M. de Rabelcourt, Louis-Jean-Népomucène, assis sous une tonnelle de

jasmin, au fond de son jardin anglais, murmura:

--Je suis un lâche!

Et il ajouta presque aussitôt ce commentaire, qui n'alla pas plus loin

que les parois vertes, immobiles dans la chaleur de juin:

--Elle n'a plus que moi. Je suis son seul appui. Elle a crié vers moi,

voici déjà trois semaines, et je n'ai pas bougé. Je suis un lâche!

Chaque jour, plusieurs fois, M. de Rabelcourt s'adressait à lui-même

ce propos désobligeant, et il ne pouvait se décider à quitter le

domaine de Wimerelles, où il habitait l'été, à un quart d'heure au

delà de la frontière belge. Court et alerte, le buste un peu gros et

les jambes nerveuses, la figure pleine, colorée, rasée sauf deux

petits favoris qui étaient tout ronds au bas de l'oreille, et tout

blancs, et tout légers comme si on les eût fabriqués avec de la soie,

M. de Rabelcourt appartenait à cette catégorie des hommes âgés qui

restent jeunes. Leur jeunesse est presque toujours faite d'une qualité

particulière de leur esprit, que sa vie n'a pas détrompé. Ils gardent

l'illusion, ou d'eux-mêmes, ou de la science, ou de leur profession,

ou de la durée, ou seulement la curiosité de l'heure présente et le

goût du fait divers. Il suffisait d'observer les yeux de M. de

Rabelcourt, des yeux gris bleu, toujours frémissants et vibrants, qui

s'amusaient à regarder, qui fouillaient, qui interrogeaient, qui

lisaient le regard ou le sourire d'autrui, pour deviner que cet homme

avait, ou croyait avoir un talent singulier de psychologue. Pour lui,

toute visite, toute rencontre, même banale, ressemblait à une

consultation, et tournait à l'expérience. Il avait l'air de demander

à ceux qu'il abordait pour la première fois, surtout aux femmes qu'il

trouvait infiniment plus intéressantes que les hommes: «Quel est ce

cœur? Bat-il? Ne bat-il pas? Battra-t-il? A-t-il un secret? Peut-on

savoir?» et à ceux qu'il retrouvait, même à bref intervalle: «Où en

sommes-nous, depuis l'autre jour?»

Dans le monde de Bruxelles, qu'il fréquentait l'été, à Paris où il

vivait l'hiver, il avait la réputation d'un causeur aimable, d'une

érudition supérieure dans les affaires de cœur, un peu trop porté à

enrichir ses observations, et d'une discrétion au-dessous de la

moyenne, ce qui ne veut pas dire très sûre. On le recherchait, et on

le redoutait. On aimait, surtout dans leur fraîcheur, les histoires

qu'il contait. On avait peur de celles qu'il pouvait surprendre ou

inventer.

Tout s'expliquait, lorsqu'on apprenait que M. de Rabelcourt avait été

dans la diplomatie, et cette tension perpétuelle de sa curiosité vers

l'inconnu féminin, l'insistance et le papillonnement de ses yeux, le

tour insidieux de sa conversation, perdaient de leur singularité, et

devenaient une transposition, excusable et gênante, de l'habitude

professionnelle. On se disait qu'il avait un tempérament de

diplomate, qu'il continuait dans les salons sa carrière interrompue

par la retraite, et, si on craignait encore sa manière, on ne s'en

étonnait plus.

Il passait donc, dans deux capitales au moins, pour un homme d'esprit.

C'eût été le calomnier, d'ailleurs, que de lui refuser une certaine

sensibilité. Il aimait ses souvenirs de Washington, où il avait débuté

comme attaché d'ambassade, de Montevideo, de Valparaiso, de Lima où il

avait lentement monté en grade, de Buenos-Ayres, où, devenu ministre,

dans cette même Amérique d'où on ne le sortait point, il avait

vieilli, jalousé, croyait-il, oublié en réalité; il aimait les

dépêches qu'il avait adressées à vingt ministres successifs, et qu'il

était seul à connaître; il aimait des images familières que le seul

mot d'Amérique évoquait devant lui, des créoles, des métisses, des

Espagnoles, des Portugaises, des femmes qui fumaient, balancées dans

des hamacs, un bras pendant, sous l'ombre des bananiers et des

mimosas; il aimait ses voyages d'autrefois dans les défilés des

Cordillères, et son repos d'à présent dans la campagne plate de la

frontière belge, son chalet de brique, son jardin si différent d'une

forêt vierge, son angora qui ressemblait à une chenille jaune, ses

décorations, au nombre d'une vingtaine, enfermées dans un écrin aussi

gros qu'une valise; il aimait son cercle de Bruxelles où il passait

régulièrement le samedi et le dimanche de chaque semaine; il aimait

aussi la comtesse Guillaumette, sa petite nièce, sa dernière parente,

mariée à un officier de cavalerie, celle-là justement, au sujet de

laquelle, depuis vingt et un jours, M. de Rabelcourt s'accusait

d'égoïsme et d'irrésolution.

«Chère enfant! murmurait-il, sous la tonnelle de jasmin. A peine huit

ans de mariage, et déjà malheureuse! Elle si jolie, si spirituelle, si

ailée: un peu le portrait de mon frère, un peu le mien, avec une grâce

qui n'est qu'à elle! Et je n'ai pas répondu à sa lettre! Et je ne suis

pas accouru chez elle! Tu vieillis, Rabelcourt, tu as peur d'un voyage

en Berry; tu jouis de ton repos, tandis que Guillaumette pleure et

t'attend!»

L'ancien diplomate interrompit son monologue, pourchasser, d'une

pichenette, un pétale blanc, effilé, courbé comme le col neigeux d'un

cygne minuscule, qui venait de tomber, en tournoyant, sur la manche

de sa jaquette. Puis il releva son regard, et, par la baie cintrée de

la tonnelle, contempla amoureusement, avec l'inquiète tendresse qui

précède un adieu, le rectangle allongé que formait son jardin: les

grands arbres, pressés en mince futaie aux deux bords, et qui se

dressaient, comme une falaise verte, dans la plaine toute rase; les

deux avenues qui passaient à leur ombre et enveloppaient un ovale de

gazon; la pelouse, fraîche comme aux jours d'avril, arrosée chaque

matin, tondue chaque quinzaine, où les pâquerettes ne fleurissaient

jamais qu'à condition de se tapir contre le sol; enfin, tout au bout,

derrière le voile transparent de l'air qui tremblait, la maison rose,

basse, dont les tuiles étaient çà et là effleurées par des branches

d'ormeaux, éventails silencieux que remuait la brise d'été.

«Voilà donc ce qui me retient!» pensa M. de Rabelcourt.

Il releva la tête, qu'il avait un peu penchée en avant, pour mieux

voir par-dessous les tiges folles qui pendaient du cintre et

diminuaient l'ouverture de la porte, et il appela:

--Eugène?

Rien ne répondit d'abord, puis le sable d'une allée craqua, de plus en

plus nettement, sous des pas qui se rapprochaient. Le valet de chambre

de M. de Rabelcourt, blond et gourmé, vêtu de noir, apparut à l'angle

d'un massif.

--Eugène, tu vas monter dans ma chambre et préparer ma valise. Je

prends l'express ce soir. Mets mon habit numéro deux; c'est pour la

campagne.

Le pas s'éloigna, et se perdit dans le silence de la plaine accablée

sous le soleil, tandis que M. de Rabelcourt tirait de sa poche une

enveloppe lilas, déjà usée aux angles, l'ouvrait pour la vingtième

fois, et relisait, en sautant les phrases inutiles et scandant les

autres, une lettre qu'il aurait pu réciter.

«Mon cher oncle, je veux vous donner d'abord des nouvelles des

enfants... Jean, Pierre... Ta, ta, ta... Louise souffre des dents...

Ta, ta, ta... Roberte... Ta, ta, ta... Quant à moi, j'aimerais mieux

ne pas répondre à vos questions, si affectueuses. Il ne faut

interroger que ceux qui sont jeunes, gais, contents, car, sans cela,

on s'expose à se charger, hélas! inutilement, de la peine des autres.

Non, mon oncle, je ne suis plus la nièce rieuse que vous avez connue;

je voudrais pouvoir m'en aller loin, à Buenos-Ayres, à Lima, et vivre

libre avec vous. J'en ai assez de la vie. C'est trop lourd. Ah! bien

sûr, quand mes filles seront en âge de se marier, je leur dirai de

réfléchir à deux fois, à cent fois... Mais qu'est-ce que je vous

raconte? Il y a une faiblesse à se plaindre. Oubliez ce que je viens

d'écrire... Surtout ne me répondez rien à ce sujet: ce serait

désastreux. Racontez-moi plutôt la fin de cette histoire que vous

aviez commencé à me dire, dans votre dernière lettre, l'histoire de

cette madame de... Ta, ta, ta.--Recevez, mon cher oncle... Ta, ta,

ta.--Post-scriptum: Édouard est revenu d'Algérie, voilà neuf semaines.

Il se porte parfaitement.»

M. de Rabelcourt soupira longuement, en remettant la lettre dans sa

poche, mais sa physionomie, comme sa voix, était devenue de plus en

plus ferme, à mesure qu'il lisait.

«Est-ce assez clair, dit-il tout haut, assez limpide! Il n'y a pas

besoin d'être diplomate pour déchiffrer cette pauvre énigme. C'est

l'éternelle dépêche du livre jaune de la vie. Guillaumette se plaint

de son mari; elle souffre à cause de lui: la sécheresse du

post-scriptum est assez éloquente: «Édouard se porte parfaitement.» Il

l'a trompée. Où? avec qui? Est-ce à Limoges où ils sont en garnison?

Je ne le pense pas, puisque M. de Rueil vient de séjourner six mois en

Algérie, pour une mission topographique, et la lettre de Guillaumette

révèle une douleur qui éclate, une surprise; elle est un cri. Alors,

quoi? Je ne vois que deux hypothèses: une aventure algérienne, que

cette pauvre enfant a découverte, ou bien une liaison en Berry, au

retour, dans ce coin paisible où elle se réjouissait de passer leurs

trois mois de congé... Je vais savoir ce qu'il en est. Elle me le

dira, puisqu'elle a commencé les aveux. Elle m'appelle, puisqu'elle

m'a pris pour confident. Je pars, Guillaumette! Je pars! Je vais

t'aider!»

Il traversa son jardin, dans toute sa longueur, ouvrit l'écrin des

Ordres, où il choisit une décoration que Don Pedro avait attachée

lui-même sur la poitrine du «cher ministre», et ne put s'empêcher de

sourire tristement, en passant le ruban à sa boutonnière. «Je rentre

dans la diplomatie active, pensa-t-il, et il est de bon augure

d'emporter avec soi le témoignage de ses meilleurs succès. Puissé-je

réussir, comme j'ai réussi dans l'affaire de la concession Jacobson!»

Il dîna, et, la nuit venue, monta dans le rapide qui venait de

Bruxelles.

II

Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre

l'arrivée, au petit jour, par la gare du Nord, et le départ, dans

l'après-midi, par la gare d'Orléans, lui rendirent son élan naturel,

qu'une nuit de tressautements et d'éveils brusques avait un peu

déprimé. Quand il fut remonté en wagon, et qu'il se sentit rouler vers

ces campagnes du Berry dont il n'était plus séparé que par quelques

heures de route, il retrouva toute la confiance en son étoile

diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'idées et de

formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences

princières ou des entrevues avec les ministres de l'Amérique du Sud.

Son imagination le devançait et lui représentait le château de

Monant, vieille demeure familiale, d'où il s'était échappé de bonne

heure pour courir le monde. La dernière fois qu'il avait pris le

chemin du Berry, c'était pour assister au mariage de Guillaumette. On

avait retardé les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate eût le

temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours bâtardes

reliées par un corps de logis, posées sur une colline et enveloppées

de châtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de

gerbes de marguerites et de bleuets, où avait eu lieu le déjeuner, au

retour de l'église, et ce départ précipité, disputé, plein de trouble

et plein de joie des jeunes mariés, qui se levaient de table avant

leurs hôtes, et quittaient la salle pour se rendre à la station

voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pensée de tous!

Était-elle jolie, en ce moment-là, cette Guillaumette, radieuse et

émue, à qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins,

disaient, dans un murmure où il y avait des larmes et des rires mêlés:

«Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous,

Guillaumette! songez à nous, bien-aimée!» Et les regards étaient

attachés sur cette apparition souriante, arrêtée un dernier moment

dans l'encadrement de la portière qu'elle soulevait d'une main, sur ce

visage où chacun cherchait avec une jalousie secrète, avec des

sanglots refoulés, avec un désir infini, le rayonnement fugitif de la

parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, déjà détachée des autres,

ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus

fidèle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprême pensée de

Guillaumette, à l'heure où l'enfance finissait pour elle. Lui, protégé

contre l'attendrissement par la longue habitude des séparations, il

avait pleuré, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au

bonheur qu'il souhaitait à sa nièce, et qu'il enviait presque. Cet

Édouard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du

château de Monant, était si évidemment amoureux! Jeune aussi, plein

d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour

un peu brusque, rude, entêté, mais ses camarades le jugeaient comme

une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison.

«Qui l'eût dit alors? se répétait M. de Rabelcourt, en voyant l'ombre

descendre sur les campagnes embrumées du Berry. Qui l'eût deviné?

Rueil, avec son grand cou, son nez busqué, ses yeux très noirs, avait

l'air d'un aigle, d'un épervier, mais pas le moins du monde d'un

tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela même a dû

augmenter. En vérité, j'ai là une jolie affaire sur les bras!»

Il s'inquiétait un peu de son rôle. Mais une petite fièvre

d'amour-propre et de colère le poussait en avant.

Il était huit heures du soir, lorsqu'il mit pied à terre sur le quai

d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque désert,

couvert d'arbres et frais comme une cave à champignons.

--Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir à onze heures! Enfin, m'y

voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brûlants, des

nuits glacées!

Il jeta sur ses épaules, bien qu'il eût mis un pardessus d'été, son

plaid écossais, et regarda autour de lui. Comme il avait négligé de

prévenir, afin de tomber «en plein jeu», selon son expression

favorite, il n'aperçut que le train qui filait, le chef de station qui

rentrait avec sa lanterne, et les étoiles qui se levaient. Le hasard

fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant,

vers quelque métairie.

--Prends ma valise et accompagne-moi au château, dit M. de Rabelcourt;

je te récompenserai.

--Vous allez au bal? demanda l'enfant.

--Au bal? Non, mon ami. Je vais au château de Monant, pas ailleurs. Il

y a, en effet, deux ou trois gentilhommières un peu folles, dans les

environs, mais moi, je vais à Monant, tu entends, Monant!

Le petit le regarda, eut un hochement de tête qui signifiait: «Je me

trompais, en effet», et, le prenant sans doute pour quelque homme

d'affaires, le précéda, sans plus dire un mot.

Il faisait une nuit reposante, tout embaumée de l'odeur des feuilles,

des blés en grain et des ajoncs en fleur. M. de Rabelcourt, à la suite

de son guide, prit par la traverse, par les chemins creux, marchant

sur la crête des ornières, sur les pentes d'herbe qu'aucune tondeuse

n'avait jamais fauché. Il allait, de son pas relevé, la tête haute,

les narines au vent, aspirant l'air à pleins poumons. De temps en

temps, il prononçait à demi-voix des phrases qui lui semblaient

opportunes et saisissantes:

--Ce pays est capiteux, monsieur, j'en conviens, capiteux et poétique.

Mais quand on a femme et enfants, que diable, on vit chez soi! Il y a

une morale après tout!

Le petit crut qu'il récitait des fables.

Ensemble ils descendirent au creux des vallons, ils grimpèrent des

pentes où les fougères luisaient sous les branches des châtaigniers.

Enfin, après une demi-heure, au tournant d'une futaie qui s'ouvrait

subitement sur une clairière montante, ils se trouvèrent subitement

sur une avenue sablée, à cent pas du château qui se dressait sur la

crête de la colline, et dont les fenêtres, du haut en bas, étaient

illuminées.

--Sapristi! dit M. de Rabelcourt, ils ne m'attendent cependant pas?

--C'est qu'ils _dansont_! fit le petit gars. Ça leur arrive. Ils ne

s'en gênent guère.

Le voyageur écouta un instant les notes grêles d'un piano qui fusaient

dans la nuit, et il ne douta plus. Contrarié, il continua de

s'avancer, doucement, pour reprendre haleine. Quelques hommes de

service, groupés le long des écuries, causaient, à droite du château.

L'un d'eux se détacha, un vieux maître d'hôtel à gros favoris blancs,

solennel, qui servait depuis trente ans les châtelains de Monant, et

qui avait connu M. de Rabelcourt au temps de l'activité diplomatique,

au plus beau de la carrière.

--Comment! dit-il, c'est monsieur le Ministre!

--Moi-même, Claude, répondit M. de Rabelcourt, flatté d'une

appellation qu'on ne lui donnait plus aussi fréquemment qu'autrefois.

Une surprise! J'arrive sans qu'on en sache rien.

--Monsieur le Ministre désire qu'on prévienne madame?

--Du tout! au contraire. Vous monterez seulement ma valise, afin que

je puisse changer, et vous m'ouvrirez une chambre d'ami... Mais qu'y

a-t-il donc ce soir à Monant? Un bal?

--Pardon, monsieur le Ministre. Les appartements se prêteraient mal à

ce qu'on appelle un grand bal. Nous recevons quelques personnes des

environs, une trentaine. Ça n'est qu'une sauterie. Ça va finir à onze

heures. Je me permets de l'assurer à monsieur le Ministre, parce que

madame a donné déjà quelques réunions de ce genre pour égayer les

dernières semaines de congé de monsieur.

Il s'inclina, en prenant la valise, et l'on eût dit, à l'air dont il

passa devant le front de ses camarades, qu'il portait celle-là même où

le ministre de jadis enfermait ses dépêches.

«Brave et imprudente enfant, pensa M. de Rabelcourt, je la reconnais

bien! Elle danse pour donner le change au monde. Elle veut faire

croire à un bonheur qui n'est plus. Je n'ai peur que d'une chose:

c'est que les masques tombent d'eux-mêmes, et trop brusquement, quand

je vais entrer. Car j'arrive, monsieur de Rueil, et je serai de la

fête!»

Lorsqu'il eut passé son habit,--neuf heures sonnaient à l'horloge du

vestibule,--le diplomate eut une petite tape pour écraser, sur sa

boutonnière, le ruban brésilien dont les ailes s'insurgeaient, tira

bien droit, dans l'alignement de l'ouverture de la chemise, les quatre

boutons de son gilet blanc, et, sans bruit, poussa la porte du salon.

Il s'arrêta à trois pas. On valsait. D'abord personne ne le vit. Puis

une jeune femme, assise près d'une douairière et qui cherchait des

yeux un sujet de paroles, remarquant l'inconnu, se pencha et demanda:

--Qui est-ce?

La douairière se pencha à son tour vers la gauche, et le mouvement se

propagea, comme dans un champ d'épis; des épaules blanches

s'inclinèrent; le même mot. «Qui est-ce?» vola de groupe en groupe,

jusqu'à Guillaumette de Rueil, que le diplomate, aveuglé par l'éclat

des lumières, s'efforçait de découvrir derrière les couples de

danseurs. Elle était assise dans l'angle le plus éloigné du salon, au

milieu de quatre amies de son âge, un peu renversée sur le dossier de

son fauteuil, écoutant rire autour d'elle, un peu distraite, et

effaçant, à petits coups, les plis du tulle perlé qui recouvrait sa

robe de satin rose. Tout à coup, le murmure qui gagnait de proche en

proche arriva jusqu'à elle: «Qui est-ce?» D'un mouvement souple, elle

se redressa. Toutes ses amies suivirent le geste de son visage qui se

penchait en avant. Ses yeux se plissèrent une seconde; puis deux

fossettes creusèrent ses joues; ses dents parurent, éclatantes, entre

les lèvres lisses.

--Ah! dit-elle, mon oncle Rabelcourt!

Et, glissant parmi les valseurs qui n'avaient rien vu, les mains

tendues, rose et rousselée sous l'auréole de ses cheveux blonds

relevés, la mouche impertinente qui marquait sa pommette droite

déplacée par le sourire et remontée d'une ligne, comme la pointe des

sourcils, comme le coin des yeux, comme les ailes du nez, comme le

fuseau des lèvres, Guillaumette de Rueil, dans le reflet des étoffes

et des glaces, rythmant sa marche sur la musique de la valse lente,

s'avança vers M. de Rabelcourt immobile, déjà courbé pour le

baise-main, et qui la regardait venir.

Elle l'embrassa.

--Quelle bonne surprise, mon oncle!

--Je n'ai pas pu venir plus tôt, dit M. de Rabelcourt rapidement et à

voix basse: les affaires, de grosses affaires m'ont retenu, mais je

n'ai pas voulu manquer au rendez-vous, chère petite!

Elle répondit, du ton le plus naturel, et sans baisser la voix:

--Je n'en crois pas mes yeux: mon oncle à Monant! D'où venez-vous?

--Mais, de Belgique, murmura M. de Rabelcourt, tu sais bien.

--Exprès pour nous voir!

--Naturellement.

--Et vous nous restez, je suppose?

--J'ai fait porter mon bagage par Claude.

--Voilà qui est gentil! Édouard va être ravi.

Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore câlins comme ceux d'un

enfant, fixés sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tête

admiratif, et songea: «Merveilleusement joué, Guillaumette! Pas un

trouble de physionomie, pas un aveu devant témoin! Tu es de ma race!»

Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se

tournaient à présent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de

Rabelcourt, jusque-là très grave, ajouta d'un air dégagé, à voix

haute:

--Plus Watteau que jamais, ma nièce!

--Vous trouvez?

--Fraîche, mince, une taille de jeune fille!

Le sourire s'accentua sur les lèvres de madame de Rueil. Une pensée

drôle dut lui traverser l'esprit.

--Toujours diplomate! répondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon

oncle! Voulez-vous venir avec moi: Édouard est de ce côté?

En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où

une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la

danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un

d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il

était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez

dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez

lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre

d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier

mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une

impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement.

Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la

main:

--Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez

étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?

--A peu près, mon neveu.

--J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de

nous.

--Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez?

M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute, les yeux fixés sur

ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne

chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire

étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle

n'avait rien qui enchantât le neveu.

Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce

voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui.

Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit

à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher

ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous

oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de

ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de

Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il

avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des

yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de

Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell;

ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots

se croisaient derrière lui, chuchotés: «Comment, ma chère,

ministre?--Oui, plénipotentiaire.--Ah! très bien! où donc?--En

Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.--Amusant?--Tout à fait!»

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 7 / 14 段