--C'est moi qui partirai! dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait

transmis à son fils.

--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus

jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!

--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...

--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.

Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre

sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras, et

lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:

--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups,

je dépensais plus que mon prêt, hein?

--Oui.

--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?

--C'était moi.

--T'ai-je rendu l'argent?

--Non.

--Alors tu vois bien que tu es chez toi, puisque je te dois!

Elle resta un moment sans rien dire, puis reprit:

--Je veux bien, seulement tu emporteras des hardes et du meuble, pour

ne pas arriver là-bas comme un mendiant.

--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas

mieux.

La grand'mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était

fini.

Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il

n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine,

les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était

touchée.

Ce fut tout.

Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait

les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si

prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les

poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la

plus forte. A quoi bon?

Cependant Le Bolloche remarqua que la grand'mère ne mangeait rien.

Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui

la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa

bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et, d'une voix tout

angoissée:

--Honoré, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?

Deux gros soupirs lui répondirent oui.

Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu

comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,

s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face

d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au

travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même

regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le cœur de tous

se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car

un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux.

Et quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même

toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit

patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de

l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle

assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout

la jeunesse de Désirée.

Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu, pour chasser cette

tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la

grand'mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se

promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis

l'appentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en

treillage accolé au mur de gauche.

S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:

--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne

pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de

te quitter pas mariée.

--Pourquoi donc?

--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous aurions choisi

tous deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas...

tu comprends...

Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les

yeux dans les yeux de sa fille:

--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je parte, une chose que je

voudrais savoir?

Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés

d'étoiles passaient.

--As-tu un amoureux?

Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:

--Mais non, père, je n'ai personne.

--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils

t'avaient vue, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée,

si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien

soldat.

--Un ancien?

--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les

armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le

monde n'est pas médaillé comme moi.

--Sans doute.

--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me

plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier.

Il y a de beaux petits dragons.

--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.

--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite.

Mais pas un lignard, tu entends?

--Non.

--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand

je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui

n'ait jamais servi, je refuse!

Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville.

Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain

penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas,

d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait

sans doute répondre «non» pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche,

machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé;

il aperçut les toits d'ardoises étagés qui luisaient sous la lune

comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne

paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de

la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des

années. Derrière ces fenêtres éclairées, que de gens il connaissait,

tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils

veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal.

Il se détourna brusquement, et dit:

--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.

II

Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Sœurs des

pauvres, à Jeanne Jugan, comme on disait dans le faubourg, l'âne

traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât

de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le

Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa

femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés

derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,

une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins

habillés du ménage, d'une caisse percée de trous, qu'habitait une

famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement,

une bourriche d'où sortaient, en houppes blanches et noires, les

plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes;

enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits,

luxuriants, arrondis, superbes, amarrés sur une corde sur le plancher

du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore,

entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte

maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le

long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère.

Tout cela s'en allait, cahotant, les gens, les bêtes, les meubles,

vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour

arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure

au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de

hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait pas comme autrefois par les

rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le

monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand

il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses

anciennes pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que

provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les

seuils; les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un

mouvement d'épaules, tenant encore à brassée les paillasses qu'elles

remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en

bas. Ce déménagement leur paraissait drôle. Ils ne se doutaient pas du

chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature,

se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il

s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer,

lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une

religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par

avance à celle qui allait le recueillir. Et, à mesure qu'il s'avançait

vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses

sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le

Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour

un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile,

non sûrement, ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander

comme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y

tromperait pas!

Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le

moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils

occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un

peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés

s'avançaient à angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne

montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait

autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cimes d'arbres, aux

feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres

étaient ouvertes.

Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.

C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une

abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une Sœur toute petite,

toute jeune et toute brune.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.

--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très

occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela...

--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche.

Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle,--il insista sur le mot, sachant

fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse,--j'ai à

lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.

La Sœur jeta un coup d'œil sur les voyageurs, le coffre, les trois

pots de basilic.

--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.

Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait

disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.

--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour

m'appeler petit bonhomme!

Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les

rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée

en arrière, un peu de côté.

Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre Sœur

parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si

frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, qu'elle avait jointes sur

sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile

de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient

encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme

ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le

regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire

compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de

ses cheveux. C'était la «bonne mère», une grande dame qui gouvernait

deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts.

Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa

bouche mince se souleva involontairement par une surprise de sa nature

qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté

réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait

ni timbre, ni chant, mais très douce, pourtant:

--Vous venez pour entrer chez nous?

Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:

--Oui, madame, si vous avez de la place.

--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre

mieux.

--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.

--Et jusqu'à votre chat!

--Tout cela est à vous, reprit-il, en désignant d'un geste large

l'âne, la voiture et le chargement: je n'y mets que deux conditions.

--Lesquelles?

--Tout à l'heure, une de vos inférieures...

--Vous voulez dire une de nos Sœurs?

--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui

n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre Sœur m'a

appelé «petit homme», je n'aime pas cela.

--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la Sœur, sur le

visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage

chez nous.

--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici?

Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose,

moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a

pas la liberté de son opinion, je me remmène!

Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec

étonnement que la Sœur souriait pour tout de bon, d'un sourire si

épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.

--Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!

--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits

bonshommes qui pensent comme vous.

Puis elle descendit le perron, et vint donner la main, pour l'aider à

sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces

de son mari.

Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.

--Conduisez-le à l'écurie, dit la Sœur, là-bas... oui, c'est cela...

tournez à gauche... devant vous maintenant.

Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service,

porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la

colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle

avec des cordons de pommiers nains.

Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée,

trébuchante de vieillards. Il y avait autant de béquilles que de

jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées

fumeuses, aurait pu, sans se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines

humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre

sort. Il détela l'âne, l'attacha devant une crèche, et le combla de

foin.

--Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.

Ensuite il se mit à décharger la voiture et, commençant par la

bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la

poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se

frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le

moindre trouble.

Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste,

leva les épaules.

--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout

leur est égal!

Et, du revers de sa manche, il essuya une larme, que personne

heureusement n'avait vu couler.

III

C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne

Jugan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns

avaient toute leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite

aisance ou même d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là,

dans cet abri où la charité se faisait aveugle pour les recevoir,

variaient peu: c'était le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour

beaucoup. Certains avaient usé vingt professions, couru l'Europe et

l'Amérique, photographié des noces de boutiquiers à Paris, ramassé des

escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les

fleuristes dans les bois de Viroflay et lacé les bœufs sauvages dans

les prairies de la Plata; ils avaient essayé de tout, n'avaient pris

pied nulle part, et, traqués par la faim, ne s'étaient remisés chez

les Petites Sœurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore.

Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière.

Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de

souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la

promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice: oh! pour

rire, à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun ne

duraient guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans

une salle basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une

demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des déchirures

d'habits déjà reprisés; des campagnards soignaient les vaches et le

cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps,

la fenaison réunissait les plus valides, pendant huit jours, dans un

petit pré; d'un bout de l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir

une bêche remuaient un demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise

herbe dans un jardinet qui leur était concédé en propre, et dont ils

aménageaient la culture au gré de leur esprit, celui-ci en potager,

celui-là en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait

aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient

rien. Autour d'eux, pour eux, la charité veillait, peinait et

souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait

pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle trouvait de moyens d'être

aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite.

Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle avec les vieux.

Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens

soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice.

L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des

galons dont ils croyaient voir le rayon d'or sur sa manche d'invalide,

les avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le

Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement.

Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et

dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline.

Mais qu'importait? Ils étaient du métier. On mettait les campagnes en

commun. Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même

façon. Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun

n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient

restés l'arme au pied une demi-journée sous la pluie des obus

éclatant. Leurs récits donnaient une idée mesquine et tronquée des

choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient

sans cesse, à propos d'un détail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir

dit.

Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal

lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'échauffait à

propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des

fusils capables de percer des troncs de chêne de cinquante

centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau sous-marin, d'une

expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux

redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres glorieuses leur

courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous les peuples

ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, des prédictions

de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant la

frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en

être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient

dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le

Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore

frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les

cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant.

Pauvres bonshommes! leurs cœurs de troupiers français n'avaient pas

vieilli!

D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle,

dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la

terrasse de l'hospice, quand une Sœur passait, étonnée de tant

d'animation, elle s'arrêtait un moment. D'un œil tranquille elle

suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le

compte n'y fût pas. «Voilà nos petits vieux qui parlent de la guerre»,

pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui était

complètement étranger. Mais elle n'était pas fâchée de les voir si

martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mères les garçons

qui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de

son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne

l'avaient pas aperçue.

Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui

déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du

repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de

gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit

heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain

d'une grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne

verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.

Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se

creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie

auxquels les Sœurs ne se trompaient pas. Sœur Dorothée avait essayé

d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace.

Le Bolloche avait pris, remercié, fumé: il ne s'était pas ragaillardi.

«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la

Sœur.

Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était rencontré

chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, très bien

habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs. Ils

causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand'chose à se dire,

n'ayant jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le

bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur.

A force d'y songer, Sœur Dorothée eut une inspiration.

L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle,

immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les

horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de

forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie

des lointains, elle devina sa pensée.

--C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.

Le Bolloche, qui n'avait pas vu la Sœur, tressaillit à ce mot. Son

vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre: il

n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin,

qu'il était trop fier pour confier à personne, le blessait comme une

indiscrétion.

Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée: «votre fille»,

fut la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle

l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et,

humblement, doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue

souffrance, il répondit:

--C'est vrai!

--Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? reprit la Sœur. Depuis cinq

semaines que vous êtes ici, vous ne l'avez pas vue?

--Non.

--Voulez-vous que je lui écrive de venir?

--Oh! oui!

--Vous l'aimez bien cette Désirée?

Il n'eut pas la force de répondre. Ses mains tremblaient sur le manche

de sa pelle, et ses yeux qu'il avait détournés, voyaient sans doute en

songe, debout dans l'herbe du pré, l'enfant qui venait à lui.

Le soir, quand Sœur Dorothée demanda à la supérieure la permission

d'écrire, elle ajouta:

--Ce petit vieux est incroyable: on dirait que c'est lui qui est la

mère.

Et, ayant couvert une feuille de papier d'une écriture inégale et

hâtive, elle la mit à la poste, à l'adresse de Désirée.

IV

Si la jeune fille n'avait point encore visité ses parents, ce n'avait

pas été faute d'y songer. Mais l'aïeule était tombée malade assez

gravement, et, malade, elle était, comme beaucoup d'infirmes, d'une

exigence extrême. La solitude lui faisait horreur. Il avait fallu la

soigner, la veiller, ne jamais la quitter. A peine laissait-elle

Désirée sortir le temps d'aller acheter des provisions, un peu au delà

de l'octroi. Comment eût-elle permis une course à l'hospice qui, vu la

longue distance, eût pris toute une matinée? Désirée avait dû

attendre, et les semaines s'étaient écoulées.

La lettre de Sœur Dorothée arriva en pleine convalescence de la

malade, et ces deux causes combinées, instances d'un côté, santé

renaissante de l'autre, décidèrent l'aïeule.

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 11 / 14 段