»--Comme toutes celles qui sont honnêtes. Ils sont d'une audace! Avec

les pauvres filles comme nous, ils ne se gênent pas, je vous assure,

dans la rue, dans les omnibus, dans les escaliers, au restaurant...

»--Les polissons!

»--Bien mis, souvent, avec des monocles. Des jeunes, des vieux, ça

vous regarde, ça vous dit tout.

»--Moi, je rougirais. Que répondez-vous?

»--Rien, à moins que ça ne soit trop fort. On trotte; on fait la

sourde; quelquefois, on entre dans un magasin. Oh! il y a un

apprentissage! Le mien est fait. Je passerais entre deux files de

gendarmes.

»--Vous êtes vaillante, ma petite.

»--Je ne suis pas tout ce qu'il faudrait, madame, mais, vaillante,

oui, un peu. Et je ne suis pas la seule. Elles sont plus nombreuses

qu'on ne croit, les vaillantes; et, si vous voulez que je vous dise

une pensée que j'ai souvent: le bien, à Paris, est tout à fait chic;

il est vacciné, éprouvé, poinçonné, et, avec cela, de belle humeur.

J'ai des amies qui n'ont pas des airs imposants; mais, quand on les

connaît bien, on leur découvre de la vertu, et de la vraie. La plupart

feraient des femmes délicieuses. Il y en a beaucoup de fières, il y a

des tendres, des princesses d'élégance, des spirituelles, des...

»Je m'arrêtai, comprenant que j'étais allée trop loin. Madame Morand

ne me répondit pas directement. Elle dit:

»--Vous rougissez, mademoiselle Evelyne? Vous avez bien tort... Je

crois ce que vous dites... Tenez, laissez-moi vous servir des

confitures. Ce sont des confitures de framboises de montagne, comme

vous n'en avez jamais mangé à Paris.

»Pour la première fois, j'eus le sentiment que je ne déplaisais pas.

J'en fus tellement contente que j'obéis à madame Morand, et qu'il se

trouva que j'avais faim.

»La visite de la maison,--qui n'est pas belle, qui ressemble à la

maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, à

Dieppe, le jour du train de plaisir?--prit trois bons quarts d'heure.

Il était dix heures quand nous sortîmes. Ah! quelles délices, s'il

avait été là, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la

brume envolée, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu.

Devant nous, dans le creux d'où je suis montée, ce matin, jusqu'à

Linot, je ne sais combien de vallées basses, de villages, de

montagnettes et de montagnes. C'est le côté bleu. Autour de nous, à

droite, à gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetées de

forêts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de

vignes, de prés, de maisons.

»--Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la vallée

haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard

d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollière...

»--Elle se délectait à prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais

qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des

sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrêtait pour me

demander:

»--Vous n'êtes pas lasse?

»Je répondais:

»--Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de

sténographie et de machine. Ce sont les épaules qui sont courbaturées,

alors, et les mains qui s'énervent. En montagne, aujourd'hui, je

marcherais jusqu'à ce soir.

»Nous arrivâmes à un chemin; elle se plaça à côté de moi, et me dit,

d'un ton qui était, je crois, une récompense, et que j'avais gagné:

»--Ce matin, quand je vous ai rencontrée, mademoiselle Evelyne, je

revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de là.

Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous êtes une

enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le vœu

le plus cher que j'ai formé pour mon Louis...

»Nous étions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux

grandes haies de ronces. Elle était redevenue toute pâle, comme au

premier moment où elle m'avait aperçue. Mais elle me regardait avec

des yeux où il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les

vôtres. Elle continua:

»--Mademoiselle Evelyne, j'ai désiré, toute ma vie, que mon fils

épousât une femme pieuse. Celles qui sont passables sans religion,

avec la prière en plus seraient admirables. C'est un monde fermé à

beaucoup. Je ne veux pas vous faire de sermon. Je vous demande de me

dire, sincèrement, si votre chère âme jeune pourrait monter de ce

côté-là.

»Je n'ai jamais vu d'aussi beaux yeux que les siens qui attendaient et

qui répétaient:

»--Votre chère âme jeune pourrait-elle monter?

»J'ai répondu:

»--Pourquoi pas? J'ai pensé plus d'une fois à ce que vous me dites. Ça

ne s'est pas trouvé sur ma route, voilà tout.

»--Si vous cherchiez?

»--Vous croyez que ce serait une manière de mieux l'aimer?

»--J'en suis très sûre, ma petite.

»J'ai fermé les yeux, j'ai tendu un peu les mains, et j'ai senti

cette vieille femme, très tendre comme vous, qui pleurait sur ma

poitrine. Et j'ai penché ma tête, tout contre la sienne. Quand j'ai pu

parler, je lui ai dit, en reprenant mon chemin auprès d'elle:

»--Madame, je veux tout vous dire, moi aussi... Je suis sûre que

personne n'aimera votre fils comme je l'aime; mais je serais un

obstacle à sa carrière; même si j'étais moralement telle que vous

me voudriez, j'aurais mon misérable état civil d'enfant trouvée.

Il y a des portes qui se fermeraient devant nous, ou qui ne

s'entr'ouvriraient qu'à la pince-monseigneur, par ordre... Je suis

bien malheureuse, je vous assure; je n'aurais pas dû venir; quand nous

aurons bien causé, de lui et de moi, nous arriverons à la même

conclusion: «Je ne peux pas l'épouser!» En vérité, non, je n'aurais

pas dû venir. J'ai fait déjà une fois le sacrifice, et il sera plus

dur à refaire... Avez-vous une solution? Avez-vous un moyen?

»Elle était, comme moi, en larmes. Elle redressait, en marchant, son

pauvre chapeau noir, que j'avais déplacé, avec mes bras. Et elle se

taisait.

»Bientôt, nous aperçûmes les maisons du bourg de Vieu. Les chemins,

les paysages, entre les arbres et par-dessus les prés en bosse,

étaient peut-être jolis: je ne les voyais pas. Nous entrâmes dans

l'église; madame Morand me fit entrer la première, et j'allai d'abord

vers le bénitier, puis je revins vers elle, naturellement, pour lui

offrir l'eau bénite, ce qui l'étonna. Nous étions seules. Elle monta

un peu, dans la nef, et s'agenouilla. Moi, je restai dans le dernier

rang de chaises. Et il est sûr que j'étais meilleure que d'habitude:

je fis une vraie prière, et je ne m'aperçus pas du temps qu'elle

durait.

»Madame Morand me toucha l'épaule; nous sortîmes, et elle me dit

simplement:

»--J'ai une commission à donner à Angélique Samonoz. Nous prendrons

par ici, s'il vous plaît.

»Chez l'épicière, je vis bien, du seuil où je l'attendais et très

triste, qu'elle parlementait, qu'elle comptait de l'argent, qu'elle

écrivait quelques lignes. Mais que m'importait? Je fus seulement

frappée de la physionomie gaie qu'elle avait, en reprenant la route du

Haut-Clos. Elle levait la tête de mon côté. Elle cherchait autre

chose que le sourire médiocre, le sourire de seconde classe que je lui

donnais. Que voulait-elle? Pouvais-je deviner? A la dernière maison du

bourg, sans me prévenir, elle me prit la main, et, la serrant:

»--Petite mademoiselle Evelyne, soyez heureuse!

»--Pourquoi, madame?

»--Je viens d'envoyer un commissionnaire au bureau de poste de

Champagne. Je télégraphie à mon fils.

»--Que lui dites-vous?

»--De venir.

»--Quand sera-t-il ici?

»--Demain matin. Et je vous garde.

»... Maman, je ne vous raconte plus le retour au logis du Haut-Clos.

Nous n'avons parlé que de Louis. Je suis dans la joie: ça ne se décrit

pas. Il n'y a que la peine qui se raconte longuement, et je n'en ai

plus qu'une, qui se débat au milieu de mon bonheur, et que je ne peux

pas faire envoler, comme une mouche dans de la crème, et la voici:

quelle carrière trouver pour Louis, s'il abandonne l'armée? N'est-ce

pas trop demander à un homme? A demain.

»EVELYNE.»

_«P.-S._--Ne cherchez pas ma photographie. Je l'ai emportée. Était-ce

un pressentiment? Je voudrais bien ne pas la rapporter.»

* * * * *

Le lendemain, à la même heure, Evelyne écrivait une seconde lettre:

_Le Haut-Clos, samedi._

«Il est arrivé ce matin, pas comme moi, par la route, non, par les

sentiers connus des seuls habitants du pays, et rudes, je vous en

réponds. Il a mis une demi-heure de moins que moi, pour grimper

d'Artemare au Haut-Clos. C'est un énergique, et ce n'est pas de le

voir accourir à travers champs et sauter par-dessus les palis qui m'a

le mieux prouvé cette énergie. Madame Morand attendait son fils à

cette place même. Bien qu'elle se fût couchée fort tard,--dix heures,

maman, une folie au Linot, une date dans la montagne!--elle était

descendue dès l'aube, dans la cuisine, dans la lingerie, puis dans le

jardin. On aurait dit une perdrix en cage. Tout le long de la

palissade, en bordure de la vigne, elle trottinait, sans chapeau, la

tête couverte d'un châle. Elle se soulevait parfois, sur la pointe des

sabots, guettant de l'œil et de l'oreille son lieutenant, mon

lieutenant. Moi, j'étais dans le salon, derrière la fenêtre. Nous

avions distribué les rôles, hier soir. Elle voulait lui parler la

première, lui raconter toute seule ce que nous avions dit toutes deux,

faire la mère, enfin, une dernière fois. Je l'aperçois qui se penche

entre deux lignes de ceps, qui se redresse, qui lève les mains. Une

ombre saute par-dessus la clôture. C'est lui. Je l'aperçois qui

embrasse la maman, qui l'interroge, qui lui prend le bras, qui essaie

de l'entraîner. Elle résiste en riant. Ah! il m'aime toujours. Il a

très bon air, en vareuse et en béret, comme un alpin, les jambes

guêtrées. Je le trouve plus grand qu'à Paris. Il vient, décidément,

par l'allée centrale, entre les vieux rosiers, au bras de madame

Morand. Il ne regarde que la fenêtre où je ne suis plus. J'ai couru à

la porte, et je l'ai ouverte... Alors, maman, nous sommes restés les

uns en face des autres, moi sur le seuil, eux dans l'allée, immobiles,

tout saisis. J'ai cru que j'allais m'évanouir; j'ai fait un grand

effort; j'ai dit:

»--Monsieur, je vous aime toujours, mais il ne faudrait pas me

sacrifier votre carrière; il ne faudrait pas regretter.

»Lui, il a quitté le bras de madame Morand, il a monté jusqu'à moi,

et, avec ma permission, il m'a embrassée, et de tout son cœur, je

vous en réponds. Puis, il a dit:

»--Vous êtes ma fiancée: à présent, venez causer de l'avenir.

»Nous avons passé une partie de la matinée dans le salon, tous trois,

et le reste dans la campagne, tous deux, autour du Haut-Clos. Louis

voulait me montrer les coins du pays où sont encore au gîte, comme il

dit, tous les souvenirs de sa jeunesse. Nous étions, et nous sommes

très heureux. Nous avons causé de tant de choses qu'il me faudrait un

vrai travail, très doux, mais trop long pour une lettre, si j'essayais

seulement de les énumérer. Il faisait clair; toutes les bandes de

cultures coulaient autour de nous, sur les pentes, et remuaient au

vent, comme un flot de rubans neufs. Louis me demandait:

»--Vous aimez la campagne?

»--Je ne la connais pas.

»--Moi, je l'adore. Si j'y reviens, vous l'aimerez?

»--Je vous aime, et partout ce sera de même...

»Madame Morand, à qui nous avons rapporté le dialogue, a pris un air

un peu triste, et elle a déclaré:

»--Depuis le temps qu'on se dit ces douceurs-là, et qu'elles font

vivre le monde!

»Oh! oui, vivre! Je me sens vivante, et, moi qui ne tenais pas aux

heures, je tiens aux minutes. J'ai dit, à mon tour:

»--Vous vous rappèlerez le 12 août? la banque Maclarey, le régiment

qui défile, le salut de l'épée? Je vous en ai voulu. Pourquoi

m'avez-vous saluée?

»--Parce que, la veille au soir, j'avais reçu la nouvelle que je

n'obtiendrais pas d'être envoyé au Soudan. Ma résolution était prise

depuis une semaine, si je n'obtenais pas le Soudan, de démissionner,

et, puisque ma carrière était l'obstacle entre nous, de supprimer

l'obstacle... C'est ce que je vais faire... En vous saluant, j'étais

dans mon droit, vous le voyez...

»Il ajouta:

»--Je n'ai qu'une vocation, mais, pour vous, Evelyne, je puis avoir un

métier.

»Que c'est bien, ces mots-là, n'est-ce pas? Vous comprenez que je sois

flattée, touchée, et que j'aie pleuré, moi, la rieuse, en les

écoutant? Il est simple, il est bon, il a une volonté rapide et qui

donne confiance.

»Je lui ai dit encore:

»--Savez-vous ce qui m'a plu tout de suite en vous?

»--Quoi? l'uniforme?

»--Non, ce n'est pas aussi joli qu'une robe.

»--Mes moustaches?

»--Trop courtes.

»--Alors, je les laisserai pousser. Mon air martial?

»--Le tendre me va mieux.

»--Je ne sais plus. Dites vous-même.

»--Ce qui m'a ravie, c'est que vous avez eu du respect pour moi. Nous

ne sommes pas habituées...

»Voilà où nous en sommes. Un seul point nous inquiète: comment, par

quelle carrière remplacer l'armée, où Louis ne peut pas rester? Il est

jeune, il va chercher, à Paris d'abord, pour l'amour de moi... Je

ferme vite cette longue lettre. Peut-être vous arrivera-t-elle en même

temps que moi... Je pars cette nuit. On me fait conduire à la gare en

voiture. Louis ne quittera la montagne que dans deux jours. A

bientôt!»

»EVELYNE.»

VII

LA DOUBLE VISITE

Dès qu'il fut de retour à Paris, Louis Morand se mit en tenue, et se

rendit chez son colonel, qui habitait, place d'Iéna, au-dessus des

jardins et de la Seine. Il était dix heures du matin. Le congé du

lieutenant ne finissait que le lendemain, et c'est ce qu'observa tout

d'abord M. Ridault, en voyant venir à lui l'officier.

--Vous, dit-il, vous avez changé vos habitudes d'autrefois: quatre

jours libres, quatre jours dans l'Ain; vous rentriez à Paris à cinq

heures du matin, et, à six heures, vous étiez à la Pépinière... Est-ce

que vous vieillissez?

--Peut-être, mon colonel.

--Moi, pas. Regardez ça; est-il assez joli, le plan de mon

bastidon?... Supposez la mer, par ici, et, par là, le fond de la baie

de Villefranche; les terrasses, vous vous souvenez, cuites et dorées

comme du pain...

--Je n'ai jamais pu voyager, mon colonel; je ne connais pas; mais la

maison sera plaisante, en effet...

Il faisait beau, admirablement. Le soleil et l'air remué par le

courant du fleuve entraient dans le cabinet de travail, qui eût été

tout Louis XV, sans le râtelier de pipes pendu à côté de la cheminée.

Le colonel, en veston clair, assis devant son bureau, étudiait un

croquis d'architecte, une aquarelle éclatante, qui représentait une

villa basse, couverte en tuiles, et dont les fenêtres semblaient

taillées dans les touffes des bougainvilliers. Il releva la tête,

écarta un peu son fauteuil, cherchant à deviner, dans la physionomie

du lieutenant, le progrès ou la guérison d'une peine d'amour dont il

avait été le premier confident.

--Toujours fermé ce visage-là, mon cher Morand. J'y vois, pourtant,

que vous avez le moral plus solide... Allons! voilà que vous

pâlissez!... Qu'avez-vous?... Une larme!... Je ne vous reconnais pas!

Est-ce bien un de mes officiers?

--Qui va quitter le régiment...

--Vous permutez?

--Je démissionne.

--Vous? Mais, je vous le défends!

--Mon colonel!...

--Je ne veux même pas que vous m'en parliez! J'ai le devoir d'empêcher

les suicides, Morand, et celui de veiller à l'honneur du régiment. Eh

bien! vous vous suicideriez en donnant votre démission, car vous êtes

le plus militaire de tous mes officiers, l'homme de discipline, qui

mange du devoir comme du pain, tous les jours, et qui trouve ça bon,

l'homme à qui je confierais un bataillon dans une guerre, et que tous

les soldats suivraient en chantant la charge. Mais vous ne savez donc

pas que ce qui fait le chef, ce n'est pas le galon, c'est le cœur qui

ne tremble pas, c'est l'œil clair, c'est l'ordre rude, c'est toujours

le souci des autres et l'oubli de soi-même, et que tout cela, Morand,

vous l'avez!

Le colonel s'était brusquement approché du jeune homme, et il lui

avait pris l'épaule, qu'il serrait dans sa forte main, comme pour

montrer que Morand était son prisonnier, et que le régiment ne le

lâcherait pas. En même temps, entre ces deux hommes, que ne séparait

qu'une longueur de bras, le duel des regards se poursuivait, émouvant

et rapide. Le vieux soldat ordonnait, suppliait, s'étonnait de ne pas

vaincre, et redevenait le supérieur offensé, dont l'œil bleu, tout

chargé de volonté, commandait impérieusement, tandis que, devant lui,

bien ouverts dans la pleine lumière, les yeux bruns du lieutenant, un

moment troublés et humides, refusaient de dire oui, et, de plus en

plus, s'assombrissaient.

--Je n'aurais pas cru cela de vous, Morand, dit le colonel, en lâchant

prise.

Il boutonna rageusement son veston de toile, se rejeta dans le

fauteuil, et se mit à frapper, avec son coupe-papier, l'aquarelle du

bastidon étalée devant lui. Morand se redressa un peu plus; ses yeux,

à lui, ne s'étaient pas détournés, n'avaient pas cédé.

--Mon colonel, je suis résolu à épouser la jeune fille dont je vous ai

parlé. Je lui sacrifie ma vocation de soldat, et tout le travail qu'il

m'a fallu pour gagner mon grade.

--C'est fou! C'est archifou!

--C'est possible, mon colonel, mais cela sera, ce soir même...

--Non, monsieur!

--J'écrirai ma lettre au ministre... Je devais vous prévenir: c'est

fait.

--Non, ce n'est pas fait! Morand, ne nous quittez pas! Pour l'amour de

l'armée, qui n'a que trop de lâcheurs..., non, je veux dire...

Le lieutenant salua et se détourna vers la porte.

--Morand? Je ne peux pas, mon enfant, vous laisser partir ainsi...

Revenez. J'ai quelque chose encore à vous demander.

M. Ridault s'était levé, et il ramenait le lieutenant vers la fenêtre

ouverte. Ces dernières phrases, il les avait dites avec un tel accent

d'affection et de douleur, que, subitement, toute la rudesse factice

et même la fermeté naturelle de Morand furent brisées.

--Vous pouvez croire, mon colonel, que la bataille a été cruelle en

moi; j'aurais mieux aimé la bataille pour laquelle j'ai été préparé,

la vraie, celle des armes...

--Non pas! la vraie c'est celle de tous les jours; et ceux qui ne font

pas de faute contre l'honneur dans celle-là n'en commettent pas non

plus sous les armes... Je ne veux pas dire que vous alliez contre

l'honneur, mon cher ami, non, mais contre votre intérêt, contre votre

vocation, contre tout, comme vous l'avouez... Dites-moi: elle est donc

charmante?

Il y eut un sourire jeune, très bref, le premier. Les deux hommes

s'accoudèrent sur l'appui de la fenêtre, devant Paris tout transparent

dans le clair d'été, comme un vitrail.

--Oui, mon colonel..., oui... Ah! oui!

--L'expression manque, n'est-ce pas? Le mot n'est pas assez fort?

Et le premier rire sonna, discrètement, au-dessus des arbres.

--Est-ce que vous auriez une photographie, Morand?

--Depuis trois jours, mon colonel. Elle ne me quitte pas.

Il chercha dans la poche de son dolman, et tendit la carte album: M.

Ridault la saisit vivement, la mit en lumière, et l'écarta tant qu'il

put de son visage, car il était devenu presbyte. De l'autre main, il

relevait la pointe de ses moustaches.

--Charmante n'est pas assez, vous avez raison... Il y a de l'esprit,

dans ces yeux-là. Bleus?

--Non, mon colonel, gris clair.

--Nuance rare. Ils doivent avoir un sourire piquant et tendre,

n'est-ce pas?

--Ah! mon colonel!

--Et pas commune du tout, cette ligne du menton, ferme, impolie un

peu... Et ces lèvres, qui diraient vite une bêtise, mais pas une

méchanceté, et que je croirais souveraines pour plaindre... C'est à se

demander où va se nicher la race!... Enfin, mon cher, puisque vous

êtes sûr qu'elle est une honnête fille, et que, moi, je la trouve

aussi jolie que vous la trouvez vous-même, voulez-vous me dire

pourquoi elle ne ferait pas sa petite partie, modestement, dans le

chœur des «dames» du régiment?

--Vous le savez...

--Eh! oui, son père... un Jean-Jacques dont il ne reste que ça... Il

pouvait être très bien, son père, il devait être même très bien...

Lieutenant Louis Morand, regardez-moi?

--C'est fait.

--Si je vous assurais que cette jeune femme sera reçue dans le monde

militaire, bien reçue même, renonceriez-vous à donner votre

démission?

--Mon colonel, je vous remercie de votre sympathie; je suis très

touché; mais je suis résolu à quitter l'armée.

--Oui, parce que vous pensez que j'ai changé d'opinion, et que le

monde n'en changera pas... Mais si vous aviez des preuves du

contraire?

--Lesquelles?

--Si des preuves parfaitement sûres vous étaient données, que les

femmes les plus élégantes, les plus mondaines du régiment, recevront

la visite de madame Louis Morand, et rendront cette visite,--car

l'accueil des autres, de celles que j'appelle les femmes de cœur,

n'est pas douteux,--enverriez-vous votre lettre?

--Non, je resterais. Mais cela est invraisemblable, il faut même dire

impossible.

--Attendez trois jours. Vous me promettez?

Le lieutenant, flatté et ému de l'insistance de son chef, considéra

Paris, où les arbitres de sa destinée, bien inconscients de leur rôle,

femmes de lieutenants, de capitaines, de commandants, devaient faire,

en ce moment, quelques courses du matin.

--Soit, dit-il. J'aurai obéi jusqu'au bout, mon colonel. J'attendrai

trois jours.

Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le

palier, le colonel lui fit encore un signe d'amitié; puis, voyant

disparaître, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune

silhouette de soldat, il murmura:

--Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir

au régiment. Je te redonnerai à lui... Il ne se doute pas, le pauvre

enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la

première de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espère,

le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien à attendre du

ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai

rien: ce serait mentir... je laisserai la légende se former et

s'envoler. Nous verrons bien.

Rentré dans son cabinet, il sifflota un air de marche, déroula le plan

assez maltraité du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie

électrique. Une ordonnance ouvrit la porte.

--Lancret, je sortirai à deux heures. Vous préparerez mon complet

numéro 1.

* * * * *

Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'après-midi. Il eut la

chance, qu'il cherchait, d'être reçu par trois ou quatre des femmes du

régiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifiées par le nombre

de leurs relations et la curiosité de leur esprit, pour construire une

légende avec un mot, la répandre et lui donner l'autorité de la petite

histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de

mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il déclara qu'il voulait être un

des témoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprévu et

délicieux; chez la troisième, qui demandait: «Mais, enfin, à qui

ressemble-t-elle?» il répondit:

--A moi, madame.

C'en fut assez. Dès le lendemain, on racontait, dans le monde

militaire, que le colonel se proposait de reconnaître plus tard

l'enfant abandonnée; qu'en attendant, il avouait sa paternité, avec

beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et

que, pour réparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa

même le chiffre de la dot. Elle était modeste au commencement du jour.

Vers la fin, quelques personnes demandaient:

--Croyez-vous qu'il soit aussi riche?

Le surlendemain, plusieurs camarades félicitèrent le lieutenant

pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent

tous:

--On la dit charmante.

Et, quand il rentra chez lui, dans l'après-midi, le concierge lui

remit deux cartes, les premières d'une série qui fut longue. L'une

portait:

«Félicitations bien sympathiques de notre ménage.»

L'autre, plus explicite, disait:

«Mon cher Morand, nous avons appris l'heureuse nouvelle. Ma femme

se réjouit de connaître madame Louis Morand, dont on ne cesse,

depuis deux jours, de nous dire le plus grand bien. Elle tient à

la présenter à nos meilleurs amis. Cordiale poignée de main.»

Enfin, dans la soirée, un capitaine du régiment, qui avait passé au

ministère de la guerre, affirmait que, subitement, les préventions qui

avaient retardé l'avancement du colonel étaient tombées, et que M.

Ridault, à la prochaine promotion, serait nommé général de brigade.

Mais la rumeur était peut-être fausse, et le lieutenant, ce soir-là,

oublia tout à fait d'en parler à Evelyne, qu'il allait revoir.

LE PETIT CINQ

I

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 6 / 14 段