Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager

aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il

désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup

d'œil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il

revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme

la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de

Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux

douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes

jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient

moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt

débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de

son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de

l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant

écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson

d'aise que doivent éprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il

se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un

renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries,

Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un

double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore,

dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de

présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes,

éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de

la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et,

sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des

mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle,

et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par

exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace

de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait

en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se

penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle

jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait:

«Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est là.» L'oncle

songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir.

Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme

au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale

et mesurée.

Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles.

Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate

s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter

qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles

rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles

commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de

nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et

elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une,

elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des

yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un

mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un

geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne

plus revenir.

Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles

dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui

s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge,

femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par

l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le

timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle

tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une

autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et

surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre

madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien

expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou

ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique

de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne

demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien

livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses

précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel

avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de

Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau.

Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge,

il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une

conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la

baronne était pelotonnée:

--Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des

meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite!

--Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient

très différents.

--Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui

rapprochent les natures les plus opposées.

--Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame

de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions

sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé

que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez

elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime

beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même...

--Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?

--Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses

misères? même les plus heureuses, même Guillaumette?

Il se pencha un peu plus, et murmura:

--Vous savez donc tout, vous aussi?

Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin

de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher;

elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A

quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de

ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux

dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!»

Elle répondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chaîne

d'or de son face-à-main, qu'elle enroulait sur le bois de son

éventail:

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Que Guillaumette, d'abord, a l'air préoccupée.

--Je ne trouve pas.

--Elle nous regarde sans cesse, voyez!

--Apparemment nous lui sommes chers, tous deux.

--Elle ne danse pas!

--C'est... tout naturel.

--Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse

autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai deviné

l'injure qu'on lui a faite, le délaissement, l'abandon... Pauvre

petite!

Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux,

qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son

face-à-main pour mieux considérer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse

amusée, son large mépris de la finesse des hommes, son ravissement de

trouver une occasion de berner un diplomate, l'espièglerie de

l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans,

s'épanouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet

de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa

méprise, penchant un peu la tête:

--Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle.

--Justement!

--Bien forte!

--J'en étais sûr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais

deviné à ses signes certains. Mais quel triste événement, madame, et

invraisemblable!

--Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout

le monde...

Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter:

--Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose?

--Un soupçon, vague encore. C'est si récent!

--Deux mois, peut-être?

--Pas plus de trois, assurément, dit madame de Saint-Saulge en riant

tout à fait.

--Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une

situation pareille avec tant de détachement. Vous n'avez pas, comme

moi, des liens étroits de parenté avec Guillaumette. Dites-moi:

a-t-elle fait des reproches à son mari? Y a-t-il eu des scènes?

--Mais, je n'en sais rien! répondit la jeune femme, en ouvrant son

éventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des

détails d'une intimité...

--Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y

ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage... Ma nièce

est si brave qu'elle a dissimulé... On ne lui reproche rien, j'espère,

pas la plus légère faute?

--Comment dites-vous?

--Je dis qu'Édouard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je

pensais!

--Mais non, monsieur, il ne l'est pas!

--Vous l'absolvez?

--Sans doute: un homme accompli, sérieux et gai, charmant, que tout le

monde aime!

«C'est elle», pensa M. de Rabelcourt.

Il se leva, sévère, et, incapable de contenir son indignation:

--Madame, murmura-t-il, vous êtes très jeune. Mais dussé-je vous

paraître appartenir à l'âge du fer ou de la pierre, je trouve la

conduite de monsieur de Rueil inqualifiable.

La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, répondit après

un instant:

--Quel drôle de dictionnaire vous avez, monsieur!

--Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond

même de nos sentiments qui diffère... complètement... complètement.

Il salua, et la jeune femme suivit, de ses yeux où le rire diminuait,

cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogué dans sa riche

collection de souvenirs mondains.

Il faisait chaud. La soirée manquait d'entrain depuis l'arrivée de ce

personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de

madame de Rueil et, de près, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se

traîna une demi-heure encore, jusqu'au thé. Puis, le bruit des

voitures, tournant une à une devant le château, fit crépiter les

vitres. Les voisins se séparèrent avec des «Charmante soirée, à

bientôt», qui n'étaient pas tout à fait aussi faux qu'ailleurs. Madame

de Saint-Saulge, en prenant congé de son amie, lui dit à l'oreille:

--Exquis, ton oncle!

--Tu trouves?

--Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a inventé sur ton

compte une histoire folle. Je l'ai emballé. Nous avons fini par nous

dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin.

Guillaumette répondit, avec le sourire calme qui lui était habituel:

--C'est cela, chérie, à demain.

Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son

mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron.

A peine la porte fut-elle fermée, que M. de Rabelcourt, ressaisi par

le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant

entre ses deux mains la main de sa nièce, lui dit tragiquement, à mots

pressés:

--Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me

diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant!

Elle n'eut pas l'air de comprendre.

--Mais, je n'ai rien à vous dire, mon cher oncle!

--N'équivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appelé?

--Non.

--Ta lettre!

Guillaumette de Rueil rougit jusqu'à son auréole blonde. Embarrassée,

hésitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se

demandant s'il fallait ou non se confier à l'oncle si peu discret,

qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se décida pour la négative,

et, mettant ses deux bras sur les épaules du vieillard, rieuse et

caressante, elle l'embrassa en disant:

--J'ai écrit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour,

bientôt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus

rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir...

--Certes oui!

--Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites

jamais allusion devant Édouard! Il serait furieux contre moi.

--Allons, mon cher oncle, dit Édouard de Rueil en entrant, une partie

de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures!

--Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai

cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de

soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre,

Guillaumette; je me retire.

Un moment plus tard, sur la première volée de l'escalier, M. de

Rabelcourt, très digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur

le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par

petites enjambées saccadées qui faisaient valoir la forme et

l'élasticité de son mollet. Devant lui, le valet de chambre portait

le bougeoir. Dans le grand salon, derrière la porte entre-bâillée,

monsieur et madame de Rueil, pris d'un accès de gaieté, se disaient:

--Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le

trouve d'un baissé! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tête

pareille?

--Pas encore. Je le saurai demain.

--Est-il de passage, au moins?

--J'espère...

--Vous ne l'avez pas invité?

--Oh! pas précisément!

--Délivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin

de la semaine, nous réintégrons Limoges. S'il reste ici, je considère

mon congé comme déjà fini!

Elle réfléchit un moment, et dit:

--Je trouverai en dormant.

Lui, habitué à ce qu'elle eût de l'esprit pour deux, il la regarda

avec admiration, la crut sur parole, et déjà délivré, demanda:

--Si nous montions, nous aussi?

Et ils montèrent, sans valet de chambre et sans solennité.

III

M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de

lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à

travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut

le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit

s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille

expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir:

--Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une

femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son

indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident

discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parent accourt.

Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même

son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences

nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la

séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin

d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il

aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui

dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est

acquise; agissons!»

A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la

salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux

immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean

et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les

deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons

de laine.

--Bonjour, mon oncle!

Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois

sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et

s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait, peu paternel,

n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.

--Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?

--Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant

vingt ans et les hommes avant trente.

Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la

chaise où il était assis, et disait:

--Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?

--Toujours, mon neveu.

--Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous

que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs

penchés, rires discrets, rien n'y manquait.

--Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant

sa tasse de chocolat à la crème.

--Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le

cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le

monde!

M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'œil de pitié, comme à une enfant

qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un

peu étonné, de l'autre côté de la table:

--Une évaporée!

--Pleine de bon sens, pleine de cœur, dit Édouard.

--Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil:

je crois qu'elle en a pour deux.

Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui

ressemblaient à tous les autres.

--Votre meilleure amie? ajouta-t-il.

--Sans doute.

--Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé;

vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que

Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie--il appuya sur

l'épithète--m'a tenu des propos...

--Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure

s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous

connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricte obédience. Avouez

que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de

l'Amérique du Sud...

--Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de

ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats...

Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M.

de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta:

--Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a

fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je

n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale

et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme.

--Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que

prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a

pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous

la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé.

--Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil

doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix

lieues d'ici.

--Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait.

--Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M.

de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans

votre maison!

--Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame,

dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans

le petit salon.

Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du

rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre

enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé

mot:

--Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus

belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le

Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et

ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir.

Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes,

auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui

voulait dire: «Je vais me taire, mais ne me laissez pas longtemps en

présence de votre oncle: il m'exaspère!»

Puis elle traversa l'appartement et sortit.

M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne

prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre.

Édouard de Rueil ne le retint pas.

IV

Après cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient

et s'embrassaient.

Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait.

--Vous êtes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle

n'est pas bon psychologue!

--Soupçonner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans

un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant Édouard qui n'a

pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela?

--Pourquoi avez-vous écrit?

--Je ne savais pas ce que je faisais.

--Dites tout à votre mari!

--Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai été sotte, et il aura raison.

Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scène de famille,

Rabelcourt contre Rueil.

--Faites mieux.

--Quoi donc?

--Cédez-moi Édouard. Je l'invite à déjeuner. Tout s'arrange: ma

voiture est au bout du parc; nous partons à l'instant, lui et moi; je

le garde jusqu'à cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre

oncle à la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de

nuages pour faire l'éclair.

--Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre!

--C'est promis.

Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte

de la salle à manger, et, passant la tête dans l'ouverture:

--Édouard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce

pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de

Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite à déjeuner.

--J'y cours! dit Rueil. Tâchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc

contre moi?

--Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant

le bras.

Ensemble ils descendirent le perron, et madame de Rueil les vit

s'éloigner doucement dans l'avenue ensoleillée, vers les bois qui

commençaient à mi-pente. L'ombrelle cachait la tête de madame de

Saint-Saulge, mais on entendait la note perlée de son rire. L'officier

secouait la tête comme pour dire: «Ce n'est pas croyable!» faisait des

gestes avec sa canne, se penchait pour entendre ce que racontait sa

voisine, et les confidences devaient être amusantes, car elles

modéraient l'allure de leur commune jeunesse. Ils formaient un joli

groupe, lui, serré dans un complet d'étoffe bleue, qui faisait valoir

sa haute taille, elle vêtue d'une robe claire, mousseuse, rayée de

mauve, dont la jupe, à cent pas, traînant sur l'herbe et sur le sable,

avait l'air d'un grand pavot blanc. Guillaumette les suivit du regard,

à travers les vitres, et ils allaient atteindre le tournant de la

futaie et disparaître sous les arbres, quand elle observa que son amie

avait relevé son ombrelle, regardé une seconde du côté de la maison,

et pris tout aussitôt une allure plus rapide Madame de Saint-Saulge

fuyait avec son invité.

Devant qui?

Ce ne fut pas longtemps une question.

Se dégageant de l'ombre de la tour de droite, passant entre les

verveines du massif central et la corbeille de pétunias qui bordait la

pelouse, lancé à toute la vitesse que permettait la rondeur de son

buste, M. de Rabelcourt apparut. Il filait dans la même direction. Sa

tête, qu'il tendait en avant, ses yeux fixés sur le lointain de

l'avenue, suivaient les fugitifs. Il les avait aperçus de sa chambre.

Doutant de ses yeux, il avait examiné, avec ses jumelles d'opéra, ce

couple de jeunes gens qui s'évadait si résolument et si gaiement dans

la campagne. C'était lui! c'était elle! M. de Rabelcourt n'avait pas

hésité. Il avait saisi sa canne, descendu l'escalier, ouvert la porte

avec précaution. Il s'était juré de les rattraper, et, de tout son

pouvoir, il s'efforçait d'accomplir sa promesse.

Madame de Rueil devina bien que les promeneurs, là-bas, hâtaient la

marche à cause de lui. Mais elle hésitait à croire que son oncle

cherchât à les rejoindre.

Elle étudia un moment la silhouette diminuante de M. de Rabelcourt.

Bientôt le doute ne fut plus possible. «Ah! mon Dieu! pensa-t-elle, il

court après eux!»

Elle ouvrit la fenêtre, et appela:

--Mon oncle! mon oncle!

Il n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Ses épaules se

trémoussant, ses jambes qui décrivaient des courbes inusitées et

soulevaient à chaque pas une fusée de poussière, son chapeau de soie

agité par la course et présentant au soleil toutes les faces du

cylindre, continuèrent de s'éloigner vers les allées couvertes où

venaient de disparaître madame de Saint-Saulge et Édouard de Rueil.

Guillaumette aurait voulu avoir un cheval, une bicyclette, des ailes,

pour courir après lui, l'arrêter, prévenir un esclandre.

Agitée, inquiète, ne pouvant songer à empêcher désormais la rencontre

des deux parties adverses, elle prit un chapeau de jardin, le piqua

rapidement sur ses cheveux, et, s'engageant dans un sentier qui

coupait la prairie et rejoignait les bois sur la droite, elle

s'enfonça sous la futaie, afin de trouver au moins son oncle au

retour, quand il reviendrait de l'extrémité du parc, et par le chemin

le plus direct.

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 8 / 14 段