clairière d'où l'on voyait, devant soi, trois allées divergentes,
pleines d'une ombre étoilée que berçait le vent. Madame de Rueil
écouta, l'oreille tendue vers les lointains, là-bas, par où l'avenue
principale trouait les massifs du bois, par où se poursuivait cette
chasse du diplomate galopant une intrigue en fuite. Les grillons seuls
chantaient. Elle entendit cependant, après quelques minutes, une voix
assourdie par la distance et par les feuilles. La voix s'éleva trois
fois, et, bien qu'on ne pût distinguer les mots, il était évident
qu'elle était violente, qu'elle commandait. Puis tout se tut. Les bois
s'endormaient de chaleur. Autour de Monant, dans les taillis et dans
les futaies, on sentait diminuer même et mourir peu à peu ce long
frissonnement des frondaisons que l'oreille confond avec le silence et
qui défaille à certaines heures, comme le bruit de la mer.
Dix minutes s'écoulèrent. Madame de Rueil agita tout à coup son
ombrelle, et fit signe:
--Je suis là! Venez!
Au bout de l'allée verte débouchait M. de Rabelcourt. Il avait vu sa
nièce. Il s'avançait d'un pas moins rapide qu'en partant du château,
mais encore ému et forcé. Il devait entretenir avec lui-même une
conversation très vive, car sa canne faisait le moulinet, à
intervalles rapprochés, et s'abattait sur des pousses de ronces, et il
levait les épaules, et il se redressait par moments, comme s'il avait
devant lui un contradicteur.
Quand il fut à portée de la voix, madame de Rueil lui cria:
--Les avez-vous rattrapés?
--Oui!
Elle devint toute pâle. Il s'approcha.
--Alors, qu'avez-vous fait? Mon oncle, que je suis inquiète!
Qu'avez-vous fait?
--Mon devoir!
Il était rouge et essoufflé. Le sentiment de sa victoire le
remplissait encore. Mais il s'y mêlait de la pitié pour cette jeune
femme qui, de si loin, le regardait venir et se troublait à mesure.
M. de Rabelcourt s'arrêta, à deux pas d'elle, et dit:
--Ne t'alarme pas, ma pauvre chérie; ne t'agite pas; laisse-moi
reprendre les choses à l'origine...
Mais elle l'attira, se recula un peu, le fit asseoir près d'elle.
--Vite, vite, dites-moi au contraire ce qui vient de se passer... Je
suis si malheureuse!... C'est ma faute... J'aurais dû vous expliquer
ma lettre... Vous n'avez pas compris...
--Tout, mon enfant, tout...
--Mais non!
--Laisse-moi parler! Tu vas voir! Mais ne m'arrête plus! Oui, ta
lettre m'a donné le premier soupçon, presque une certitude. J'accours
à Monant; je te vois agitée; je vois ton mari gêné par ma présence!
j'interroge madame de Saint-Saulge, elle avoue...
--Quoi donc, puisqu'il n'y a rien?
--Elle avoue cette trahison dont tu souffres, malheureuse enfant, et
que tu voudrais me cacher maintenant! reprit M. de Rabelcourt, en
levant les deux bras. Elle le fait avec un cynisme complet, à moi ton
oncle, chez toi! Ah! je ne l'ai pas manquée, tout à l'heure! J'ai
aperçu ton mari qui la rejoignait dans les allées, j'ai couru après
eux, la colère me rendait la jeunesse, je les ai, non pas rejoints,
car ils trottaient presque, mais approchés d'assez près pour que ma
voix portât, et...
--Mon Dieu, qu'avez-vous dit?
--J'ai dit, de toutes mes forces: «Monsieur de Rueil, vous trahissez
vos devoirs les plus sacrés, mais désormais, il y a un témoin, c'est
moi!»
--Et qu'est-ce qu'il a fait? il s'est emporté?
--Non.
--Il a répondu, du moins, très vertement?
--En aucune façon: au lieu de s'arrêter, il a continué à courir, il a
seulement tourné la tête, et il m'a jeté cette simple impertinence:
«Au revoir, tonton!» pendant que sa complice, encore plus légère que
lui, l'entraînait. Je les ai entendus rire, Guillaumette, rire, quand
je ne les voyais plus!
--Ah! tant mieux! tant mieux!
Elle n'en put dire davantage. Des larmes, l'agitation de ses nerfs, le
contre-coup de l'émotion qu'elle avait eue l'empêchaient de parler.
Et, à demi tournée vers M. de Rabelcourt, elle faisait signe avec ses
paupières, avec ses lèvres qui se relevaient aux angles, avec toute sa
jolie tête blonde qu'elle agitait: «Ne faites pas attention, j'ai eu
peur, j'ai un moment de faiblesse, mais je suis contente, enchantée,
ravie, et je vais vous le dire!»
M. de Rabelcourt la crut folle. Il la considérait en silence, il
étudiait ces jeux changeants de physionomie et ces gestes qui
s'effaçaient l'un l'autre; il éprouvait un peu d'inquiétude et de
remords devant sa nièce, comme devant un de ces jolis jouets fragiles,
dont on a faussé le ressort sans le vouloir, et qu'on ne sait plus
comment réparer.
Elle se répara toute seule.
Madame de Rueil cessa de pleurer tout à coup, saisit les deux mains de
son oncle, et devenue grave, affectueuse même, ayant retrouvé cette
limpidité du regard qu'elle avait plus que personne, elle dit:
--Mon cher oncle, c'est ma faute, mais vous avez commis une erreur
énorme!
Elle ressemblait si bien en ce moment à la raison qui parle, elle
avait un tel air de conviction, qu'il perdit toute la sienne. M. de
Rabelcourt sentit qu'il avait erré, et rougit par avance de ce qu'il
allait apprendre.
--Quelle erreur, Guillaumette? demanda-t-il. N'es-tu pas malheureuse?
--Je l'ai été vingt-quatre heures. Je ne le suis plus du tout.
--Ton mari ne te trompe pas?
--Il est le plus fidèle et le plus aimant des maris!
--Je n'ai cependant pas rêvé ma conversation avec madame de
Saint-Saulge?
--Une plaisanterie!
--Elle m'a parlé d'une liaison d'Édouard!
--Avec moi.
--Elle vient de l'emmener chez elle.
--De mon plein consentement: il déjeune aux Roches.
--Alors, pourquoi diable m'as-tu appelé?
--Je n'en ai rien fait!
--Par exemple! Et ta lettre?
--Mon cher petit oncle, dit Guillaumette de sa voix la plus douce, il
ne faut pas m'en vouloir; vous avez trop d'expérience pour ne pas
savoir que les jeunes femmes, même les plus heureuses, ont des
moments où elles maudissent la vie, où leur jeunesse ne leur est pas
une consolation, au contraire. J'ai passé par une de ces crises-là. Ma
lettre a été écrite par votre Guillaumette, déjà chargée d'une assez
lourde famille...
--Jean, Pierre, Louise, Roberte, compta l'oncle.
--En six ans, reprit-elle. La mère souhaitait un peu de liberté, des
vacances... Elle a eu la surprise désagréable...
--Tu serais?
--Oui, mon oncle: un petit cinq!
--Avec ta taille fine?
--Nous le baptiserons cet hiver, à Limoges.
--Et c'est tout!
--C'est bien assez! Ne vous fâchez pas!
--Et tu as eu le front de m'écrire, pour si peu, que tu voudrais
partir avec moi pour Buenos-Ayres?
--Je l'ai regretté le lendemain!
--Et tu me donnes trois semaines d'angoisses en ne m'expliquant rien!
Tu me fais faire cent vingt-sept lieues. J'arrive, je te crois
trompée, je soupçonne madame de Saint-Saulge, j'offense ton mari, je
risque de brouiller deux ménages, j'aventure gravement ma réputation
d'homme du monde et de diplomate, et quand le mal est fait, tu veux
bien m'apprendre que tout ce beau désespoir te venait de ce qu'on
appelle une espérance! En vérité, non, ma chère, ce n'est pas
pardonnable!
* * * * *
M. de Rabelcourt retira ses deux mains que, jusque-là, Guillaumette de
Rueil avait retenues entre les siennes, et, froissé, redressé contre
le dossier du banc, il se mit à regarder vaguement les futaies.
La jeune femme n'essaya pas de se défendre. Elle se sentait en faute,
mais, se souvenant des recommandations d'Édouard et de l'heure qui
s'écoulait, elle s'efforça de deviner les intentions de M. de
Rabelcourt.
A l'autre extrémité du banc, les yeux vagues aussi et devenus
songeurs:
--Je me charge de vous réconcilier, dit-elle, avec madame de
Saint-Saulge...
Il ne répondit pas.
--Le plus difficile, continua-t-elle, ce sera de faire entendre raison
à mon mari. Vous, mon oncle, il vous excusera sans peine;... mais il
faudra lui avouer que j'ai écrit cette lettre fâcheuse, ridicule... Et
je m'en inquiète un peu... Il ne sera que trop disposé à penser comme
vous, que j'ai manqué d'esprit ce jour-là en ne me taisant pas, et que
j'en ai manqué hier soir, en me taisant... Il est si bon pour moi, que
ses reproches me sont infiniment durs.
M. de Rabelcourt la laissa continuer son monologue, sans l'interrompre.
Au bout d'un quart d'heure, il soupira, ses traits se détendirent, il
regarda sa nièce avec des yeux où il y avait beaucoup d'indulgence et
un peu de regret.
--Allons! dit-il, Guillaumette, rentrons au château. Je vais te rendre
l'explication toute facile: ne crains rien. Es-tu de force à revenir à
pied?
Ils se levèrent tous les deux.
En montant les marches du perron, M. de Rabelcourt, qui recouvrait de
moment en moment sa belle humeur, ajouta:
--C'est égal, le voyage n'aura pas été sans profit pour moi. Il m'aura
rappelé ce que nous sommes toujours tentés d'oublier, nous autres
hommes: qu'il ne faut pas se hâter de secourir une femme qui se
plaint. Fais atteler, ma petite Guillaumette.
* * * * *
Quelques minutes plus tard, comme la Victoria qui faisait le service
de Monant à la station voisine emportait M. de Rabelcourt et tournait
l'angle du château, le diplomate allongea la tête hors de la voiture,
et, complètement rasséréné, souriant déjà aux ombrages de Wimerelles,
saluant sa nièce qui se penchait à une fenêtre basse:
--Au revoir, cria-t-il, au revoir, Guillaumette! Ne me dérange pas
pour le sixième!
LE
TESTAMENT DU VIEUX CHOGNE
Rien ne disait l'heure, si ce n'est le silence. On devait être au
milieu de la nuit, ou un peu après, dans cette courte période, point
mort du cadran, où les chiens de garde eux-mêmes s'éveillent
difficilement. A peine s'il arrivait de l'étable, à de longs
intervalles, un meuglement bref, la plainte d'une bête fatiguée par la
chaleur que la neige des toits maintenait amassée. Pas de bruit; pas
de lumière non plus dans la grande salle de la ferme. Deux hommes
étaient cependant assis près de la table où mangeaient soir et matin
les maîtres et les domestiques de la Grange de Beinost; tous les deux
du même côté et regardant le lit dont les draps et l'édredon étaient
immobiles et soulevés, dans toute la longueur, par une forme humaine.
Autour du lit, à droite de la cheminée, des linges traînaient à terre;
d'autres séchaient, étendus sur le dos d'une chaise, devant des tisons
dispersés, que la cendre aveuglait. Ailleurs, le long des murs de la
pièce, il y avait, comme dans toutes les fermes de la région, une
provision de bois soigneusement empilée, un vaisselier, une armoire
couronnée de paires de bottes dont les tiges s'évasaient, un coffre,
deux ou trois sacs de pommes de terre ou de châtaignes. Ces choses,
très vaguement, émergeaient des ténèbres. Le reflets des champs de
neige, qui ne perdent pas toute clarté dans la nuit, entrait à travers
les vitres des fenêtres opposées, et maintenait, pour les yeux
habitués des témoins, un peu de la vie des couleurs et des reliefs.
Les hommes parlèrent enfin, à demi-voix.
--Depuis une heure, dit l'un, il n'a pas bougé.
--Je n'entends plus le souffle, répondit l'autre.
--Il a passé si subitement, reprit l'aîné, qu'on n'a pas eu le temps
de lui faire faire son testament. Ça ne se peut, pourtant, que Mélanie
partage avec nous le bien du père.
--Non, ça ne se peut: le pré doit nous rester, et aussi la vigne d'en
bas et toute la Grange.
--Alors, tu es d'accord avec moi, Francis?
--Oui.
--Tout à fait?
Le cadet répondit d'un signe de tête, accompagné d'un abaissement des
paupières, qui signifiait: «Je sais ce que j'ai à faire, inutile de
parler.» Il était jeune, maigre, sans teint, jaune de cheveux; il
avait le nez aquilin, les yeux pâles et toujours errants. Quelques-uns
le prenaient pour un être de peu de jugement: ils ne remarquaient pas
le rire bref qui avait peine à détendre les lèvres et les joues, mais
où transparaissait un esprit résolu et rusé.
Anthelme, l'aîné, lourd paysan, barbu, épais de visage et camard,
donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait,
lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des
mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui à la
Grange de Beinost; le vrai maître était cependant le père qui venait
de mourir, et après lui le cadet qui ressemblait au père. Francis se
leva le premier.
--Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des témoins, et
du reste.
Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinière noire dont la bouche,
trop tôt tirée par le mors, était restée allongée par un rire stupide,
attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait
auprès du traîneau, il avait une dernière recommandation à faire, et,
quand la porte de l'étable s'ouvrit:
--Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz!
Et il rentra aussitôt, en secouant sa veste. Anthelme s'était
enveloppé dans une limousine doublée, manteau de misère, qui servait
depuis vingt années à tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa
tête disparaissait presque dans l'entonnoir du col relevé. Il
s'avança, portant devant lui la lanterne allumée, qu'il fixa dans une
bague de fer, à droite du siège, et il partit. La montagne était
entièrement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de
la vallée. Il tâchait donc, dans le rayonnement des pentes, de
reconnaître le lacet qu'il n'aurait pu quitter sans risquer sa vie.
Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard
glacé, dormaient. Aucun bruit ne montait des vallées. Rien ne remuait,
dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, très haut sur le Colombier, la
flamme de la lanterne qui faisait, autour du traîneau, un halo
minuscule, et qui descendait en zigzags à travers les champs de neige.
Anthelme Chogne allait chercher le notaire.
Ces Chogne étaient connus dans la montagne pour une famille riche,
processive, et de tout temps redoutable à ceux qui ne la servaient
pas. Les voisins disaient: «On ne fait jamais une bonne affaire avec
un Chogne, et ceux-là sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.»
Le vieux père ne descendait presque jamais de sa ferme, perchée à huit
cents mètres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, où les
crêtes diminuent, et où la montagne élargit ses flancs. Autour de la
Grange de Beinost, quand l'été avait fondu la neige, on n'apercevait
que des pâturages maigres et semés de pierres, et quelques champs non
limités, où l'écorce du sol, égratignée par la charrue et par la
bêche, donnait de maigres récoltes de seigle, de fèves et de pommes
de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que
côtoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin
rouget, clairet, piquant, très renommé dans la contrée. C'était la
richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la
ferme, montant toute noire, pressée, fût contre fût, jusqu'au sommet
de la chaîne, une forêt de pins qui n'appartenait point aux Chogne,
mais que les Chogne exploitaient, dévastaient, de père en fils, avec
une audace contre laquelle le propriétaire n'avait jamais trouvé de
défense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais
vu le bûcheron qui les abattait; s'ils étaient trouvés au bas de la
montagne, dans les plis où les troncs d'arbres coulent, soit avec les
avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prétendaient toujours que
le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achetée par eux,
sur les lisières, et la preuve était impossible contre eux, dans ce
pays vaste, peu habité, difficile d'accès, et où pas un témoin
n'aurait osé dire: «Chogne a menti.» Sombre d'humeur, avare, très rude
avec les siens, le père Chogne n'avait jamais pu supporter la présence
d'une femme à la maison. Son unique fille, Mélanie, à l'âge de quinze
ans, hébétée par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'était
placée comme domestique à Nantua. Elle avait à présent vingt-cinq ans.
C'était elle qu'il fallait dépouiller de la vigne et de la Grange, et
de tout ce que le père aurait pu lui enlever s'il n'était pas mort si
vite, par cette nuit d'hiver.
Anthelme avait mis la jument au trot dès l'arrivée en plaine. Il
traversa les bourgs, l'un après l'autre, sans arrêter, et c'est à
peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre côté
de la vallée et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey
avec Hauteville. La neige était molle et très épaisse sur les
hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette région
nouvelle. Le traîneau glissait sur une route large, balisée par des
forêts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aisée et
rapide. Le paysan s'arrêta dans la principale rue de la ville, vers le
milieu, devant une porte à laquelle on accédait par quatre marches,
munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout
le corps fumait comme une mare au petit jour.
--Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il.
Et il tira, en même temps, la sonnette. Une musique aiguë et prolongée
lui répondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans
fruit. Au troisième appel seulement, les volets du premier étage,
légèrement poussés sur la tôle de l'appui, chassèrent dehors un
bourrelet blanc qui s'émietta en l'air, et une voix demanda:
--Vous ne pourriez pas sonner moins fort? Qui êtes-vous?
--Je viens vous querir pour un testament.
--Est-ce pressé?
--Oui bien.
--Alors, j'irai dans la matinée. Qui êtes-vous?
--Dans la matinée! Mais non! C'est tout de suite qu'il faut venir.
Tout est prêt.
L'homme éleva la voix, de façon à être entendu jusqu'au fond des
alcôves, où les voisins dormaient sous les rideaux tirés.
--Ouvrez, monsieur Biolaz; c'est dans la loi que les notaires ne
peuvent pas refuser les clients! Ouvrez!
Les volets se rapprochèrent l'un de l'autre. Puis Anthelme perçut le
bruit douillet des bourrelets de la fenêtre qu'on fermait. Il ne
demeura dehors que le temps qu'il faut à un notaire pour allumer une
bougie, pour expliquer à sa femme qu'il n'y a pas de danger, pour
chausser des pantoufles, enfiler un pantalon, y insérer les plis
amples de la chemise de nuit, et descendre un étage.
--Entrez vite, dit M. Biolaz; il fait diablement froid.
--Vous ne me l'apprenez pas!
--Par ici, dit le notaire, en poussant, à gauche, dans le corridor, la
porte de son cabinet.
Il passa le premier, avança une chaise, dans l'ombre troublée par la
bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit à la place
accoutumée, en élevant le bougeoir, pour étudier le client. Celui-ci
déboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur
laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette,
et proclamait:
--Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost.
--Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! très bien! Qui
donc est malade, chez vous?
--Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sûr.
--Très bien; très bien, répéta le notaire.
Les deux hommes s'observèrent l'un l'autre pendant une demi-minute de
silence, chacun cherchant à lire et à ne pas être lu. Les visages
restèrent inexpressifs, au cran d'arrêt. Néanmoins, par une
communication directe, qui s'établit toujours entre deux esprits en
lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: «Tous
les Chogne sont des canailles; défions-nous.» M. Biolaz, de son côté,
sut, à n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost,
songeait: «Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne
opinion, mais je suis plus fin que lui.» Cet homme encore jeune et
tout rond, rappelait par sa figure tavelée de rouge, ses paupières
abaissées, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lèvres, ses
cheveux coupés en brosse et comme à l'ordonnance, par la gaucherie de
son geste, le type légendaire du fantassin qui entre à la caserne:
mais il avait toujours vécu dans le pays et approfondi ce qu'il
nommait «la clinique notariale». Il demanda:
--Vous aurez des témoins, à cette heure-ci?
--Ils seront à la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah
çà!...
Le cou du paysan se tuméfia; ses yeux rosirent; il frappa du poing la
table.
--Ah çà! vous déciderez-vous, à la fin?
M. Biolaz eut un papillotement de paupières et une sorte de salut de
la tête qu'Anthelme prit pour un signe de peur. Il ne répondit pas,
mais se leva, saisit une sacoche pendue le long de la tapisserie
verte, y glissa du papier écolier, du papier timbré, des plumes, et,
au dernier moment, un objet enfermé dans une gaine de cuir haute d'une
main, rectangulaire, qui se trouvait sur le bureau.
--Vous savez, dit Anthelme d'un ton de moquerie, vous n'avez pas
besoin d'emporter votre revolver: la maison est sûre.
Le notaire fit claquer le ressort qui fermait son sac.
--Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver
que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des
notes, quand j'en ai besoin.
Anthelme n'attendit pas longtemps dans la rue. M. Biolaz reparut,
chaussé de bottes, enveloppé d'une peau de bique, traînant après lui
une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une
recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha à
l'arrière du traîneau, la valise sous la tête, et murmura:
--A vos ordres, monsieur Chogne!
Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu'à ce qu'il fût
arrivé au bas de sa montagne, près de sa vigne, Anthelme sembla
n'avoir d'autre préoccupation que de faire galoper sa jument déjà
lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva,
rendit la parole au conducteur. Anthelme se détourna à moitié, sur le
siège du traîneau. Il vit, à l'aspect des brumes qui se formaient en
paquets, que le jour approchait, et que la matinée serait claire.
--Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon père?
--Pour l'avoir rencontré, une ou deux fois, dans des foires.
--Il vous reconnaîtra sûrement, lui; il a une mémoire!... Dites donc,
monsieur Biolaz, et mon frère Francis, le connaissez-vous bien?
--Pas du tout.
Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta:
--Il sera peut-être là; il n'y sera peut-être pas: il est allé au
médecin, rapport au père, n'est-ce pas?
De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Dès que le
traîneau vira sur l'espèce de plate-forme qui s'étendait en arrière de
la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avança
dans la nuit, en disant:
--Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il
se plaint tout le temps.
Le notaire entra. La salle n'était éclairée que par une lanterne
d'écurie, à verre bombé, qu'on avait placée au milieu de la table. Il
aperçut le lit, mais il ne put voir du malade, caché entre les
oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant,
tourné du côté de la venelle. Il s'échappait de là une plainte
ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrêta dans les
environs de la cheminée parmi les chaises chargées de linge. Les
rideaux étaient à moitié fermés.
--C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez
bien?
Une voix assourdie répondit:
--Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! là, là, que je suis
malade, mon pauvre monsieur!
--Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi?
Au fond de la pièce, plusieurs voix d'hommes protestèrent:
--Faut le laisser... Il est assez malade comme ça... Puisqu'il ne veut
pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter?
On entendit la voix traînante du notaire:
--Passez-moi la lanterne?
Les quatre mots tombèrent dans un silence aussi profond que s'ils
avaient été prononcés au milieu des champs de neige et de la brume de
l'aube. M. Biolaz les répéta, du même ton tranquille. Alors, l'homme
qui était venu au-devant de lui, dans la cour, un très grand, qui
avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse
de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz
n'insista pas; mais il observa, en se penchant, le testateur qui
s'était remis à geindre, puis il se détourna vivement. Au fond de la
pièce, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans écoutaient et
regardaient, respirant à peine, le buste tendu en avant. Le mouvement
du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient été pris en
faute. L'un d'eux dit avec humeur:
--Faites donc votre métier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner
comme ça dans votre peau de bique.
Le notaire n'hésita plus: il eut le sentiment qu'il était seul contre
cinq, car Anthelme rentrait, après avoir dételé la jument, et il
disait:
--C'est ça; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; là,
vous serez bien pour écrire; nous n'avons plus de pétrole,
malheureusement; on a tout dépensé ces jours-ci, vous comprenez.
Puis, comme M. Biolaz commençait à demander aux témoins leurs noms,
prénoms et professions: