rapporteras des nouvelles d'Honoré.
Elle ne pensait guère à sa bru, ni autrefois, ni à présent. Honoré
seul l'occupait.
Désirée partit aussitôt. Elle était contente à la pensée de revoir les
siens, contente aussi d'être libre et de la beauté du jour. Il faisait
un temps gris si léger que tous les rayons le traversaient, un de ces
ciels de fin de mai qui habituent les fleurs au grand soleil d'été.
Les stellaires étoilaient les talus de la banlieue. Des deux côtés de
la route, quand Désirée passait, des moineaux perchés sur les toits,
sur les vieux murs, s'envolaient en troupes, avec un petit cri d'appel
si gai, si vif, qu'il semblait à Désirée que son cœur s'envolait
aussi. Il n'allait pas d'ailleurs bien loin, pas plus qu'eux. Sa
nature n'était pas rêveuse, mais plutôt agissante et vaillante. Elle
songeait à des commandes qu'il fallait livrer dans la semaine, à une
lessive qu'elle aurait bientôt, à un semis de volubilis qu'elle avait
fait le long de la maison, et qui commençait à lever, mais surtout au
moyen d'apprendre à tresser le rotin et l'osier, maintenant que son
métier d'enfance périssait. Elle avait mis sa robe bleue, un col blanc
attaché par une broche de cornaline et un chapeau,--pour un si long
voyage!--composé d'un seul ruban bleu chiffonné sur du tulle noir.
C'était ce qu'elle avait de plus beau. Un autre aurait trouvé la
toilette bien pauvre. Mais elle s'en inquiétait peu, n'ayant souci,
pour le moment, que de plaire à ceux qu'elle allait voir. Elle était
sûre d'y réussir. Et ainsi faite, songeant, pour le résoudre, au
problème toujours compliqué de sa vie de travail, elle marchait sans
se presser sur la route où des brises folles, soufflant au travers des
haies, s'amusaient à faire tourner des pincées de poussière.
Avant d'entrer à l'hospice, Désirée s'arrêta devant le moulin, un peu
lasse, un peu rouge, afin de reprendre haleine et de relever ses
cheveux dont la masse trop lourde, détachée par la marche, lui tombait
sur la nuque. La route, à quelques pas de là, finissait. Un tertre au
gazon pelé par le pied des mulets portait le moulin blanc. Les quatre
ailes viraient d'un mouvement puissant, avec un doux gémissement de
bois qui plie, comme il en sort des mâts de navires ou du joug des
bœufs en labour. Le vent montait de la rivière. Et Désirée était
charmante, tête nue, la taille cambrée, les bras écartés pour nouer
ses cheveux d'or.
C'est précisément à quoi réfléchissait un jeune meunier qui, sans
qu'elle l'aperçût, s'était accoudé à la lucarne du moulin.
De tout temps les meuniers ont passé pour philosophes et méditatifs.
Je parle de ceux des hauteurs: leur métier les y porte. Ils tiennent
de l'ermite et du guetteur de phare. Une partie de leur vie se passe à
attendre, l'autre à laisser travailler le vent. Ils voient de grands
horizons, et les choses petites au-dessous d'eux. Quand leur nature
n'y est point rebelle, les meuniers ont beau jeu pour songer.
Celui-là ne sortait pas de la tradition. Son large feutre enfariné
coiffait une assez belle tête de garçon, un peu molle, mais
intelligente, des yeux bruns, des joues sans teint et une bouche
légèrement relevée, dont le visage prenait un air de goguenardise:
signe distinctif de l'espèce. Il s'avança encore un peu dans la
lucarne, et dit:
--Vous n'avez pas l'air bien pressée, mademoiselle?
Ce sont là de ces phrases banales par lesquelles, dans le peuple, les
inconnus se tâtent, et manifestent l'intention d'engager un brin de
causerie. Elle le regarda, surprise, et ne lui trouvant pas les yeux
trop hardis, répliqua:
--Ni vous non plus, à ce que je vois.
--Que voulez-vous, reprit-il, quand le moulin va, les meuniers n'ont
rien de mieux à faire que de regarder les filles qui passent; c'est un
joli métier: même quand ça va le mieux, on a de la liberté.
--Tous les métiers ne sont pas de même, fit Désirée en soupirant.
Elle renoua la bride fanée de son chapeau, et se détourna pour s'en
aller. Mais elle lui plaisait évidemment, car il la retint en
demandant:
--Que faites-vous donc?
--Pailleuse de chaises, répondit-elle. Autrefois c'était bon. Nous
gagnions notre vie. Et puis ça s'est perdu. Mon père a été obligé de
se mettre à l'hospice. Un bon travailleur, pourtant, je vous assure,
jamais en retard, point dépensier; tout le monde l'aimait.
--Il est à Jeanne Jugan?
--Oui, et ma mère aussi: je vais les voir.
--Alors, vous êtes comme orpheline chez vous, mademoiselle Rose?
--Non, pas Rose, dit-elle en riant: Désirée.
Ils se regardèrent un moment, riant tous deux de la façon drôle dont
il lui avait demandé son nom. Elle ajouta:
--Je ne suis pas si seule que vous croyez: j'ai ma grand'mère avec
moi.
--Vous habitez loin?
--De l'autre côté de la ville, proche l'octroi. Grand'mère est
aveugle.
--Aveugle! répéta le jeune homme, ce ne doit pas être gai pour vous?
--C'est surtout triste pour elle.
--Mais alors vous ne sortez guère?
--Presque pas.
--Le dimanche, n'est-ce pas, un tour à la foire ou bien dans les
assemblées?
--Jamais! fit Désirée, comme si cette supposition l'eût offensée, je
n'y vais jamais.
Elle se mit à rougir, subitement devenue confuse du tour intime que
prenait la causerie. Lui, au contraire, montrait ses dents blanches.
Il avait l'air tout content.
--Je vous crois, mademoiselle Désirée, et ça se voit bien sans que
vous le disiez. Au revoir donc!
--Bonsoir, monsieur!
A peine eut-elle tourné le coin de la haie, qu'elle se sentit toute
dépitée. S'arrêter ainsi à causer dans les chemins! Comment avait-elle
fait cela? Et que de choses elle avait racontées en peu de temps: son
père, sa mère, l'aïeule, la vie qu'on menait à la maison! Il lui
faisait dire tout ce qu'il voulait. Et lui, prudemment, savait se
taire. Comme il était adroit pour enjôler les filles, ce garçon! Avant
de pénétrer dans la cour, comme elle était cachée par le mur, elle
tourna la tête rapidement, et jeta un coup d'œil du côté du moulin.
La lucarne était vide, toute noire sur le mur blanc. «Heureusement,
pensa Désirée, qu'il avait l'air honnête et que personne ne m'a vue.»
Elle monta les marches du perron, et demanda son père.
Le Bolloche était dehors, au milieu d'un espace découvert et sablé,
qui s'étendait au bas du champ de seigle. On l'avait pris pour arbitre
d'un coup de boule douteux, et, courbé, il mesurait avec sa canne la
distance contestée. Une dizaine de joueurs, ses compagnons, penchés en
cercle, étaient absorbés par l'attrait de cette vérification. Ils se
relevèrent tous ensemble, et Le Bolloche aperçut Désirée qui dévalait
le long du champ, sa robe bleue frôlant les pommiers nains et la
bordure de fraisiers hardiment fleurie par-dessous.
--Ma fille! dit-il.
C'était un événement, ces vingt ans dans un asile de vieillards, cette
santé rayonnante au milieu de toutes les décrépitudes humaines. Les
camarades de Le Bolloche, leurs boules à la main, regardaient venir la
jeune fille. Presque tous sans famille, ayant roulé partout sans
s'attacher nulle part, isolés d'ailleurs par leur âge et enserrés déjà
dans cette demi-mort de refuge que la charité ne peut déguiser
complètement, ils respiraient comme un parfum cette apparition qui
s'avançait. Tous en étaient réjouis. Elle rappelait à chacun quelque
souvenir cher.
--Elle ressemble à une belle cantinière que j'ai connue, dit l'un.
--Si elle avait des cheveux sur le front, ne jurerait-on pas une
actrice du café du cours Dajo? reprit un autre, un ancien marin dont
la mémoire refluait très loin en arrière, à la vue de Désirée.
Un troisième murmura un nom que personne n'entendit. Sa tête, branlant
par saccades, s'abaissa sur sa poitrine, deux larmes tombèrent sur les
chiffons de laine dont ses pieds malades étaient enveloppés, et nul ne
sut quelle image lointaine de femme ou de jeune fille saluait, à
travers les temps, l'émotion de cet abandonné.
Ils virent Le Bolloche s'avancer vers Désirée, passer son bras sous le
sien, et s'enfoncer dans l'allée qui coupait les champs à mi-côte.
Tirés de leur extase, ils s'entreregardèrent alors les uns les autres
d'un air dur. Ils étaient jaloux de l'ancien sergent. Personne ne
venait ainsi pour eux. La partie de boules fut laissée là.
Le Bolloche et sa fille se promenèrent d'abord tous deux dans l'allée.
Il était rayonnant. Son bonheur se doublait de la fierté de marcher
près d'elle. Il jouissait des étonnements qu'elle provoquait. Il la
considérait, comme pour réhabituer ses yeux à chacun des traits de son
enfant.
--Ah! petite, disait-il, petite, que je suis content! Je ne puis vivre
sans te voir!
Il ne pouvait dire autre chose.
Puis la mère Le Bolloche vint les retrouver. On monta vers l'hospice
dont il fallut faire le tour, vers le grand verger entouré de murs,
qui ne s'ouvrait que par faveur aux parents en visite. Et alors la
conversation s'engagea. Désirée avait dû se mettre entre les deux
vieux. Ils lui parlaient en même temps, chacun de ce qui
l'intéressait. Les moindres choses du domaine revivaient dans leur
souvenir avec une merveilleuse intensité de tendresse et de regret.
C'est incroyable tout ce qu'un pré, une maison et une pauvre aïeule
qu'on a laissés peuvent fournir de questions.
Désirée répondait de son mieux. La joie des siens l'épanouissait
aussi. Elle n'avait pas le temps de penser à elle-même. Et cependant,
chaque fois qu'elle arrivait au détour d'une certaine allée, l'ombre
des ailes du moulin, franchissant les murs, accourait au-devant
d'elle, l'enveloppait, semblait vouloir l'enlever au passage. Désirée
en éprouvait un petit frisson. Elle s'imaginait, bien à tort
peut-être, et sans avoir la liberté d'y penser, d'ailleurs, que ces
grands bras d'ombre l'appelaient, et qu'il y avait là-bas, par une
fente ignorée du moulin, deux yeux bruns qui la suivaient.
V
De retour chez elle, Désirée trouva l'aïeule moins inquiète qu'elle ne
le supposait, heureuse de lui annoncer:
--Petite, il est venu pendant ton absence une belle commande, douze
chaises à rempailler finement, en blanc et noir: on dirait que le
métier veut reprendre.
Désirée ne se faisait pas d'illusion à ce sujet, mais l'occasion n'en
était pas moins bonne.
Dès le lendemain elle se mit au travail, toute reposée et renouvelée
par cet après-midi de la veille. Elle dut sortir de l'appentis les
gerbes de seigle trié, qu'un trop long séjour à l'ombre avait rendues
humides, les délier et les étendre sur un coin fauché du pré, par
jonchées régulières. Et, tandis que le soleil et l'air les séchaient,
elle s'occupa à enlever les garnitures usées des chaises, à consolider
leurs barreaux, à teindre quelques poignées de tiges qui feraient, sur
les sièges nouveaux, des mouchetures régulières, comme des queues
d'hermine sur une pelleterie claire. Cela lui prit deux jours.
Pendant ce temps, elle songea bien, plusieurs fois, à la rencontre
qu'elle avait faite de ce meunier, sans déplaisir, mais sans trouble
non plus, ainsi que nous pensons aux choses qui n'auront pas de suite.
De la côte de l'octroi, en allant acheter ses provisions, elle chercha
les ailes du moulin à l'horizon, et elle les aperçut qui tournaient,
toutes petites, comme un jouet d'enfant.
Le troisième jour au soir, voyant que la paille était sèche et qu'elle
avait repris sa belle teinte d'or pâle, elle jugea qu'il était temps
de la rassembler. Par javelles minces, soigneusement, pour ne pas
froisser les tuyaux droits du seigle, elle la relevait et la portait
sous l'appentis. On eût dit une moissonneuse. Elle aimait à manier
cette matière souple et frémissante que chaque pas faisait trembler
sous son bras; il lui plaisait de courir ainsi dans la longueur du
pré, dans l'herbe encore chaude de l'ardente rayée qu'elle avait bue.
La moindre circonstance qui la tirait du logis semblait une
distraction à cette fille laborieuse. Au moment où elle ramassait les
dernières brassées de paille, le soleil était depuis longtemps couché,
le crépuscule envahissait le faubourg. Et voilà qu'en se redressant,
Désirée vit la forme d'une tête d'homme au-dessus du mur qui se
dessinait comme un ruban brun sur le couchant. Elle n'hésita pas une
seconde: c'était lui. Une rougeur lui monta au visage. Elle se baissa
vivement, saisit le reste de sa paille, et, sans se détourner vers la
porte, rentra dans l'appentis.
Quand elle en sortit, le jeune homme, ou cette forme qu'elle avait
pris pour lui, s'était effacé. Que venait-il faire? Depuis combien de
temps la regardait-il? Oh! ceci était une chose grave. Pourquoi lui,
qui l'avait appelée le premier jour par la fenêtre de son moulin,
avait-il peur d'elle à présent? Car il avait disparu, sitôt qu'elle
l'avait regardé. Disparu? Peut-être s'était-il caché? Toutes ces
questions se pressaient dans l'esprit de Désirée.
«Après tout, se dit-elle, ce garçon ne peut me vouloir du mal. Je veux
savoir ce qu'il est devenu, et j'irai voir.»
Elle remonta le pré dans le foin haut, longea le mur, et bravement, à
l'endroit où l'apparition s'était évanouie, posant le pied sur une
pierre en saillie, elle se haussa jusqu'à dépasser le mur de la moitié
de son corps. La route fuyait, floconneuse et grise. Personne qu'un
paysan, qui descendait la côte au trot de sa carriole. Pourtant elle
ne s'était pas trompée. Elle considéra le sommet du mur: les barbes
des mousses qui le couvraient, les rameaux étoilés d'une plante jaune
qui y fleurissait, étaient couchés par place. Quelqu'un s'était appuyé
là. Elle chercha encore, et, sur une ardoise nue, déchaussée de la
muraille, au dernier rayon du jour, elle reconnut vaguement que des
lettres avaient été tracées. Elle enleva la pierre, la tourna vers le
couchant que bordait une dernière frange d'or pâle, et lut: «Désirée.»
Quel autre que lui avait pu écrire ce nom-là? La rosée d'une seule
nuit eût suffi à effacer les caractères tracés à la pointe du
couteau, tandis qu'au contraire, sur le bord de chaque trait, un duvet
de poussière enlevé par l'entaille restait encore. C'était donc lui
qui, tout à l'heure, l'avait regardée quand elle levait ses javelles
de seigle, et, pour lui faire entendre ce qu'il n'osait lui dire, pour
lui montrer qu'il songeait à elle, avait écrit: «Désirée.» Ce mot-là,
c'était une lettre, en somme.
Une lettre d'amour. Qu'est-ce que cela signifiait, «Désirée», sinon:
«Je vous aime?»
Il l'aimait donc?
La jeune fille emporta l'ardoise, et rentra.
La grand'mère attendait.
--Tu as été bien longtemps, dit-elle. L'Angélus a sonné aux deux
paroisses.
Désirée lisait pour la dixième fois, à la lumière d'une bougie, le mot
écrit sur la pierre.
--Tu avais donc bonne envie de travailler ce soir? reprenait
l'aïeule... Allons, mange un peu... Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu es
lasse?...
Mais elle ne répondait que des mots distraits.
Et l'aïeule, au son un peu altéré de la voix de sa petite-fille, se
confirmant dans la pensée que l'enfant s'était surmenée, disait
amicalement:
--Tu te donnes trop de tourment, ma pauvre petite, tu veilles trop
tard dans l'appentis, et cela te change la voix.
Désirée déclara qu'elle était lasse, fatiguée, et la grand'mère fit
semblant d'avoir sommeil plus tôt que de coutume ce soir-là.
Alors, libre de songer, d'étudier ce qui était arrivé et ce qu'elle
éprouvait en elle-même, la jeune fille se laissa emporter par le rêve.
Elle était donc aimée! Cela lui semblait très sûr et très doux. Le
soupçon ne lui vint pas même qu'il eût voulu plaisanter. Le premier
mot d'amour, incertain et voilé, le premier hommage rendu à son charme
de jeune fille, avait atteint le fond de cette nature primitive. Elle
y répondait déjà par de grands élans de cœur qui la surprenaient
elle-même. Et, peu à peu, elle en vint à songer que ces idées qui la
remplissaient maintenant étaient nées le jour même où elle avait
rencontré ce garçon. Un trouble profond et délicieux s'en suivit.
Demain, l'avenir, se marier, être heureuse: elle était remuée par ces
lointains magiques et vagues, comme ces petites rivières aux bords
pleins d'ombre, qui ressentent, jusqu'à leur source, la poussée de la
mer invisible. Tous les détails de leur courte entrevue lui
redevenaient présents. Elle se rappelait les questions qu'il lui avait
faites, les moindres paroles qu'il lui avait dites, afin d'y découvrir
aussi un sens nouveau. Elle n'y réussit que trop.
L'une d'elles, que Désirée n'avait point remarquée d'abord, commença à
l'inquiéter. Quand elle avait répondu qu'elle n'allait jamais aux
assemblées:
--Je vous crois, avait-il dit en riant, cela se voit sans que vous le
disiez.
A quoi donc l'avait-il deviné? Sans doute il la trouvait trop pauvre
et trop mal habillée? Les filles qui vont le dimanche en promenade,
celles qui peuvent prétendre à plaire, sont autrement vêtues. Il l'en
avait avertie.
--On voit bien que vous n'avez pas de belles façons, et que vous ne
savez pas vous mettre.
Oui, voilà ce que signifiaient la phrase et le sourire qui
l'accompagnait. S'il la retrouvait ainsi, quand elle retournerait voir
son père et passerait près du moulin blanc, le caprice passager
qu'elle avait pu lui inspirer disparaîtrait. Désirée Le Bolloche
n'était pas assez bien habillée, pas assez coquette, non sûrement,
pour qu'un homme fût fier de la promener à son bras. Lui surtout, car
il devait être riche; il devait aimer les jolies robes, les gants, les
plumes au chapeau, les petits souliers mordorés que portent les
ouvrières de la ville, et même les jeunes laitières de la campagne.
Tandis qu'elle! Oh! la pauvreté dure! Oh! le bonheur de celles qui ont
un peu d'argent pour se faire belles!
Cette pensée triste remplaça bientôt toutes les autres. La chanson
d'amour à peine commencée dégénérait en plainte. Désirée demeura
éveillée une partie de la nuit. Puis, lentement, un projet lui vint.
Elle hésita, le repoussa, le reprit...
Le lendemain, avant le jour, elle était au travail. Elle se hâtait si
fiévreusement que jamais elle n'avait travaillé de la sorte. En moins
de temps qu'on ne lui en avait accordé, les douze chaises purent être
livrées et payées.
Désirée, en rapportant l'argent, dit à l'aïeule:
--Grand'mère, si tu voulais bien, j'irais demain à Jeanne Jugan.
--Demain, petite, c'est bien tôt. Il n'y a pas dix jours que tu ne les
as vus!
--Grand'mère, j'ai fini l'ouvrage, laisse-moi aller.
L'aïeule répondit après un moment:
--Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop
vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est
parti. Va donc comme il te plaira.
Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du
lendemain.
Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se
déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de
couture à terminer, elle attendit.
Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une
pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et,
traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville.
Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà
tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient
effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A
chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la
pensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui
donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt
les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques
étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les
passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant
la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux
angles du boulevard la lumière de ses lampes électriques.
C'était là. Avec un peu d'hésitation, elle s'avança, éblouie, les yeux
à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall
immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils
prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:
--A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise:
soieries, dentelles, trousseaux, layettes?
Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.
--Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?
Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse,
mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une
chose lointaine, étrangement douce:
--Je voudrais une ombrelle rose!
Elle n'eut que vingt pas à faire. On lui montra des ombrelles chères,
d'abord, tendues en soie, frangées, montées sur des manches sculptés.
Dans le nombre, il y en avait de roses. Mais Désirée n'avait pas
beaucoup d'argent. Il fallut descendre jusqu'au plus bas prix. Enfin
elle trouva ce qu'elle cherchait: une ombrelle d'étoffe commune,
blanche par-dessus, doublée à l'intérieur de mauve assez vif qui
pouvait passer pour du rose. Le manche en était blanc et recourbé.
Désirée l'acheta. Elle fit encore l'acquisition d'une paire de gants
de fil à jours, d'un dessin léger, ayant remarqué que, le dimanche, de
pauvres filles comme elles commençaient à ne plus vouloir sortir les
mains nues.
Et par les rues elle se remit à marcher vers la banlieue de moins en
moins éclairée et peuplée de passants. Mais maintenant elle n'avait
plus peur. Elle portait sous son bras l'ombrelle, roulée dans une
gaine de papier gris. Elle n'aurait pas plus joyeusement emporté un
trésor. Il s'agissait bien en effet d'un trésor, puisque c'était pour
être plus belle, pour mieux gagner l'amour de ce jeune meunier,
qu'elle avait dépensé, sans en prévenir sa grand'mère, une grande
partie de son gain de toute la semaine. Comme elle serait élégante
demain, lorsque, midi sonnant, elle s'en irait vers Jeanne Jugan, vers
le moulin qui peut-être aurait encore ouvert sa fenêtre! Elle pensait
à cela. La route du retour lui parut courte.
Elle rentra dans les ténèbres. La grand'mère ne s'était pas réveillée.
Tous les grillons du pré chantaient autour de la maison, sous les épis
du foin haut.
VI
Le lendemain, dans l'après-midi, Désirée se rendit à l'hospice. En si
peu de temps, comme tout avait poussé! Les dahlias de la cour
dépassaient d'un pied leurs tuteurs; des roses grimpantes, ouvertes
toutes ensemble au soleil de juin, débordaient, à flots roses et
jaunes, l'arête moussue des murs. En apercevant la visiteuse, son
ancienne maîtresse, le coq de Barbarie, qui jouissait, vu sa petite
taille, du droit de libre parcours, sortit de l'abri d'un fusain, et
suivit la jeune fille, comme si elle eût eu encore du menu grain dans
son tablier.
Désirée, qui était de bonne humeur, se détourna vers lui, et demanda:
--Petit, sais-tu où est le père Le Bolloche?
Il répondit un tel kirikiki, d'un ton si drôle et si décidé, qu'elle
ne pût s'empêcher de rire.
--Sorti! reprit-elle, que chantes-tu là? Il est tout au plus dans le
verger, n'est-ce pas, ma Sœur?
--Ma foi, mademoiselle, dit la religieuse qui passait, je ne sais
trop: de ce temps-ci, tous nos petits bonshommes sont en l'air.
Le soleil vivifiait, en effet, les pensionnaires de Jeanne Jugan. A
l'exception de quelques-uns, trop fanés pour reverdir, qui les aurait
reconnus? Ils râtissaient les allées, sarclaient des massifs, se
promenaient d'une allure double de celle d'hiver. Plusieurs faisaient
des dessins sur le sable avec leurs béquilles. Il y en avait un qui
cueillait des cerises, à califourchon sur une branche. Tous portaient
une veste claire, faite en chiffons de coutil par des mains qui ne
laissent rien perdre.
Jour de trêve, illusion que répand sur les souffrances humaines la
grande lumière douce!
Désirée interrogea celui qui cueillait des cerises.
--Tu demandes le sergent, ma jolie fille?
--Mais oui, le père Le Bolloche.
--A faucher dans le pré!
--Vous dites?
--Je dis qu'il est à faucher dans le pré. Même il commande l'escouade.
C'est qu'il est rudement jeune, lui!
Et, galamment, le bonhomme se laissa glisser à terre pour conduire la
fille d'Honoré Le Bolloche.
--Tu ne sais pas la route, dit-il sérieusement, et nous autres,
vois-tu bien, nous ne sommes pas à l'heure ici: on a toujours le temps
de faire l'ouvrage.