus que de

raison, sachant que sa fille était sage, et trouvant à l'autre l'air

honnête. Son premier mouvement fut de les héler. Mais il y avait trop

de monde autour de lui. Il préféra les aller trouver. Si bien que,

cinq minutes après, le père Le Bolloche, Désirée et le meunier

causaient tous trois.

Dix minutes plus tard, il en était de même. Une heure s'écoula sans

que le sujet, paraît-il, fût épuisé. L'ombre du moulin s'allongeait

sur le tertre. Les sept faucheurs restants se reposaient de plus en

plus. Le chef d'escouade ne rentrait pas. Il fallut qu'une Sœur le

rappelât en disant:

--Eh bien! eh bien! père Le Bolloche, ce n'est pas jour de sortie,

aujourd'hui!

Alors, le groupe se sépara: le vieux revint vers l'hospice, Désirée

reprit le chemin de la ville, et le meunier monta son échelle...

Quand la nuit fut arrivée, et que les petits vieux furent couchés, Le

Bolloche, qu'un rayon de lune empêchait de dormir, éveilla son voisin

de lit pour lui dire:

--Père Lizourette, je marie ma fille!

--Désirée? avec un zouave?

--Non.

--Avec un cavalier, alors?

--Non.

--Ce n'est qu'un lignard? reprit le voisin avec un air de

commisération. Tu la maries dans la ligne?

--Pas même. Il n'a fait que deux mois comme fils de veuve. Je sais

bien que ce n'est guère. Mais, que veux-tu, il joue du fifre dans une

musique, où il y a beaucoup d'anciens soldats.

--Ah! il joue du fifre!

--Oui.

--Joli instrument!

--Un peu petit, répondit Le Bolloche. Seulement les enfants se

convenaient. J'ai vu ça, et alors...

--T'as bien fait, dit Lizourette sentencieusement, faut pas être dur

avec la jeunesse.

Et les deux vieux braves, satisfaits, ayant épuisé toutes leurs idées

s'endormirent. Le rayon de lune qui donnait sur Le Bolloche se promena

sur Lizourette, puis sur les lits voisins dont l' alignement avait

l'air d'une rangée de pierres blanches. Quand la Sœur Dorothée, en

tournée d'inspection, passa près de Le Bolloche:

--Ce bon petit vieux, pensa-t-elle, a-t-il l'air content! Ça fait

plaisir!

A la même heure, le jeune meunier, accoudé à sa fenêtre ronde,

songeait, la tête baignée dans l'air vif qui soufflait de la rivière,

et si joyeux d'être au monde que lui, tranquille et taciturne de

nature et pas poète du tout, il avait envie de chanter. Il regardait

au loin, par-dessus la ville, un point de l'horizon où les petites

lumières des becs de gaz, plus espacées qu'ailleurs, indiquaient le

commencement de la campagne. Là, son cœur lui montrait, radieuse,

étendant la paille au soleil, la fille qu'il avait choisie, celle qui

tantôt lui avait donné la main, celle qui bientôt serait sa femme.

Et cependant il faisait tout nuit, et dans l'enclos, Désirée n'éparait

point la paille de seigle. Elle était debout, près du lit de la

grand'mère, qui avait bien voulu se coucher comme à l'ordinaire, mais

qui ne voulait pas dormir.

--Raconte-moi encore quelque chose de lui, disait l'aveugle. Est-ce

qu'il est blond de cheveux?

--Plutôt brun, répondit en riant Désirée.

--Un visage réjoui?

--Assez.

--J'aime ça, reprenait la vieille. Mon défunt était de même.

Cause-t-il beaucoup?

--C'est selon. Avec moi, il ne s'arrêtait guère.

--Voyez-vous, cette petite, comme c'est fier d'être jeune! Et tu dis

qu'il a du bien?

--Oh! beaucoup, grand'mère, bien plus que nous.

--Mais sais-tu que je n'en reviens pas, ma fille! Comment as-tu fait

pour lui plaire!

Désirée riait de tout son cœur, d'un rire qui signifiait: «Dame,

grand'mère, si vous pouviez me voir!» Et, de fait, elle était belle

ainsi, toute rayonnante de joie profonde et calme, l'humble pailleuse

de chaises. Et quand la grand'mère eut cessé de bavarder, quand

elle-même, aux premières heures du matin, parvint à s'endormir, elle

rêva des rêves charmants: que le moulin avait des ailes neuves, qu'il

y avait au bout quatre bouquets d'oranger, qu'elle se tenait, en beaux

habits, sur le seuil de la porte, et qu'en sortant de l'école les

enfants passaient devant elle, et la saluaient disant:

--Bonjour, madame!

VII

La grand'mère avait raison de se réjouir, car il avait été convenu, de

convention expresse, sur la demande de Désirée, que le jeune ménage

habiterait la maison du pré. Sa vieillesse allait se trouver bien

abritée entre ces deux mariés qui la soigneraient. Elle aurait

assurément sa part de leur bonheur, comme dans un verger un vieil

arbre étêté, sur qui d'autres pleins de sève laissent tomber leurs

fleurs, si bien qu'on s'imagine encore qu'il a fleuri. Ce meunier du

moulin blanc était un honnête garçon, accommodant et très amoureux,

puisqu'il consentait à faire ainsi, chaque matin et chaque soir, la

route qui séparait son moulin du faubourg.

De ce côté-là, tout était rose; il n'y avait point de gens si

contents d'être jeunes que Désirée et son fiancé, ni de vieille femme

moins triste d'être vieille que la grand'mère Le Bolloche. Mais, aux

Petites Sœurs, un nuage assombrissait l'humeur de l'ancien sergent.

Après quelques jours de parfaite satisfaction, il était tout à coup

tombé dans une mélancolie noire. Qu'avait-il? Du chagrin de quitter sa

fille? Eh non! le sacrifice était consommé. Même il s'habituait de

plus en plus à l'hospice, aux camarades, au café abondant des Sœurs,

à leurs soins, au _farniente_ ensoleillé du champ de seigle. Son futur

gendre l'avait-il offensé? En aucune façon. Le Bolloche souffrait de

ce qui, dans sa vie, avait tenu et tenait encore une si grande place:

du besoin du panache. C'était un glorieux. Dans sa pensée étroite

d'ancien sergent galonné, chevronné, il roulait maintenant, à toute

heure du jour, la même plainte qu'il ne contait à personne:

--Quelle mine aurai-je, à la noce de Désirée, nippé comme je suis,

avec une veste loqueteuse, mon pantalon trop court, mes sabots, ma

chéchia de zouave usée par plaques et sans fond? Est-ce là une tenue?

Je ferai rire de moi les parents et les amis qu'on invitera en

nombre,--car ce sera une belle fête;--ceux qui m'ont vu il y a vingt

ans auront honte de me connaître, et Désirée elle-même, toute bonne

fille qu'elle soit, ne sera pas flattée, elle, dans sa robe neuve de

mariée, d'avoir à côté d'elle un tel bonhomme de père. Il vaut mieux

n'y pas aller. Non, je n'irai pas!

Et il avait déjà commencé à préparer ses compagnons d'armes et de

dernier asile à cette résolution désespérée.

--Je n'irai probablement pas, leur disait-il. J'ai un diantre de

rhumatisme à l'épaule!

Mais ils n'en croyaient rien. Un rhumatisme, lui! Allons donc! Quand

il se promenait seul, ils le voyaient de loin, faire le moulinet avec

sa canne et couper d'un coup sec les têtes des laiterons poussées au

bord du champ. La vigueur seule du moulinet avait suffi à prouver que

Le Bolloche mentait; elle indiquait aussi un état violent de l'âme,

que les Sœurs, naturellement, n'étaient pas sans remarquer.

--Je ne sais pas ce qu'a notre petit père Le Bolloche, disait Sœur

Dorothée: il mange bien, il boit bien, il dort bien, il a eu,

avant-hier encore, sa provision de tabac. Et il n'a pas l'air

heureux!

En effet, d'ordinaire, les petits bonshommes, qui ont tous ces

biens-là, ne se trouvent pas à plaindre. Comme elle était femme et

très fine,--ce qu'aucun vœu n'empêche,--elle voulait savoir. Un matin

qu'elle habillait un de ses compagnons d'armes,--car Le Bolloche

s'habillait tout seul,--elle pressa celui-ci de questions adroitement

posées. Elle ne lui demanda pas:

--Qu'avez-vous?

Non, mais soupçonnant bien que la peine avait pour cause le mariage de

Désirée, elle dit:

--J'espère que vous serez content, mon petit père, de voir votre fille

en mariée.

--Sans doute, grogna Le Bolloche.

--Et la noce, où se fera-t-elle! Dans le pré, je parie?

--Oui.

--On dansera?

--Oui.

--Et vous ouvrirez la danse, n'est-ce pas?

Le Bolloche ne se contint plus.

--F... comme ça, oui, n'est-ce pas? s'écria-t-il. Un ancien

sous-officier de zouaves! Plus souvent que j'y danserai... Je n'irai

même pas!

--Oh! mon petit père, dit la Sœur en riant, que vous êtes coquet!

Elle qui ne l'avait jamais été!

Le Bolloche prit mal la plaisanterie. Le pli de sa bouche, aux deux

coins, se creusa.

--Je ne suis plus qu'un mendiant ici, dit-il; mon temps est fini,

fini; je ne veux plus paraître en société, et voilà!

Il s'en alla à grands pas, en maugréant.

Sœur Dorothée le suivit des yeux. Un sourire allongeait ses lèvres,

un sourire où il y avait de la pitié et du plaisir d'avoir été

adroite, et aussi le rayonnement d'une jolie idée qu'elle venait

d'avoir. Elle se hâta d'habiller le père Lizourette, lui fit un nœud

de cravate, qu'elle s'amusa à disposer en ailes de papillon, et dit en

lui donnant sa canne:

--Vous êtes beau comme un astre, allez vous promener!

Puis elle quitta la salle, et se dirigea vers la chambre de la

supérieure. Le long des grands corridors silencieux, elle glissait

légère, et comme portée sur les ailes de la pensée qui lui était

venue...

Il se passa trois semaines, pendant lesquelles Le Bolloche fut de plus

en plus triste.

Enfin, le jour fixé pour les noces de Désirée arriva.

Ce matin-là, Le Bolloche, qui avait à peine dormi, se leva un peu

avant les autres, et descendit, sous prétexte d'aller bêcher son

jardinet. Mais, à peine dehors, il s'arrêta, il chercha au loin la

contrée où son pauvre esprit avait erré toute la nuit. De la colline

de l'hospice, et ancien comme il était, il ne pouvait apercevoir la

maison. Mais dans la brume bleue du matin il distingua la tache

blanche que faisait le faubourg, et les verdures pâles qui étaient les

vergers. Un souffle pur arrivait de là. Le pauvre vieux se sentit les

yeux pleins de larmes. Et il crut entendre, apportée par le vent, une

voix qui disait:

--Allons, père, levez-vous, venez, voici les noces! Grand'mère a une

robe neuve, que mon fiancé lui a donnée. Moi, je suis belle comme le

jour. J'ai une couronne en fleurs de cire, un châle à dessins et une

broche pour l'attacher, j'ai le cœur en joie surtout, car dans trois

heures nous partirons pour nous aller marier. Venez, je veux vous

embrasser bien fort, pour m'avoir donné la vie, qui est si bonne à

présent, la vie qui s'ouvre comme une fête. Venez me voir heureuse!

Le Bolloche, troublé, l'esprit à moitié égaré, hésita un moment: puis

il reprit ses sens, branla la tête, regarda une dernière fois le

faubourg, et répéta ce qu'il n'avait cessé de dire:

--Non, je n'irai pas!

Il se mit à descendre vers le fond de l'enclos où était le jardin.

Mais il n'avait pas fait trente pas, que quelqu'un lui frappa sur

l'épaule. Il se retourna.

C'était sa femme.

--Mon homme, dit-elle, viens-t'en avec moi.

--Où donc?

--Viens-t'en au parloir, avant d'aller chez nous.

--Il n'y a plus de chez nous.

--Viens-t'en tout de même, tu verras.

D'ordinaire, il ne cédait pas facilement aux demandes de sa femme,

mais il était si abattu et elle avait l'air de si belle humeur, que,

moitié par indifférence et passivité, moitié pour l'attrait d'une

surprise entrevue, il la suivit.

Arrivé à la porte du parloir, près de la porterie, la mère Le Bolloche

s'effaça le long du mur, et laissa passer son mari.

--Entre, Le Bolloche, dit-elle, et habillons-nous pour les noces.

Le bonhomme entra, et demeura stupéfait.

Il venait de découvrir, bien plié sur le dossier d'une chaise, un

vêtement complet, plus beau que tous ceux qu'il avait portés depuis

qu'il était dans le civil: un pantalon gris encore propre, un gilet,

une redingote noire, une cravate claire à pois bleus et un chapeau de

soie qui avait subi plus d'un coup de fer, mais droit encore sur sa

base, suffisamment noir et d'une forme évasée par le haut, en tout

semblable à celle de l'ancien shako, ce qui ne pouvait manquer de

plaire à un vieux militaire comme Le Bolloche. Celui-ci, sans plus

hésiter, commença à s'habiller. Tout allait bien. On aurait juré qu'un

tailleur lui avait pris mesure. Quand il mit la main dans la poche de

son pantalon, il retira une pièce de monnaie. Quand il croisa sur sa

poitrine les larges ailes de la redingote, sa médaille militaire y

brillait au bout d'un ruban neuf.

Pendant ce temps-là, la petite vieille passait une robe de cotonnade à

grands plis, épinglait sur sa taille un mouchoir jaune à raies brunes,

éclatant et nuancé comme un œillet d'Inde, attachait les brides d'un

bonnet ruché orné de deux coques bleues. Décidément Sœur Dorothée

n'avait rien oublié. Pour elle, tant de belles choses représentaient

bien des heures de travail, plusieurs veillées tardives,--puisque les

Sœurs n'ont pas de loisir le jour, pour ces gâteries exceptionnelles.

Le Bolloche se sentit le cœur tout gros en y songeant. Il se rappela

les paroles dures qu'il avait eues bien des fois. Une larme lui vint

aux yeux, et il eut toutes les peines du monde à la retenir, car un

ancien sergent ne pleure pas.

Mais quand ils sortirent du parloir, et qu'il vit dans la cour sa

charrette nouvellement peinte, l'âne attelé, brossé, endimanché lui

aussi, avec des pompons rouges aux œillères, le pauvre bonhomme n'y

put tenir: la grosse larme roula sur sa joue. Il alla droit vers la

Sœur Dorothée, qui se tenait à la tête de l'équipage, et lui prit la

main.

--Ma Sœur! dit-il d'une voix étouffée.

--Quoi donc, mon bon petit vieux?

--Ma Sœur, ça, c'est de la religion, et de la bonne! Je m'y connais,

vous pouvez me croire, car j'ai beaucoup voyagé! Eh bien vrai!...

Il ne put achever. Mais la Sœur comprit bien. Il monta, fit asseoir

sa femme près de lui, et piqua l'âne.

Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête,

se retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois:

--Sœur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je

danserai aux noces de Désirée.

--Soyez sage! répondit la Sœur.

Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux

murs de la rue voisine, la Sœur avait envie de pleurer, elle aussi,

sentant bien qu'elle avait gagné le cœur du vieux zouave, du plus

rude de ses «petits bonshommes».

LE

RAPHAËL DE M. PRUNELIER

I

Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait

jamais? Pourquoi revenait-il à petits pas le long de la jolie allée

bordée de hêtres qui va de Port-Launay à Châteaulin, le visage

épanoui, et d'un geste paternel répondant aux laveuses qui de loin en

loin, agenouillées sur la berge en pente, s'arrêtaient de battre leur

linge pour dire:

--Bonjour, monsieur Piédouche!

C'est là un point que nul n'éclaircira. M. Piédouche, banquier depuis

trente ans à Châteaulin, gros, riche et considéré, ne racontait ses

affaires à personne. Une dépêche de la Bourse, arrivée dans

l'après-midi, l'avait mis en liesse: voilà tout ce que savaient les

plus avisés de ses commis. Il était sorti, il avait marché une heure,

et maintenant il rentrait, satisfait de lui-même, du temps, du

paysage, plein d'une sympathie débordante pour les mendiants du

chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumônes, coups de chapeau,

sourires, refrains de jeunesse fredonnés ou sifflés. Il était si

content qu'il lui vint une irrésistible envie d'acheter quelque chose,

et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrêta.

Cette gravure, exposée au milieu de plusieurs autres, derrière la

fenêtre basse d'un vieil hôtel, était tout bonnement de Nicolas

Berghem. Elle représentait un groupe d'arbres à demi dépouillés de

leurs feuilles, un gué, une femme sur son âne, un ciel moutonné, tout

cela de belle humeur et dans la note précisément où se trouvait l'âme

de M. Piédouche.

«Je vais faire plaisir à deux personnes, pensa-t-il, à moi d'abord, et

à ce pauvre M. Prunelier.»

Il monta les trois marches de granit moussues, usées aux extrémités,

où tant de générations avaient posé le pied, et sonna. La maîtresse du

logis vint ouvrir. Ce n'était sûrement pas une femme du pays. Ses

cheveux blonds relevés par un peigne d'écaille en travers, je ne sais

quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgré la quarantaine

qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, très

rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu

provincial. Quand elle eut fait entrer M. Piédouche dans le salon,

elle s'assit à contre-jour, sur une chaise basse.

--Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle.

--Non, madame.

--Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la réponse: mon mari est

sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais

vous savez qu'il se rend à domicile. Les conditions sont des plus

douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la séance,

ressemblance garantie; l'huile est plus chère, naturellement. Je vous

conseille beaucoup l'huile. C'est la spécialité de monsieur

Prunelier. Il a tant de talent, Félix!

--Vous vous méprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement

l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le

prix de cette gravure exposée là-bas.

La pauvre femme avait espéré mieux de la visite du banquier.

Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle

redressa la tête, et répondit d'un air quelque peu offensé:

--Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas à vendre, monsieur.

L'autre, qui était un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un

mot aimable, désigna trois tableaux pendus au-dessus du canapé de

cretonne usée.

--Un spécimen de votre fameuse collection, madame Prunelier? Jolie

peinture!

--Ce sont des Lancret, répondit-elle négligemment, école française.

Lancret est un maître recherché dans les ventes.

--Très recherché, répéta le banquier, sans trop savoir, mais toujours

désireux de bien finir.

--Voulez-vous visiter la galerie? dit aussitôt madame Prunelier.

Il accepta. Il n'était pas fâché de voir cette collection, qui avait

une réputation dans tout le Finistère, et qui faisait dire à

Châteaulin: «Vous savez, quand les Prunelier voudront se faire des

rentes, cela leur sera facile.»

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 13 / 14 段