porte, pendant qu'elle allait chercher la clef, revint, ouvrit, et
s'effaça pour que le banquier entrât le premier, et reçût mieux «le
choc des maîtres».
C'était, en effet, de prime abord, un éblouissement. Des quatre murs
de la salle, couverts de tableaux aux cadres dorés, des gerbes
d'étincelles jaillissaient, éparpillement d'or rouge et d'or jaune,
et, mêlées aux petites flammes des vernis, aux reflets des draperies
éclatantes tombant par plaques des toiles penchées, s'allongeaient sur
le parquet brun et blond, un beau parquet en fougère où les trois
fenêtres de façade se dessinaient comme des miroirs.
Un second étonnement succédait à celui-là. Chaque tableau portait, sur
un cartouche, le nom de son auteur. Et quels noms! les plus grands de
toutes les écoles et de tous les temps, groupés par une baguette
magique qui n'en avait oublié aucun. Ruysdaël coudoyait Hobbéma; un
mendiant de Ribéra invoquait une vierge de Léonard; deux Pérugin
flanquaient un triptyque du vieil Holbein. Les moindres toiles étaient
de Téniers, de Terburg, de Potter, de Fragonard. Quelques-unes, très
rares, confuses d'un anonymat qui les diminuait tant, se tenaient dans
les coins avec la mention: «École vénitienne, école florentine, école
flamande.»
--Tout cela découvert, restauré, retouché par monsieur Prunelier, dit
la dame après un instant: il a tant de talent, Félix!
Puis, remarquant le peu de discernement artistique de M. Piédouche,
qui ne s'arrêtait que devant les cadres sculptés:
--Tenez, dit-elle aimablement, notre Poussin, école française: _le
Baiser de saint Dominique et de saint François_.
Le banquier trouva bien que les deux saints avaient l'air de deux
guêpes; mais il ne commit pas l'impolitesse de l'avouer.
--Ici, maintenant, continua son hôtesse: un tableau de premier ordre,
_le Combat_, par Salvator Rosa. Voyez, quel relief, quelle vie! Il y a
longtemps qu'il serait chez Rothschild, si nous l'avions voulu.
Cela parut frapper beaucoup M. Piédouche. Il s'approcha très près:
trois croupes de chevaux occupaient le premier plan, et derrière ces
rondeurs gris pommelé, il se passait, paraît-il, une terrible lutte de
partisans.
--Alors, vous n'avez pas voulu? dit-il.
--Naturellement.
Il eut un mouvement de sourcils qui montrait qu'il ne comprenait pas
le moins du monde pourquoi M. Prunelier n'avait pas cédé aux instances
de Rothschild.
--Où est-il donc signé? demanda-t-il. J'ai si peu l'habitude des
tableaux que je ne sais pas même s'il faut chercher la signature à
droite où à gauche.
Le pauvre homme ignorait que ces recherches de paternité sont, en
général, du plus mauvais goût dans les collections particulières.
Madame Prunelier le lui fit sentir.
--Vous devriez savoir, dit-elle, que Salvator ne signait presque
jamais... La belle affaire qu'une signature! C'est la pâte, monsieur,
le dessin, la couleur, qui sont la vraie signature, celle qu'on
n'imite pas.
Sous la pluie d'apostrophes, M. Piédouche longeait toujours le même
mur! seulement il se hâtait davantage.
Madame Prunelier se tut, et le laissa trotter. Mais quand elle vit que
le visiteur approchait du dernier panneau, qu'il allait passer,
peut-être sans le remarquer, devant cette merveille qu'enchâssait un
cadre de bois noir ajouré, elle ne put résister à la tentation de le
rejoindre et de reprendre son rôle de cicerone.
--Raphaël! murmura-t-elle d'une voix de songe, lente, troublée par
l'émotion.
Et elle attendit.
Si résolu que fut M. Piédouche à ne plus laisser paraître la moindre
marque de scepticisme, il eut, à ce nom, un léger mouvement de recul.
--Vous êtes frappé! Tout le monde l'est comme vous! continua madame
Prunelier, de la même voix suffoquée. Oui, monsieur, Raphaël Sanzio;
la copie de cette madone est au musée de Naples.
Le banquier s'inclina.
--Je dis bien: la copie. Des amateurs de Châteaulin sont récemment
allés à Naples, ils l'ont vue, cette copie, et ils m'ont déclaré au
retour, ici, à la place où vous êtes: «C'est joli, mais ça n'est plus
ça, madame Prunelier; chez vous, on se sent en présence de l'original.
C'est justement ce que vous venez d'éprouver. Je l'attendais, ce
mouvement d'épaules, ce frisson de l'authentique, comme dit mon mari.»
Le brave homme, devenu prudent, ne soufflait mot. Elle le considéra un
instant, et conclut par cette phrase qui était un avertissement:
--D'ailleurs, le Raphaël de monsieur Prunelier n'a jamais été discuté!
M. Piédouche n'avait aucune envie de discuter le Raphaël. Il
descendit, et il allait prendre congé de madame Prunelier, lorsque la
porte de la maison s'ouvrit, et M. Prunelier entra comme un coup de
vent, grand, déhanché, le chapeau sur la tête. Les deux yeux de M.
Prunelier vivaient éloignés l'un de l'autre, ce qui lui donnait un air
farouche. Il fixa l'un d'eux sur le banquier, et son regard demandait:
«Qu'est-ce que ce monsieur? Huile? Crayon? Simple badaud!»
--Monsieur vient de visiter notre galerie, répondit sa femme.
M. Prunelier leva les épaules, outré sans doute de s'être arrêté si
longtemps pour un bourgeois, poussa du poing la porte du salon, et
disparut en criant:
--J'ai à te parler, Valentine!
Puis, quand il fut seul avec elle, accourue et attentive, dans la
salle à manger attenante au salon, il lui dit, toujours tragique:
--Valentine, il y a une exposition des beaux-arts à Châteaulin!
Elle devina la pensée inexprimée du maître. Quelque chose de
douloureux et d'attendri passa sur son visage, et, voulant être sûre,
elle dit:
--Eh bien, Félix?
Il était encore théâtral quand il répondit:
--C'est une décision. Je l'exposerai. Je veux le vendre. Ne me le
défends pas!
Mais elle fut naturelle et touchante quand elle le remercia en disant,
les yeux mouillés de deux grosses larmes:
--Tu es généreux, Félix, tu es brave, c'est bien!
L'émotion, d'ailleurs, leur passa vite à tous deux. Ils se mirent à
table devant une tranche de pâté et une assiette de cerises,
trouvèrent qu'ils avaient appétit, et se prirent à causer et à rire de
M. Piédouche, des bourgeois, de la province, comme ils n'avaient ni
causé ni ri depuis vingt ans, depuis l'âge d'or où, le dimanche, dans
un coin de Clamart ou de Meudon, las d'une longue course à travers les
bois, des noisettes plein leurs poches et de l'espérance à plein
cœur, ils dînaient sous les treilles ensoleillées, en face de Paris
brumeux.
II
Il y a loin de Paris à Châteaulin! Comment étaient-ils venus s'échouer
là, lui gascon, elle parisienne, tous deux bohèmes et fanatiques de la
grande ville? Quelle raison de choisir ce coin de Bretagne? La plus
commune, hélas! Après dix ans passés à attendre une médaille au Salon,
la médaille n'était pas venue, la dot de madame Prunelier était
mangée, M. Prunelier aigri. Tout l'hiver, on vivait d'expédients.
L'été, on voyageait, par économie, dans les pays pauvres où l'on
trouve des hôtels à quatre francs par jour, bougie comprise. Prunelier
continuait de brosser des sous-bois qui ne se vendaient pas. Et voilà
qu'une fois, à Châteaulin précisément, quelqu'un lui avait commandé un
portrait. A peine la commande achevée, il en était venu une seconde,
puis une troisième. On le priait de rentoiler des galeries d'ancêtres.
Des femmes du monde lui écrivaient: «Mon cher monsieur Prunelier.»
Plusieurs le suppliaient d'ouvrir un cours de dessin. Il fut conquis,
il s'imagina que la veine ne tarirait pas, et se fixa au milieu de ses
modèles.
Voilà comment, depuis dix ans, il habitait Châteaulin, de moins en
moins occupé. Sa femme le soignait, l'entretenait dans la tiède
atmosphère d'illusions qui convenait à cette nature d'enfant. C'était
une vaillante. Elle avait ce ressort des Parisiennes qui sont
merveilleuses de patience, d'invention, d'entrain dans la lutte contre
la misère. Vous devinez bien qu'elle avait souvent pensé à vendre le
Raphaël. C'eût été si bon de n'avoir plus de dettes, de vivre
largement, d'acheter des rideaux pour les fenêtres, un manteau de
loutre dont elle raffolait, des fleurs à profusion, et, qui sait?
d'oser dire un matin, en s'éveillant, à M. Prunelier: «Félix, ta
jeunesse et la mienne nous rappellent là-bas. Les entends-tu qui
chantent sur les deux bords de la Seine, notre amour de vingt ans,
nos espérances longues, tant d'amitiés, tant d'heures charmantes dont
la moindre à présent m'est un regret? Allons-nous-en, dis, veux-tu?
Puisque nous sommes riches!» Oui, bien souvent, elle avait songé à
tout cela, sans jamais le dire. Le sacrifice eût été trop rude pour M.
Prunelier d'aliéner la perle de sa collection, et l'excellente femme
avait mis un peu de sa tendresse à ne point parler d'une telle
séparation.
Mais maintenant! Maintenant qu'il s'était résolu de lui-même à exposer
le chef-d'œuvre et à le vendre, voyez cette faiblesse humaine, elle
n'avait plus le courage de dire non; elle se sentait envahie par une
joie qu'elle se reprochait; le Raphaël lui devenait odieux; elle
aurait voulu le savoir très loin, dans le château de quelqu'un de ces
lords anglais qui payent des prix fabuleux les belles œuvres d'art.
Cette exposition ne viendrait donc jamais?
Le jour arriva pourtant, comme ils arrivent tous, désirés ou non. Dans
la salle des Pas-Perdus du tribunal civil, alors en vacances, des
peintres de tout ordre, ceux surtout qui fréquentent les plages
bretonnes, avaient envoyé beaucoup de pommiers en fleurs, beaucoup de
marines avec une gerbe de rayons traînant sur l'eau, des pêcheuses à
la Feyen-Perrin, des paysannes ressemblant à celles de Jules Breton,
cinq ou six tableaux immenses puisqu'ils traitaient d'histoire, une
nature morte. Sur un panneau réservé, au milieu d'œuvres anciennes
prêtées par les châteaux du Finistère, et rasant la cimaise, les trois
perles de M. Prunelier: le Poussin, le Salvator Rosa et le Raphaël.
Ces trois noms, dorés à neuf, étincelaient au bas des cadres. En
dessous, une banderole de carton, se déroulant sur une longueur de
trois mètres, portait: «De la galerie de M. Prunelier (Félix), artiste
peintre à Châteaulin--à vendre.» L'artiste peintre entrait là comme
chez lui, à toute heure, sans payer, ce qui le réjouissait à chaque
fois, sa carte d'exposant attachée par un caoutchouc et dansant à sa
boutonnière. On le regardait beaucoup. Il demeurait des après-midi
entiers mêlé aux groupes de visiteurs, essayant de saisir un éloge, de
le provoquer au besoin, prêt à répondre aux propositions des
acquéreurs. Car il venait du monde. Des affiches, placardées dans
toutes les villes de l'Ouest, convoquaient les peuples aux «fêtes de
Châteaulin, à l'occasion de l'exposition des beaux-arts»; les
journaux, ceux-mêmes de Paris, applaudissaient à cet essai de
«décentralisation artistique», et M. Prunelier, radieux, avait pu lire
à sa femme ces lignes extraites de l'un d'eux: «Le clou de
l'exposition est sans contredit le Raphaël tiré de la galerie de M.
Prunelier, un des amateurs les plus distingués de Châteaulin. Cette
superbe toile est à vendre. Nous voulons espérer que l'administration
des beaux-arts ne se laissera pas, une fois de plus, devancer par la
concurrence étrangère, et que notre Louvre, si pauvre..., etc.»
Depuis lors, madame Prunelier ne sortait plus.
--Tu comprends, Valentine, avait dit le peintre, il va venir un
délégué de l'administration des beaux-arts. Il faut qu'il trouve à qui
parler. Moi je serai là-bas. Ne bouge pas d'ici. De la sorte, nous ne
le manquerons pas.
Elle avait observé fidèlement la consigne, tressailli à chaque coup de
sonnette, cru cent fois _le_ voir passer, comme son mari croyait _le_
reconnaître parmi les visiteurs.
--Ce doit être lui, disait-elle, grand, mince, décoré, un
portefeuille, l'air de ne pas connaître Châteaulin.
--Il n'est pas entré?
--Non.
--Il se rendait sans doute à l'hôtel. Ce sera pour demain, Valentine.
Le mois s'écoula, l'exposition prit fin; le délégué n'avait pas paru.
M. Prunelier commençait à parler dans les plus mauvais termes de cette
administration, la plus insouciante de l'Europe, lorsque, un matin
qu'il travaillait seul dans la petite salle à manger, le facteur
apporta une lettre de format allongé, au timbre étranger. M. Prunelier
comprit tout de suite qu'une heure décisive était venue. Sur
l'enveloppe, il y avait d'abord l'adresse imprimée de l'expéditeur:
_Thos Sheppard and Sons, dealers in old pictures; 253, Southampton
Street, London_; au-dessous, d'une admirable écriture anglaise:
_Monsieur Prunelier (Félix), esq.._ et, dans un angle, la mention
«confidentielle». Le peintre l'ouvrit, poussa un cri, et se mit à
danser autour de l'appartement.
Dix minutes lui parurent une heure.
Quand il entendit le grincement de la clef dans la serrure, il se
précipita au-devant de sa femme, qui rentrait du marché.
--Vendu! cria-t-il, vendu!
Elle devint toute pâle, et, chancelante, sans mot dire, suivit son
mari dans la salle à manger. Il ferma les portes, la fit asseoir près
de la table, lui prit les mains, et, tandis que ses yeux, les ailes
mobiles de son nez, sa bouche cachée dans les frisons de sa barbe
grise, tout son visage s'épanouissait:
--Comprends-tu? répéta-t-il, vendu!
Elle sourit avec effort, comme une personne qui n'est pas maîtresse de
son émotion première, et qui doute encore.
--Vraiment, Félix! Il est donc venu pendant que j'étais sortie?
--Non, une lettre d'une grande maison de Londres. Tant pis pour
l'administration. Tu n'es pas d'avis que je l'attende plus longtemps?
--Oh, non! dit-elle vivement, je t'en prie!
--Il m'en coûte, Valentine. Mon patriotisme en souffre: voir une
œuvre comme celle-là passer en des mains étrangères, une œuvre!...
--Combien t'offrent-ils? interrompit-elle.
Et dans son regard, fixé sur son mari, on aurait pu lire que c'était
la question même de la misère ou de la vie heureuse qu'elle posait.
Il détourna les yeux, et dit, en faisant courir ses doigts sur la
table:
--Mon Dieu! ce n'est pas une fortune... bien moins que cela ne vaut:
huit cents francs.
Madame Prunelier se dressa tout debout:
--Huit cents francs, le Raphaël!
--Non, mon amie, reprit M. Prunelier en baissant la voix, le
Raphaël... avec le Poussin et le Salvator... Je l'avoue, c'est bien...
--Comment? les trois! Mais c'est une plaisanterie, une affreuse
duperie... ou bien alors, ta collection...
--Valentine!
--Que veux-tu? cela passe les bornes aussi! Huit cents francs, un
Raphaël qui n'a jamais été discuté! Combien me l'as-tu dit de fois
qu'il n'avait jamais été...
--Eux-mêmes ne le discutent pas, ma chère! Ils écrivent positivement:
«Votre Raphaël, votre Poussin, votre Salvator.» Regarde. Seulement les
arts ne vont plus, pas plus à Londres qu'à Châteaulin. Est-ce ma
faute?... Ah! tiens, pourquoi es-tu rentrée? J'étais si content tout
à l'heure!
Le long des joues du peintre, deux larmes coulaient et roulaient sur
les broussailles de sa barbe. Il avait l'air si malheureux que sa
femme en eut pitié. Elle s'approcha de lui et l'embrassa.
--Mon pauvre Félix, dit-elle, je m'étais forgé des idées folles,
vois-tu. Cette madone me semblait une fortune. Enfin, huit cents
francs, c'est quelque chose, certainement... Cela va nous faire du
bien, beaucoup de bien...
Il était déjà consolé, ce vieil enfant, qu'apaisait une caresse et
qu'un mot d'espérance emportait dans le rêve.
--Tu es une brave femme! dit-il, une vraie femme d'artiste! Tu peux
compter que je vais travailler ferme, va! Cela donne du courage, de
voir arriver un peu d'eau au moulin. Car, tu viens de le dire avec
raison: huit cents francs, c'est une somme. D'abord, je t'achète un
manteau pour cet hiver.
--Non, non, Félix je ne veux pas.
--Puisque je te l'offre, Valentine! Nous en recauserons. Sortons,
veux-tu?
M. Prunelier avait pris le bras de sa femme, et l'entraînait dehors.
Il avait besoin de montrer sa joie. Et dehors, vraiment, le jour était
d'une limpidité exquise et tentante. Sur les murs effrités des
vieilles cours, les giroflées buvaient le soleil. Le ruissellement de
lumière qui fouillait toutes choses argentait des restes de mica dans
le granit des hôtels sombres. Les grandes fenêtres à petits carreaux
étaient ouvertes de chaque côté de la rue, et les ménagères, qu'un
seul bruit de pas attire, regardaient, étonnées, M. Prunelier, qui
marchait doucement, contre son habitude, le nez au vent, rajeuni,
ayant l'air d'un homme nouveau parmi les choses nouvelles.
Elles ne se trompaient pas. Il allait en plein songe d'avenir. Il
n'avait plus tout à fait vingt ans, sans doute, mais la vie était
encore longue devant lui, heureuse surtout. Avec le prix de son
Raphaël, il achetait une obligation à lots, et aussi un complet de
molleton bleu, large et douillet, une tenue matinale de gentilhomme
artiste.
Il entrevoyait même, dans son atelier agrandi, un élève à barbe
pointue qui viendrait, sous sa direction, apprendre à découvrir et à
réparer les œuvres des maîtres. Car se faire chef d'école, et
préparer des prix de Rome, il y pensait beaucoup moins à présent.
Madame Prunelier l'écoutait, encore triste de la déception qu'elle
avait eue, contente pourtant de le voir heureux.
Ils rencontrèrent M. Piédouche, et M. Prunelier l'aborda
familièrement.
--Vous savez, dit-il, ce Raphaël que vous ne preniez pas au sérieux?
--Eh bien!
--Vendu à l'Angleterre.
--Ce n'est pas possible?
--Comme je vous le dis. Il n'y a pas de profits que dans la banque,
monsieur Piédouche: l'art a ses revanches!
Le banquier était un bon homme. Il répondit simplement:
--Tant mieux, monsieur Prunelier, tant mieux!
Et les deux époux continuèrent leur promenade. Ils traversèrent
l'Aulne, tournèrent à gauche et montèrent par le chemin que suivent
les pardons, jusque sur les collines qui dominent la petite ville.
Ils s'assirent. La rivière tournait à leurs pieds; un double mur
d'arbres tournait avec elle; des hauteurs boisées se levaient çà et là
dans l'horizon vaste; le ciel était bleu.
--Ça ressemble un peu à Saint-Germain, dit M. Prunelier. Te
rappelles-tu, le lendemain de nos noces, quand nous nous promenions
sur la terrasse? J'avais vingt-quatre ans. Que tu étais jolie,
Valentine! Il faisait un jour bleu comme aujourd'hui, te rappelles-tu?
Pour le coup, madame Prunelier fut prise au piège des souvenirs. Tous
deux s'en allèrent bien loin dans le passé joyeux, tous deux
convinrent que la vie avait de douces heures, et, quand ils
descendirent de la colline, longtemps après, Châteaulin eut de madame
Prunelier un petit sourire d'autrefois, qui s'adressait à
Saint-Germain-en-Laye.
Puis M. Prunelier commença à attendre le payement de son Raphaël, avec
la tranquillité confiante de ceux qui n'ont, d'habitude, que des
créanciers.
III
Trois mois plus tard, le peintre était alité, malade de misère et de
chagrin. Hélas! cette grande maison anglaise! Elle avait eu l'audace,
quelques semaines après la livraison des tableaux, de réclamer les
cadres, tous trois anciens, que M. Prunelier s'était cru autorisé à
conserver, vu le petit prix des toiles. Elle laissait entendre qu'elle
payerait sitôt cette condition remplie. Le pauvre homme avait envoyé
les cadres rejoindre Salvator, Raphaël et Poussin. Mais rien n'était
venu en retour, pas un rouge liard.
Dans son lit de fer sans rideaux, il était couché en proie à la
fièvre, amaigri et abattu. Le fameux manteau de fausse loutre, acheté
à crédit, qui lui couvrait les pieds en guise d'édredon, le papier de
la chambre qui se détachait et pendait par endroits, les barreaux de
chaises et les morceaux de planches brûlant dans la cheminée, tout,
autour de lui, annonçait une misère contre laquelle on ne lutte plus.
C'était la fin. A quoi bon réparer, à quoi bon conserver? Le maître
mourait. Pour lui acheter des remèdes ou quelques douceurs qu'il
aimait, madame Prunelier se privait de manger.
Elle s'efforçait de lui rendre courage, et, bien que n'ayant plus,
depuis longtemps, la moindre lueur d'espérance, elle en parlait
souvent. Son tour était venu d'appeler l'avenir au secours du présent,
et, vingt fois le jour, elle s'approchait du malade, et disait, avec
un sourire faible:
--Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'idée que nous serons payés, Félix...
Quelqu'un me disait encore hier qu'il n'y avait rien de perdu... Quel
plaisir ce sera, n'est-ce pas, dès que tu seras mieux, d'aller toucher
toi-même cette lettre de change?... Nous payerons nos dettes, toutes
nos dettes... Et il restera encore... Certainement, Félix; j'ai
calculé qu'il resterait encore quelque chose.
Mais il n'avait plus foi dans la vie. Elle le regardait, se
détournait, et son sourire était déjà passé.
Un soir, M. Piédouche sonna et monta. Il avait un air discrètement
épanoui quand il entra dans la chambre.
Ses breloques frétillaient sur sa poitrine essoufflée. En le voyant
s'asseoir au pied du lit, le malade se redressa sur les coudes. Un
éclair de sa belle jeunesse d'artiste farouche, un vieux brandon de sa
haine contre les bourgeois traversa ses yeux.
--Comment allez-vous, monsieur Prunelier? dit le banquier.
--Mal, monsieur.
--Qu'avez-vous donc?
--Le grand ressort brisé.
--Sapristi, ce n'est pas le moment. Nos affaires sont en bonne voie.
--Pas les miennes, toujours...
--Et voici la preuve, mon cher monsieur.
Le banquier prit dans son portefeuille quatre billets de banque et les
tendit au maigre bohème.
M. Prunelier, qui avait instinctivement allongé la main, la retira
dignement.
--A quel titre, s'il vous plaît? demanda-t-il.
L'autre rougit légèrement, et dit:
--Eh mais! c'est un acompte de la maison anglaise.
--Sheppard and Sons?
--Précisément.
--C'est bien, monsieur. Excusez-moi. J'avais cru que c'était une
aumône.
Et le pauvre homme saisit les billets, les compta, les retourna, les
disposa à la file sur son lit. On eût dit que la vie revenait en lui.
L'accablement dont rien ne le sortait jusque-là disparaissait par
degrés. Il se mit à causer, pendant plus d'un quart d'heure. Une lueur
de gaieté l'effleura même, et il retrouva sa voix gouailleuse
d'atelier pour dire au banquier, qui prenait congé de lui:
--Farceur! vous voyez bien que je ne m'étais pas trompé: c'était une
grande maison!
Illusions, reines souriantes du monde, comme il vous appartenait
celui-là!
* * * * *
Il mourut. Mais il laissait par testament, à sa veuve, «en retour de
son inaltérable dévouement dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune, tous ses biens meubles et immeubles, en toute propriété,
notamment le reliquat de la créance Sheppard and Sons, de Londres.»
Le banquier paya une seconde fois, du même argent sans doute que la
première, sans exiger de commission.
Madame Prunelier, reconnaissante de ce bon procédé, pria M. Piédouche
d'accepter la gravure de Berghem.
Et c'est chez lui que je l'ai vu, dans le cabinet du banquier,
au-dessus du trébuchet qui pèse l'or, le joli paysage hollandais, avec
son moulin, sa rivière, son pâle soleil discret comme un sourire de
pitié.
M. Piédouche y tient. Il le regarde avec un plaisir où l'art entre
pour bien peu. Car un jour que quelqu'un lui disait:
--Combien l'avez-vous payé?
Il répondit étourdiment:
--Huit cents francs.
Et, comme l'autre se récriait, le brave homme reprit:
--Je ne le céderais pas pour le double.
FIN
TABLE
AVIS I
LE MARIAGE DE MADEMOISELLE GIMEL 1
I. La crèmerie de madame Mauléon 1
II. Le cahier 29
III. Le numéro 149.007 85
IV. Sur la pelouse de Bagatelle 104
V. Le 12 août 111
VI. Le Haut-Clos 131
VII. La double visite 156
LE PETIT CINQ 169
LE TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE 227
AUX PETITES SŒURS 251
LE RAPHAEL DE M. PRUNELIER 337
ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--17856-3-09. E. GREVIN, SUCCr