vous guérissiez, comme moi. Vous devez vous soigner, d'abord. Nous
sommes au temps des bains de mer. Je vous offre, sur mes économies et
sur les vôtres, un billet pour Trouville. Vous y passerez une ou deux
semaines, et vous reviendrez guérie.
--Et toi?
--Moi? Je travaillerai, je n'ai besoin de rien.
A la grande surprise d'Evelyne, madame Gimel reprit, un moment après,
en regardant à travers la vitre cintrée:
--Mon enfant, j'attends un remède que j'ai demandé, et qui ne vient
pas.
Ce soir-là, elles se sentirent toutes les deux si lasses qu'elles se
couchèrent sans avoir dîné. Et elles comprirent que le silence vaut
encore mieux que les moitiés de confidences.
Jusqu'au lundi 12, aucun incident ne rompit la monotonie du travail à
la banque ou de la vie à la maison. Evelyne avait déjeuné, comme
d'habitude, chez madame Mauléon; mais, depuis que le projet de mariage
était abandonné, elle évitait de causer avec la crémière, et se
contentait d'un signe de tête amical, à l'entrée et à la sortie. Il
était exactement trois heures quarante-cinq, quand le bruit d'une
musique militaire s'engouffra dans la salle où travaillaient les
dactylographes, et arrêta net l'autre musique. Mademoiselle Raymonde
se leva la première, esquissa un pas de galop, en secouant sa jupe, et
dit:
--J'y vais! je ne manque jamais d'aller les voir!
Mademoiselle Marthe dit:
--Je n'aime pas leur métier, mais j'y vais tout de même.
Evelyne hésita un moment, et suivit ses camarades. Les trois jeunes
filles coururent jusqu'au fond du couloir, à gauche, et se penchèrent
sur l'appui de la fenêtre. Un régiment passait, remontant le boulevard
Malesherbes, tous les cuivres sonnant. Première compagnie; deuxième
compagnie, les hommes marchaient vite, troisième compagnie: un
officier placé en serre-file, et qui a l'allure nerveuse d'un alpin,
un grand, à mâchoire carrée, la moustache courte et la joue plate, un
jeune, qui regarde, comme l'ordonne la théorie, à vingt pas en avant,
arrivé à la hauteur de la banque Maclarey, tourne la tête, aperçoit
les trois jeunes filles à la fenêtre, salue de l'épée, et continue sa
route. Le geste a été prompt; mais on l'a vu.
--Eh bien! ma chère, c'est vous qu'il a saluée?
--Mais non, c'est vous.
--C'est vous!
Un fou rire de Raymonde et de Marthe. La fenêtre est fermée.
Qu'importe la fin du défilé?
On revient dans la salle des copistes. Mademoiselle Raymonde n'a pas
de peine à deviner l'émotion d'Evelyne. Elle a surpris, au moment même
où l'officier saluait, un geste de recul involontaire de sa voisine.
Étonnement? protestation? colère? Preuve, en tout cas, et aveu.
--Vous ne le connaissez pas, Marthe?
--Non.
--Alors, c'est vous qu'il a saluée, Evelyne, il n'y a pas le moindre
doute. Pourquoi vous défendez-vous? Il est fort bien, votre
lieutenant.
--Vous nous le présenterez?
--Vient-il vous attendre à la sortie de la banque?
Evelyne nia effrontément. Elle eut de l'esprit, elle s'anima,--les
machines ne claquaient pas vite,--et ses deux camarades commençaient à
douter, quand, sous prétexte d'ordres à transmettre, de renseignements
à donner au service de la dactylographie, M. Amédée, et un autre petit
secrétaire, et M. Honoré Pope, le caissier aux cheveux gras, firent
une apparition, l'un après l'autre, dans la salle des sténographes.
Eux, ils ne doutaient pas. Ils avaient, à travers les barreaux de la
fenêtre du rez-de-chaussée, remarqué le salut du lieutenant; ils
avaient entendu les éclats de rire à la fenêtre de l'entresol; un
instinct infaillible les avertissait qu'une seule des trois femmes
avait pu être saluée de la sorte par un officier: cette Evelyne qui
plaisait à tous et à qui personne n'avait l'air de plaire. M. Amédée,
selon son habitude, arriva en glissant sur le parquet,--il était du
monde;--il avait, entre les sourcils, le pli de l'homme chargé de gros
intérêts, dans les yeux ce petit feu follet qui démentait la ride, et
le sérieux, et l'allure affairée. Il se pencha au-dessus de la table
de mademoiselle Raymonde, mais il observait Evelyne, appliquée et
penchée; et, en partant, il murmura, impatienté de n'avoir pas été
l'objet de la plus petite attention:
--Mes compliments, mademoiselle Evelyne: il est très bien.
Evelyne rougit, tourna la tête: il avait reglissé, gagné la porte et
disparu.
Ce fut le tour d'un second employé, qui sourit d'un air entendu, en
disant:
--Mesdemoiselles, je vous salue.
Puis, le caissier en second, M. Honoré Pope, entra, pressant sous son
bras d'athlète amoindri par la graisse une liasse de papiers.
--Voilà, voilà du travail pour vos quenottes, mes enfants! dit-il.
Avec intention, il déposa la liasse sur la table d'Evelyne, et mit
longtemps à détacher la sangle, ce qui lui permit de pousser le coude
d'Evelyne. A la deuxième fois, celle-ci se recula, sans cesser de
travailler. Le gros homme, qui parlait avec la moitié de ses lèvres
seulement, l'autre restant close, dit, en visant à gauche et
au-dessous:
--Pas la peine de faire tant de façons, mademoiselle Evelyne: on vous
connaît, maintenant!
--Vieux satyre! Vous n'avez pas honte!
--Vous dites?
--Je dis: vieux satyre!
--Très bien! vous aurez de mes nouvelles, mademoiselle Evelyne!
--Il est possible que j'en aie, mais je n'irai jamais en prendre,
monsieur Honoré Pope, et, si monsieur Maclarey m'interroge, je lui
dirai pourquoi vous sortez de votre boîte!
Elle se leva. Le caissier prit un air de dignité offensée, changea le
dossier de place, et le porta à mademoiselle Raymonde, qui sourit
agréablement. Mais, à peine l'homme avait-il disparu, que, de la table
en avant qui était celle de Raymonde, et de la table en arrière où
travaillait Marthe, les mêmes mots vinrent à Evelyne:
--Allons! Ne faites pas de coup de tête! Vous avez raison, il est
odieux. Mais, tout de même, le travail, ce n'est pas facile à trouver.
Evelyne se remit à copier. Mais, à six heures moins un quart, elle
prit son chapeau:
--Tant pis si on me voit; tant pis si on me congédie: je rentre!
Elle revint tout droit rue Saint-Honoré. Elle était furieuse contre
Honoré Pope: mais furieuse aussi contre Louis Morand. Madame Gimel la
fit éclater, en lui disant:
--Mademoiselle, j'ai une petite surprise...
--Et, moi, une invraisemblable balourdise de monsieur Morand à vous
raconter, à moins qu'il ne faille dire une cruauté dont je le croyais
incapable...
--Mais quoi, Evelyne? quoi encore? à quel moment?
--Trois heures quarante-cinq de l'après-midi... Une manière de me
désigner qui a pu lui paraître une élégante plaisanterie, à lui, mais
qui a lâché contre moi tout le chenil de la banque, jusqu'à ce gros
imbécile d'Honoré Pope, à qui j'ai dit ma pensée...
--Oh! Evelyne!
--Toute ma pensée, si bien que, à cette heure-ci, je suis peut-être
renvoyée de chez Maclarey.
Madame Gimel ne fut ni terrassée ni même très émue.
--Cela me paraîtrait fâcheux. Voyons, procède par ordre.
En cinq minutes, Evelyne raconta l'après-midi. Pendant qu'elle parlait
et qu'elle se montrait fort vive en paroles, la jeune fille observait,
avec stupéfaction, le visage de madame Gimel. Madame Gimel
s'épanouissait. Cette femme malade, amaigrie, tourmentée, semblait
écouter avec plaisir, en tout cas avec une espèce de placidité
ironique, l'histoire que revivait Evelyne.
--Petite, interrompit-elle, tu ne pouvais pas comprendre. Il y a une
explication. Je t'ai annoncé une petite surprise; c'était pour te
ménager: elle est grande.
--Vous avez une obligation à lots qui gagne vingt-cinq francs?
--C'est mieux. Tu vas me pardonner...
--Allez toujours?
--Evelyne, j'ai pris sur moi d'écrire à madame Morand.
--A la mère de monsieur Morand qui est venu ici? A madame Morand qui
habite le Bugey?
--Parfaitement. Je lui ai dit que tu aimais toujours son fils.
--Mais vous n'en savez rien!
--Je lui ai dit que tu étais une femme remarquable, un cœur charmant,
une laborieuse, et une pauvre enfant qui souffre trop...
Elle s'arrêta, ne pouvant prononcer les autres mots... Evelyne
écoutait, blanche, effarée.
--La lettre était jolie, je t'assure; madame Mauléon me l'a répété...
Ma petite, ce que je n'osais pas espérer est arrivé: madame Morand a
répondu. J'ai trouvé une vraie mère. J'ai sa lettre. Tiens, lis, mon
trésor! Moi, je ne pourrais pas.
Elle se mit à sangloter, le dos appuyé à la chaise basse, contente de
pleurer enfin devant témoin, ce qui est un aveu, un partage; contente,
à présent, qu'elle commençait à espérer, et qu'elle pouvait
s'attendrir sur elle-même, sans risquer d'émouvoir par trop l'adorée
Evelyne aux cheveux couleur de noisette, la petite qui lisait en face
d'elle.
Evelyne lisait une lettre d'une écriture fine, penchée, sans ornement
ni rature, sur une feuille de papier bordée d'un filet noir:
_Le Haut-Clos, 10 août 190..._
«Madame,
»J'ai été bien troublée en recevant votre lettre, d'autant plus que,
presque au même moment, j'en recevais une de mon Louis, si
malheureuse, si sombre et si résolue, hélas! que j'aurais voulu courir
jusqu'à Paris pour le conseiller, le consoler, l'empêcher de prendre
un parti bien digne de lui, mais dont je mourrai. Je le connais trop
bien pour ne pas savoir que des paroles aux actes, avec lui, la
distance est courte. Il veut permuter avec un officier du Congo
Français ou du Soudan. Il a déjà fait des démarches. Je le perdrai, si
je n'arrive point à rendre possible un projet qui est plein
d'impossibilités. Lui, il ne cherche plus. Moi, je suis mère, je
cherche encore. J'ai tant songé, et j'ajouterai, pour que vous sachiez
mieux qui je suis, tant prié, que je ne veux pas désespérer. Je suis
encore dans la nuit. Mais j'essaie d'en sortir. Je vous avouerai tout
simplement, madame, que j'ai fait prendre, à l'insu de mon fils, des
renseignements sur vous et sur mademoiselle Evelyne. Ils ont été aussi
bons que je pouvais l'espérer, ou le redouter: je ne sais lequel des
deux mots convient. Je veux voir cette enfant que des parents lâches
ont abandonnée. Elle saura, si nous devons à jamais rester étrangères
l'une pour l'autre, que je ne me crois pas le droit d'être dure, et
que j'ai voulu voir, entendre et plaindre au moins celle que mon fils
avait distinguée.
»VEUVE THÉODORE MORAND.»
«_P.-S._--Mon fils ne sait pas ma démarche. Il ne sera pas chez moi.
Mademoiselle Evelyne, si elle n'a qu'une journée à passer au
Haut-Clos, peut arriver de très bonne heure: je me lève avec le jour.»
--Eh bien! Evelyne, que veux-tu que je réponde? Est-ce une femme,
cette dame Morand, est-ce une mère?
--Vous aviez fait comme elle, avant elle, maman; et encore mieux: vous
ne saviez pas quelle petite canaille je pouvais devenir, et vous
m'avez recueillie. Cette dame ne veut de moi qu'une visite. C'est
gentil tout de même.
Toute l'intimité d'autrefois, et la reconnaissance, en plus, se
trouvaient dans ces mots que madame Gimel s'était penchée pour
entendre, tout près, et qu'elle écoutait encore. Madame Gimel ne
pleurait plus.
--Que veux-tu que je réponde?
Evelyne relut la lettre, et leva les yeux vers la clarté de la rue.
--Il faut aller, dit-elle.
--C'est mon avis. Quand partons-nous?
Les yeux qui erraient sur les toits d'en face s'allongèrent un peu,
mais ne sourirent pas tout à fait.
--Maman, je préfère avoir toute la responsabilité de ce qui arrivera.
Si je me trompe, si je ne suis pas bien jugée, je n'aurai à m'en
prendre qu'à moi-même. Laissez-moi aller seule. Vous serez au courant
des moindres détails, je vous le promets. L'Assomption est jeudi
prochain. Je demanderai un congé à monsieur Maclarey. Au besoin,
monsieur Honoré Pope m'appuiera, pour avoir l'air d'un brave homme
sans rancune. Maman, nous passerons la fête ensemble, je partirai
jeudi soir... J'espère qu'il y a un train, le soir, pour le Bugey? Où
est-ce au juste, le Bugey?
--J'ai ta petite géographie de l'école, dit madame Gimel, et j'ai
aussi un Indicateur de l'an dernier.
Elles passèrent la soirée à combiner le voyage que ferait Evelyne, et
à prévoir, et à craindre que ce ne fût pas une joie. Mais, l'inconnu,
presque toujours, se résout en espérance. Elles finirent par espérer
un peu. L'avenir, les images, les mots de bienvenue, les
interrogations probables, les objections, tout cela sonnait dans la
chambre où deux pauvres femmes causaient, l'une jeune et l'autre
vieille, et s'empressaient autour d'un amour qui avait l'air de
revivre.
VI
LE HAUT-CLOS
Le vendredi 16 août, à six heures du matin, Evelyne descendait du
train de P.-L.-M., à la gare d'Artemare. Elle était seule; il faisait
de la brume; on ne voyait qu'une petite butte pierreuse à gauche de la
route, des prés à droite et des silhouettes de peupliers dans le
brouillard. Evelyne, en remettant son billet au chef de station,
demanda:
--La route de Linot, s'il vous plaît, monsieur?
--C'est là-haut, mademoiselle. Vous traverserez la ville,--ils ont la
ville facile, les gens qui habitent les bourgs,--tout droit, puis vous
trouverez un lacet qui monte à Don; Linot est sur le molard,
au-dessus de Don.
Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vêtue d'une robe très
simple, mais si bien coiffée, si bien chaussée, et qui marchait si
finement, portant l'ombrelle couchée sur le bras gauche, et, de la
main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le
chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait à droite,
à gauche, au rythme sûr du pas parisien, ne furent bientôt qu'une
ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employé
rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui
monte, en pente raide, de la vallée de Virieu jusqu'à la haute vallée
de Valmorey. Le chemin s'élevait, d'abord au flanc des roches à pic
qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne
droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre
le mont du Colombier et la montagne de Colère; il tournait; il passait
au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait à la
lisière du plateau. Lorsque Evelyne fut arrivée là, elle sentit que
l'air était plus léger et la brume mêlée de soleil. Autour d'elle, une
route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de
maisons. Elle demanda Linot à un cantonnier entre deux âges, à genoux
devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses
lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots.
--Ma mignonne, vous n'avez qu'à filer droit sur la gare du tramway.
Là, vous trouverez le chemin. Vous gâteriez votre ombrelle et vos
beaux petits souliers jaunes à vouloir monter le molard, comme nous
autres, par la traverse.
Un rire qui n'était pas du pays, un rire léger, qui avait de l'esprit
comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille.
--Quel bien ça fait à la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne,
flattée. Si j'en pouvais boire de pareil, à Paris, je me priverais de
lait tous les matins.
--Alors, vous êtes de Paris?
--D'où voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos?
--Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacré Paris! J'ai un fils qui
aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voilà: il a une place à
Montpellier. Ce sacré Paris, tout de même!
Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit à casser les pierres;
le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sèche
et bombée sonnèrent ensemble un peu de temps. Evelyne modéra bientôt
son allure de Parisienne, non pas qu'elle fût lasse, mais de peur
d'être rouge en arrivant. Il était sept heures et demie quand elle
atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de
suite, au delà d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie
rase et légèrement relevée du plateau, le logis où elle était
attendue. C'était bien celui dont elle avait vu la photographie, et
dont Louis Morand avait parlé, avec tant d'amour, chez madame Mauléon.
On n'apercevait que la façade latérale, inégalement percée d'une
porte, d'une grande fenêtre et de trois petites. Même de ce côté, le
toit d'ardoise rabattu, à cause de la neige, faisait un triangle bleu
barrant la pointe du pignon blanc. La façade du midi, vers la plaine
d'Artemare et de Virieu, devait être la principale. Elle ouvrait sur
un jardin en pente, entouré d'une palissade, et au bas duquel il y
avait une vigne, la vigne, sans doute, d'où venait le nom de
Haut-Clos. En arrière, du côté du nord, Evelyne reconnut aussi le
noyer où grimpait un lierre. Il poussait isolé, protégeant la maison,
dans une terre inculte, une sorte de pâture, à laquelle faisaient
suite, encore voilées de brume, des bandes d'herbes de hauteurs
différentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne
n'aurait pu dire les noms. Elle s'avança jusqu'à cinquante mètres, et,
le cœur battant, elle écouta. Malgré la lettre qui disait: «Je me
lève avec le jour», comment oser frapper, ou sonner, à la porte de
cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure,
les compagnes de dactylographie commençaient à peine à s'éveiller, et
madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau à
gaz.
Evelyne sentait son cœur battre moins vite et la fraîcheur de l'air
courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes.
Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et goûtant la brume
de montagne, et elle répéta:
--Que c'est bon, l'air d'ici!
Et, la troisième fois, elle entendit un pas derrière elle. Une dame
venait, par un sentier de culture, à peine tracé, entre une luzerne
et une planche de chaume. Elle était petite, assez forte, vêtue d'un
costume de deuil dont l'étoffe ne devait pas être neuve et dont la
coupe était ancienne; elle avait des yeux bleu vif sous des sourcils
châtains, et, en marchant, elle regardait Evelyne. Elle la considérait
depuis quelque temps sans doute, et d'une façon si attentive et si
ferme, que son visage n'avait pas d'autre expression que cette
curiosité et cette application. Elle ne se préparait pas à sourire.
Quand elle fut à quelques pas de la jeune fille, elle s'arrêta, et
elle respira, elle aussi, mais avec effort, et, en pâlissant beaucoup,
comme ceux que l'émotion étreint et étouffe, elle dit:
--Je comptais être ici avant vous, mademoiselle... Vous avez dû monter
vite... Comme vous ressemblez à la description qu'il m'a envoyée!
Alors seulement, elle s'approcha tout à fait, et elle tendit la main,
mais sans pouvoir sourire. Ses yeux, qui regardaient Evelyne,
s'efforçaient de voir tout un avenir en elle, et ils étaient dans
l'angoisse. Elle ajouta:
--Est-ce que je vous fais peur? Vous êtes toute pâle.
--Je crois que nous le sommes toutes les deux, madame. Cela n'est pas
étonnant, pour moi surtout. Et c'est vrai que j'ai peur de vous...
--Une Parisienne! Je les croyais plus braves que nous.
--Oh! il n'y a pas de Parisienne, quand...
--Dites?
--Quand on aime, madame... Je ne suis pas timide, d'ordinaire; mais,
aujourd'hui, c'est autre chose. Je viens peut-être pour apprendre que
je vous déplairai.
La vieille femme répondit sérieusement:
--Je vous le dirai, si cela est. Venez. Vous devez avoir faim.
L'une près de l'autre, les deux femmes se mirent à marcher vers la
maison.
--Voici mon domaine, disait madame Morand; il n'est pas grand...
--Mais le pays doit être joli.
--Vous en jugerez: dans une demi-heure, le brouillard sera haut. Chez
moi, les choses n'ont pas changé depuis cinquante ans et plus. Mais
ceux qui ont habité la maison avec moi m'ont laissée seule; je l'aime
encore à cause d'eux; ailleurs, je serais un peu plus seule. Ma
chambre a une petite fenêtre de ce côté, et une grande du côté des
vallées basses. Quand il fait beau, je puis apercevoir de là, presque
depuis Virieu, mon fils qui monte à Linot. Il vient passer trois
semaines avec moi, chaque année. C'est ma provision de joie pour les
onze mois qui suivent..., pas toute, cependant: je ne m'ennuie jamais.
--Ni moi, madame, excepté quand mademoiselle Raymonde se plaint de la
destinée.
--Qui est-ce?
--Une dactylographe comme moi, chez Maclarey.
Evelyne était plus grande, d'une demi-tête au moins, que madame
Morand. Elle vit un commencement de sourire sur les lèvres ridées.
Elle observait, sans danger d'être découverte et du coin de l'œil,
celle qui lui montrait la maison, et le jardin, et la vigne.
--A côté de la haie, mademoiselle, voyez-vous la tonnelle? C'est là
que...
Evelyne étudiait cette figure un peu trop pleine, ridée en cercle et
réduite à un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait
encore pâlir; les lèvres gercées; le nez rond et commun; le regard et
le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers
desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme,
ménager de la tendresse de l'âme, et devant lequel le monde est comme
une chose déjà passée. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame
Morand entra, par la barrière, dans la partie de l'enclos qui
enveloppait la façade latérale du logis, et, de là, dans la cuisine,
où la servante, une fille de l'Isère, haute sur jambes et accorte,
s'effaça devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux
voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des
portes qui avaient de grosses ferrures.
--Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre café au lait
doit être servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous
causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est
clair.
Le jardin était clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du
salon,--une large pièce tapissée d'un papier fané, et meublée de
meubles d'acajou tendus de cretonne à ramages;--il entrait même un peu
de chaque côté de la porte-fenêtre, qui était grande ouverte: les
plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet,
quelques branches aventurières, comme il y en a dans tout massif; du
coin de droite, venait une poignée de réséda; de la gauche, une tige
de mauve. L'allée centrale descendait en face, bordée de rosiers dont
pas un n'était rare, mais qui étaient féconds comme du petit peuple
heureux.
Evelyne s'assit devant le guéridon bas où madame Morand avait coutume
de placer son panier à ouvrage, et où étaient disposés, ce matin, la
cafetière, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot
à crème, sur un napperon blanc. Et elle commença de croquer une
tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la première fois.
--De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois
jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant.
--Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crèmeries:
«Il n'y a de beurre franc qu'à Paris.» Maman dit cela aussi; madame
Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a élevée.
Le rire n'avait pas duré. Evelyne était devenue rouge. Deux larmes
montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intéresser à la
tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu
parler, écarter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle
regarda en silence les yeux gris de lin que la lumière éclairait
jusqu'au fond, jusqu'à l'âme douloureuse, qui cherchait à se
ressaisir.
Ce même jour, à deux heures de l'après-midi, le facteur, qui passait
par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui écrivait à madame
Gimel:
«Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, à
huit heures, après la réception que je viens de vous raconter, je
venais de pleurer pour une bêtise, pour rien, lorsque madame Morand,
qui était debout jusque-là, vint s'asseoir à contre-jour, devant moi,
tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commença un
interrogatoire... Que de choses elle m'a demandées! Elle m'a parlé de
vous, de mon éducation, de ce que je pense des théâtres où je suis
allée, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de détails que son fils
n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec
elle, je sentais que la défiance diminuait seulement. J'étais
quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays où les hommes
se perdent, à cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon
aplomb. Je lui ai dit:
»--Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les
femmes. J'en sais quelque chose!
»--Vraiment?