du père, reprit Anthelme; ça sera un chagrin pour sa vie.
Le notaire n'avait plus l'air d'écouter; il rédigeait. Ayant étalé
une feuille de papier timbré sous le rayon de la lanterne, il
s'appliquait, le front plissé d'une ride unique, à combiner ses
formules, et à peser ses mots. Les témoins devenaient expansifs. Ils
causaient entre eux. «Par-devant Me Firmin Biolaz, a comparu M.
Mathieu-Napoléon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis
ledit Me Biolaz de dresser son testament.» Le notaire relevait
ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, décrivant
la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-même, «pour le peu
que j'en ai vu», disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter
ses volontés. Le vieux Chogne, dont la parole était coupée par de
fréquents soupirs, plaintes et accès de toux, dicta quand même
quelques phrases qui décelaient une longue expérience des affaires. Il
léguait, «par préciput et hors part, à ses fils Anthelme et Francis,
tout ce qu'il pouvait enlever à sa fille Mélanie, et ce, pour les
remercier des bons soins dont ils avaient entouré sa vieillesse.» Il
exprimait le désir «qui serait sacré pour tous», que la vigne
appartînt à Francis et la Grange de Beinost à Anthelme.
La rédaction achevée, M. Biolaz relut l'acte à haute voix, et se leva
pour faire signer le malade. Deux des quatre témoins et Anthelme se
dressèrent en même temps, et se placèrent entre le notaire et le lit.
Les deux autres passèrent dans la venelle.
--Je ne peux pas signer, gémit le malade, je ne peux pas.
--Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognèrent les hommes.
Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas
signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme ça; il a peur de
vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... Ça lui fait
mal, la lumière...
Le notaire était au pied du lit, que cachait une couverture qui
tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux côtés du
malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait
plus.
--N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux père? Répète-le! Il
faut qu'il s'en aille, à présent, le notaire... On ne doit pas
contrarier comme ça les malades, monsieur Biolaz.
Pendant ce temps, le notaire relevait, avec précaution, et sans
qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il
avait senti, à travers la laine, quelque chose de résistant et de mou
à la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et
sans baisser les yeux un seul moment.
Si les témoins et Anthelme n'avaient été si violemment occupés de
défendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz pâlissait. Le
notaire tourna la tête vers la fenêtre qui était toute proche. La
lumière de l'aube était vive au dehors, et, relancée par la neige,
elle entrait dans la salle. Il se recula.
--J'ajouterai la formule légale, messieurs; je mettrai que le
testateur ne peut signer. Venez, et terminons.
Ils se placèrent aussitôt et tous devant lui, de l'autre côté de la
table. De la main droite, il écrivit la formule; de la gauche, il
fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite boîte enveloppée de
cuir qu'il posa debout sur le bois de la table.
--Qu'avez-vous à faire de ça? cria Anthelme. Je ne permets pas!...
Empêchez-le!
--C'est moi qui ne permets pas que vous empêchiez les témoins de
signer! A moi, témoins!
Les témoins écartèrent Anthelme, qui se débattait. M. Biolaz orienta
la boîte vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit
l'objet dans la poche de sa peau de bique.
A ce moment, l'aîné des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena
jusqu'à terre la couverture qui avait été relevée, et accroupi, les
poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait à faire
un mauvais coup. On pouvait aisément se jeter sur M. Biolaz, le
fouiller, le ligotter s'il résistait. Mais le notaire paraissait si
calme, et si bien occupé à contrôler les signatures, que les yeux
auxquels s'adressait Anthelme répondirent, d'un clignement expressif:
«Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien».
--Imbéciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant
faction au pied du lit.
--Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier témoin qui me
reconduira. Faites atteler un autre cheval au traîneau.
Nul n'aurait pu deviner, quand le notaire s'étendit, pour la seconde
fois, dans la cage de bois qui devait le ramener à Hauteville, qu'il
venait, dans la même heure, de découvrir un crime et d'en commettre un
autre.
* * * * *
L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquième
jour, dans la matinée, les deux fils se présentaient à l'étude Biolaz.
Le notaire s'attendait à leur visite. Il les fit asseoir devant son
bureau, et resta debout de l'autre côté. Il avait son air naïf et le
ton traînant de tous les jours, mais les lèvres tiquaient plus fort
que de coutume.
--Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez?
Il s'en doutait.
--Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, répondit l'aîné.
--Car ma sœur Mélanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le père a
voulu; elle ne fera pas d'opposition.
M. Biolaz se recueillit, baissa très bas les paupières, coula les yeux
vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de
fouine, et dit, en détachant les syllabes:
--Le testament n'a pas été enregistré, et il ne le sera pas: il est
nul!
--Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est
pas. Je l'ai vu, et je m'y connais!
--Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis.
Les deux frères étaient debout, les mains appuyées sur le bord du
bureau.
--Voilà la pièce, dit le notaire en prenant une feuille de papier
qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous
voyez: «lequel a requis Me Biolaz de dresser son testament».
--Eh bien?
--Il fallait mettre à la suite: «et l'a dicté». La mention que le
testament a été dicté est une mention nécessaire. Je l'ai omise.
--Exprès?
--Oui.
--Misérable!
--Attendez avant de dire ce gros mot-là, Anthelme; nous verrons qui de
nous trois le mérite.
--Et après, monsieur Biolaz? demanda Francis.
--J'ai négligé, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au
testateur et aux témoins, et enfin, troisième nullité, j'ai bien écrit
que le testateur était trop faible pour signer, mais je n'ai pas
constaté qu'il me l'avait lui-même déclaré.
La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une
émotion égale étreignait les trois hommes, et leurs trois colères se
heurtaient dans l'étroit espace qui séparait les visages, les bras,
les poitrines.
--Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en
écriture publique!
--Je le sais.
--Cela conduit un homme aux galères! dit Francis.
--Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux
galères, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que
voici.
Il tendit un petit papier carré et brun.
Les deux Chogne se reculèrent.
--Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt épreuves pareilles, et le cliché
est en lieu sûr.
Ce fut le cadet qui prit la photographie, et qui l'approcha de la
fenêtre. L'épreuve était floue; les rideaux du lit, les draps, les
oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit
très typique, mais imprécis et sans âge. Au premier plan seulement, à
l'endroit où la fenêtre avait versé plus abondamment la lumière, on
voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, évasées,
accolées, qui se terminaient par une dentelure.
--J'ai étudié le cliché à la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de
doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous,
les deux Chogne, de votre père mort que vous aviez jeté sous le lit!
Anthelme et Francis ne se retournèrent pas; ils se regardèrent l'un
l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre à Anthelme de ne pas
parler, et l'aveu d'un moment de désarroi. Francis retourna la
photographie, la considéra de près et de loin, pour se donner du
temps. Enfin il dit:
--Personne ne pourrait jurer que c'étaient les pieds d'un mort,
monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnaîtrait la figure qui est
dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucun danger pour
nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-là feraient du
bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frère et moi, nous
laisserons tomber le testament.
Le notaire ne répondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au
moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme
se détourna, et dit, comme s'il confiait un secret:
--Vous êtes tout de même fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je
ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand même.
--Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis.
Et il l'emmena.
M. Biolaz poussa la porte, et il écouta, avec satisfaction, le bruit
du ressort qui terminait la visite.
AUX PETITES SŒURS
I
Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
l'appentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
chaise qu'il venait de rempailler: car il était, de son état,
rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis
l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il
se sentit pauvre.
Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas
toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas
l'être. A l'armée, par exemple, quand il était sergent de zouaves, de
quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et
bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à
la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant,--à
cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si
décoratifs,--les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins
blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses
compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret
ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques
fortes bordées militaires, à des anniversaires glorieux: une poule
chapardée à des Bédouins; deux ou trois réparties trop vives à des
chefs plus jeunes que lui; des misères. L'actif était superbe: cinq
campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à
l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir, la
menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en
triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur
les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crimée.
On le mettait en avant, ces jours-là, à cause de sa prestance et de
quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et
aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino,
et une balle dans le mollet, à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire.
Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur
grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient
seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à
toute épreuve. Le Bolloche était heureux.
Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et
sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie
civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être
commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude.
Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément
trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais il
commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer
pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison
bâtie dans un bas-fond, au delà des octrois, et autour, un pré de
quelques ares, ou pour mieux dire deux bandes d'herbe en pente,
traversées l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un
marécage en rond, grand comme une aire à battre.
Le voisinage des joncs qui poussaient là, l'ignorance de tout métier,
une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit
à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui
arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui
donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années
encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.
Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue,
et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une
fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde.
Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
immédiate. Il voulut,--bien que très peu dévot,--la porter lui-même à
l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait
être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien
désiré tant qu'elle.» Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que
la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas, elle se roulait
dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était
content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la
consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des
chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les
arbres, au temps des nids.
A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte
pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers,
des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis,
l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et
plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention.
Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement
joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux
couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure
à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.
Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à
l'envi,--car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieille mère
aveugle,--il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas
aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et
dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on
l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose
de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux
plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout
droit, si franchement qu'on devinait en elle un cœur tout simple.
Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une
chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie,
beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en
deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son
goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin
de fuchsia rouge à son corsage d'indienne.
Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui, Le
Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour
causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
travaillant; comme elle était déjà d'un âge qui fait songer, ils
parlaient presque toujours d'avenir.
Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le
père Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit.
Après des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute
la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en
petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des
étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de
voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et,
quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il
avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la
souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la
bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.
Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère
augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes,
l'âne, les poulets et la chatte, qui formaient le personnel confié à
sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet
accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait
moins, peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat
serait le même. Il se trompait.
Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille
ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commença à manquer.
D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus
sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours
entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua
de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer
aux fenêtres, où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les
œillets en pyramide, son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de
chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause?
Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes,
supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures
massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon
marché sortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin,
des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier
blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un
métier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien
d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil
tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état
qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes
une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et
ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent
chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de
l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruine, n'ont
plus qu'à disparaître avec elles.
C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que
nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir
l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le
pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois,
grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet
pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le
dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé. Et voilà que cette
heure était arrivée. La grand'mère,--qui tenait les comptes, de
mémoire bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le matin même,
prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un
expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. C'est à quoi
Le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la
tristesse, à trois pas de l'appentis, un jour de printemps.
Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées
d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui
lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable
de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était
pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition?
Jamais il n'y consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire
à la grand'mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez,
demandez à l'Assistance publique...»? Allons donc! Est-ce qu'un
enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en
louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le
Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Évidemment il
n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà:
ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui
était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée
pour porter un tel deuil.
Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son
coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle
aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les
boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut
promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés,
couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces
trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues,
tendues de fil de fer aux endroits faibles, elles défendaient la
maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu
moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait
souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à
l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi!
Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte
vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec
ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses
charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs!
A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le
vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombant le
long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une
chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de
rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver
ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la
lueur du couchant qui traînait sur le pré. Quand Le Bolloche la vit,
il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus
dure de toutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.
--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
besogne, en voilà: une chaise, comme vous les aimez, à rempailler en
gros jonc.
--Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma
dernière, et je suis assis dessus.
Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant
seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle
était joyeuse. Qu'avait-il?
--Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.
Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son
énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau
que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement
comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre
chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et
hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait
côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire la taille cambrée
et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on
n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier
de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée.
Quand ils rentrèrent, Le Bolloche alla se placer en face de la
grand'mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de
la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste
familier d'ancien soldat.
--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.
--C'est vrai, mon petit.
--Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus
que je ne gagne. Ça ne peut durer: il faut que je m'en aille avec
Victorine.
La nonagénaire, tout alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un
tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
ridé de l'orbite.
--T'en aller, fit-elle, et où t'en iras-tu, Honoré?
Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand'mère l'eût
réellement regardé et qu'il n'eût pu supporter ce regard. Il répondit
avec un peu de confusion:
--Aux Petites Sœurs: Victorine prétend qu'on y est bien.
La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.