pièce. Il était de l'espèce intelligente et ardente qui se rue aux
emplois publics, invente, médite des réformes, fait des rapports,
espère de l'avancement et, n'en recevant que fort peu, enrage
quelquefois et, plus souvent, s'endort. Son large front, qui se
prolongeait en calvitie aux tempes, son menton pointu et sa barbiche
en virgule, lui faisaient une tête triangulaire. Il jeta un coup
d'œil sur les petits rideaux d'étoffe rouge qui encadraient la
fenêtre, sur la pendule Empire,--deux colonnes noires et un cadran
d'or,--sur les dossiers alignés devant lui, afin de s'assurer que tout
était en ordre, mit sur son nez, triangulaire aussi, un lorgnon
d'écaille, et demanda:
--Qu'y a-t-il, madame, pour votre service?
Evelyne ne laissa pas à madame Gimel le temps de répondre.
--Il paraît, monsieur, dit-elle, que je suis le numéro 149 007. J'ai
appris, hier soir, que je n'étais pas la fille de madame Gimel; que
j'étais pupille de l'Assistance publique. Je viens vous demander de me
nommer ma mère, de me permettre de la retrouver si elle vit... Je suis
extrêmement malheureuse... Surtout, je vous en prie, pas de
consolations et pas de banalités.
M. Heidemetz eut un regard approbateur, et répondit:
--Cela ne me paraît pas possible. Vous devez avoir, ou madame?...
--Gimel, monsieur; mon mari était adjudant dans la garde républicaine.
--Madame Gimel doit avoir un certificat d'origine, établi par
l'administration.
--Oui, je l'ai vu, une pièce où il n'y a rien... Vous ne pouvez pas
admettre qu'on abandonne un enfant sans que la mère se nomme?
--Mais je vous demande pardon, mademoiselle.
--Sans qu'elle fasse connaître quel motif l'a conduite?
--Cela se peut, au contraire.
--D'où l'on sort, de quelle misère ou de quel vice? Car je ne peux
hésiter qu'entre les deux.
--Voyons, ma petite Evelyne... Calme-toi.
--Laissez-moi; je m'adresse à monsieur, qui voit que je veux savoir
tout ce qu'il sait lui-même... Et je trouve que ma prétention n'est
pas excessive...
La main de M. Heidemetz ôta le lorgnon, et eut l'air de le tendre.
--Elle l'est, mademoiselle. Vous n'avez droit qu'aux renseignements
contenus dans le certificat d'origine de l'administration. Cependant,
pour vous être agréable, je vais faire une chose exceptionnelle, tout
à fait exceptionnelle, dont j'ai vainement demandé qu'on fît une
obligation pour l'Assistance.
Il sonna un garçon de bureau.
--Allez demander, aux archives, ce dossier.
Il écrivit deux lignes sur un carré de papier, qu'il remit à
l'employé.
Et, aussitôt, il s'informa, auprès de madame Gimel, des circonstances
de ce qu'il appelait: «Le placement sous réserve de tutelle.» Madame
Gimel rappelait avec complaisance les longues discussions qu'elle
avait eues avec M. Gimel avant de le décider à adopter; l'indécision
du mari, qui ne savait s'il adopterait un garçon ou une fille;
l'insistance qu'elle avait mise à demander «une petite»; les
photographies de «candidates» comparées; puis, la comparution des deux
époux, assistés d'un notaire, devant M. le directeur de l'Assistance
publique lui-même, «dans ce beau cabinet où il y a des portraits de
bienfaisants personnages de tous les temps».
Evelyne ne parlait pas, malgré les prévenances du jeune chef de
bureau, qui lui fournissait des explications qu'elle ne demandait pas.
Quand le garçon de bureau rentra, elle se leva, et s'approcha vivement
du meuble sur lequel il déposait un petit dossier jauni.
--Ah! laissez-moi voir!
--Voyez!
Evelyne était penchée, les mains appuyées sur la table. Elle suivait
le texte que M. Heidemetz lisait à demi-voix, rapidement. C'était une
feuille double, de grand format, couleur crème, qui portait, sur
chaque feuillet, au recto et au verso, un questionnaire imprimé, et,
en face, des cases, hélas! presque toutes vides:
«Bulletin de renseignements concernant un enfant présenté à l'hospice
des Enfants Assistés... Sexe de l'enfant: féminin. Nom et prénom:
Evelyne.»
--Alors, je n'ai pas de nom, monsieur?
--Evelyne, en tout, mademoiselle. Vous voyez. «Lieu et date de
naissance, département: Paris, 1er octobre 1886.»
--C'est au moins cela, dit Evelyne: je suis de Paris.
«Est-il légitime ou naturel? Naturel.--Reconnu par le père? Non.--Par
la mère? Non.--Lieu de l'accouchement? Néant.--Vœu des parents quant
au culte? Néant...»
--Ah! par exemple, elle a été baptisée, monsieur! interrompit madame
Gimel. J'ai eu soin de la faire baptiser, sous condition, comme on
dit. Et même je puis dire qu'elle a beaucoup de religion pour une...
Enfin, je sais ce que je veux dire: je l'ai élevée comme mon enfant.
«Date du dépôt.»--Vous aviez douze jours, mademoiselle.--«Explication
détaillée des motifs qui ont amené l'abandon de l'enfant...»
Ici, M. Heidemetz eut une attention délicate. Il avait le sentiment
que l'être jeune qui était là, tout près de lui, souffrait, et il ne
lut pas tout haut le motif écrit dans la case aux réponses, le motif
en un seul mot: misère. Evelyne lui en sut gré. Il tourna la page. La
mère n'avait voulu donner aucun renseignement sur elle-même qui pût la
faire connaître, et tout ce qu'elle avait consenti à dire, c'est
qu'elle n'avait pas eu d'autre enfant que celui qu'elle abandonnait.
La troisième page devait être la plus rude pour Evelyne, et le silence
fut complet, pendant qu'Evelyne lisait ces lignes cruelles:
«--A-t-on dit à la mère que l'admission d'un enfant à l'hospice des
Enfants Assistés ne constituait pas un placement temporaire, mais bien
un abandon?
»--Oui.
»--Et que les conséquences étaient les suivantes: ignorance absolue
des lieux où l'enfant serait mis en nourrice ou placé?
»--Oui.
»--Absence de toute communication, même indirecte, avec lui?
»--Oui.
La jeune fille détourna un instant la tête du côté de madame Gimel.
--Ma mère devait être bien malheureuse! dit-elle. Accepter cela!
Madame Gimel avait les yeux rouges, et ne pouvait répondre. Evelyne
lut cette dernière condition:
«Nouvelles de l'enfant données tous les trois mois seulement, et ne
répondant qu'à la question de l'existence ou du décès.»
Et il y avait encore «oui» dans la colonne des réponses.
M. Heidemetz replia la feuille, et le bruit de cassure du papier
courut d'un mur à l'autre, et régna seul, pendant quelques secondes,
dans cette mansarde, au-dessus du grand Paris, où trois personnes
revivaient une histoire vieille de vingt-deux ans. Evelyne demanda,
très bas:
--C'est tout ce que je saurai d'elle?
--C'est tout ce que nous savons, mademoiselle.
--Elle n'est pas venue demander des nouvelles de son enfant, après?
--J'ignore; il faudrait faire des recherches; pour vous obliger, je
puis...
--Non, je vous remercie...
Elle se recula; le chef de bureau feuilletait, un peu par conscience,
un peu pour cacher son émotion, le dossier 149 007.
--Ah! montrez ceci, monsieur, je crois me souvenir...
Madame Gimel, entre un rapport et le livret à couverture noire
d'Evelyne, avait aperçu une note de service, envoyée par l'agent de
Bourbon-l'Archambault; elle la saisit et la lut, pour consoler
Evelyne, pour se consoler elle-même:
--Tiens, petite, comme tu étais gentille déjà! Voilà ce qui a décidé
monsieur Gimel et moi. Oh! nous avons médité chaque mot: «Deux élèves
me paraissent avoir des chances différentes pour être proposées en vue
d'adoption: numéro 149 007. Belle enfant, blonde, forte pour son âge.»
Elle rayonnait.
Evelyne, en arrière, dit:
--Venez, voulez-vous? Au revoir, monsieur!
--Mademoiselle!
Elle eut le sentiment qu'il demeurait dans l'ouverture de la porte,
sur le seuil, et qu'il suivait des yeux cette abandonnée qui
souffrait, à travers les années, de la faute d'une femme inconnue.
Pauvre Evelyne, la rieuse! Personne, du moins, ne l'avait vue pleurer;
elle ne pleurerait pas; elle allait très vite pour éviter les
questions de l'«adoptive», qui trottait en arrière. Dans l'escalier,
deux infirmières, un employé de l'Assistance et trois péronnelles qui
montaient en baguenaudant, s'écartèrent de la rampe, et se turent un
moment pour laisser passer cette douleur. Une des femmes dit même:
--Pourquoi est-elle en demi-deuil? Ça doit être tout récent. Elle a le
visage tout blessé par la peine.
Madame Gimel avait aussi sa large part de chagrin; elle souffrait
surtout de cette diminution de tendresse et de respect qu'elle
constatait, depuis la veille, chez la jeune fille.
--On essaie de faire la mère, songeait-elle; on se fait un cœur
pareil à celui des mères, mais le dévouement ne compte guère pour les
filles qu'on a seulement aimées: il faut les avoir portées...
Dans la rue, la conversation se borna à des mots échangés à la hâte:
--Prends garde à l'auto.
--Je vois.
--Il va pleuvoir.
--Probable.
--Pluie d'orage.
--Oui.
Evelyne et madame Gimel, ayant descendu l'avenue Victoria, prirent,
pour rentrer chez elles, et sans y trop songer d'ailleurs, le quai de
la Mégisserie et le quai du Louvre. Là, comme Evelyne obliquait à
droite:
--Tu désires reprendre cette rue de Rivoli? C'est plus frais, ici.
--Non, je vais à Saint-Germain-l'Auxerrois.
Madame Gimel fut stupéfaite. Elle le fut plus encore quand elle vit
Evelyne demander à un employé de l'église si le vicaire de service
était là, quand elle la suivit dans la sacristie et qu'elle entendit
cette conversation:
--Monsieur l'abbé, peut-on faire dire une messe pour une femme qu'on
n'a pas connue, dont on ne sait pas le nom, rien, rien?
--Sans doute, mademoiselle, il suffit qu'elle ait existé et que votre
pensée lui attribue le mérite.
--Alors, je vous prie de dire une messe pour ma mère inconnue.
--Bien, mademoiselle. Vous désirez un jour déterminé?
--Non.
Elle remit trois francs à l'abbé, qui dit:
--Mais c'est moins que cela, mademoiselle.
Evelyne était déjà sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrêta
sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe
par l'ombre maternelle:
--Maman,--madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-là,--je vous
demande pardon si je vous ai blessée, peinée, étonnée. Je n'ai pas
bien eu mon cœur ni ma tête à moi, depuis hier... Je vais me
retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. Ça
diminuerait mon courage... Et de ne pas même me demander à quoi je
penserai...
Madame Gimel l'embrassa, là, debout sur les marches, et ce fut sa
réponse, et sa manière de prêter serment.
IV
SUR LA PELOUSE DE BAGATELLE
Sur la pelouse de Bagatelle, à six heures du matin, le 12 août, trois
compagnies d'infanterie manœuvraient. Elles étaient fort réduites, et
l'un des trois témoins qui suivaient les évolutions des troupes,--je
ne parle que des témoins manifestes,--venait de compter, en tout, cent
cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au
milieu de quelques notes en abrégé. C'était le colonel Ridault. Les
deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, étaient deux
apaches, couchés à l'entrée de la pelouse, les jarrets ployés,
l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancés.
Le colonel, venu sans être attendu, ni invité, et qui avait laissé son
cheval sur la route, s'était placé en bordure de l'avenue qui monte
vers le château. Debout et de face, il avait encore une belle tournure
militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il
grossissait, et le déplorait.
Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dîner
beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le régime,
et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait «sa ligne». Il savait que
ses opinions, surtout celles qu'on lui prêtait, l'arrêtaient dans sa
carrière. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut
été lui-même embarrassé de le dire. Doué d'un esprit de contradiction
qu'il n'avait pas exercé sans perdre quelque chose de ses idées les
mieux raisonnées et les plus chères, on aurait pu dire qu'il n'avait
qu'une conviction, qu'une passion, qu'une idée dont il n'eût jamais
fait lui-même la critique: l'armée. Cela lui nuisait, auprès des
civils qui disposent des grades. Il était trop soldat dans un temps où
l'on ne se bat pas. Ce vieux garçon, qui ne manifestait qu'une
sympathie discrète pour les épreuves des gens du monde, devenait
paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de
ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prêts,
c'est-à-dire en dons. La tête ronde, la moustache droite, grise et
blonde, l'œil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel
Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de
l'esprit que le soir, jugeant que c'était là, comme la bonne chère, le
repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: «C'est un futur
grand chef.» On disait, à présent: «Dix-huit de ses jeunes ont passé
devant lui. Dans quinze mois, il sera retraité comme colonel. C'est
fini.«M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique à en prendre
son parti. Cependant, il commençait à exposer, entre amis, ses projets
pour cette époque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins
éloignés, avec lesquels il s'était brouillé pour des questions de
chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, près de
Villefranche, et, là, il ferait des économies relatives, pour pouvoir
passer trois beaux mois à Paris, au printemps. «En attendant,
disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la
discipline.»
Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix
minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria:
--Lieutenant Morand?
Le lieutenant se détacha d'un groupe d'officiers et de sous-officiers,
et vint, au pas de course, la main gauche tenant le sabre. Ce fut vite
fait. Il sauta de la pelouse sur le sable de l'allée, et prit la
position de l'inférieur devant le chef.
--Vous faites fonction de commandant de compagnie?
--Oui, mon colonel, je suis le plus ancien.
--Combien d'hommes?
--Dans ma compagnie, quarante-huit; dans les trois, cent cinquante et
un.
--C'est une erreur; j'en ai compté cent cinquante-trois; vous avez des
malades?
--Cinq en tout, mon colonel; mais le service de place, les corvées,
les bureaux...
--La carotte aussi, n'est-ce pas? Vous m'enverrez, dès que vous serez
de retour, la situation d'effectif.
Le lieutenant fit un signe d'assentiment. Le colonel lui tendit alors
la main.
--Monsieur Morand, vous n'avez pas fait de pertes au jeu?
La physionomie grave du lieutenant se détendit une seconde.
--Non, mon colonel.
--Pas de difficultés avec vos chefs?
--Aucune.
--Rien dans le métier qui vous chagrine?
--Rien.
--Vous avez de la chance!... Tout de même, vous avez vos ennuis, cela
se voit, tout le monde le voit; votre capitaine m'a raconté que vous
ne disiez plus un mot en dehors du service... Je sais que ça ne me
regarde plus, les chagrins civils... Je n'ai pas de remède contre eux,
à moins que l'amitié d'un vieil homme puisse servir à quelque chose...
Et c'est rare.
Morand, qui avait un grand pouvoir sur lui-même, ne laissa d'abord
rien deviner de ce qu'il pensait. Puis, les yeux, tant surveillés,
s'adoucirent, quelque chose de glacé, un revêtement de fermeté et de
réserve tomba.
--J'ai, en effet, un conseil à vous demander, mon colonel.
--Venez, mon cher.
Il fit signe aux officiers, qui observaient, à cent pas, sur la
pelouse, de continuer l'exercice, et il se mit à marcher, sur le sable
de l'allée encore déserte, à droite du lieutenant, qui parlait en
regardant les lointains. Ils firent deux cents pas du nord au sud,
revinrent, repartirent. Le sous-lieutenant Léguillé, l'adjudant Prat,
le lieutenant Roy, se disaient, de loin: «Il en a une chance, ce
Morand! Et, le pire, c'est qu'il ne nous la racontera pas. On ne saura
jamais si le colon lui a confié le secret de la mobilisation, ou
demandé des nouvelles de son grand-père.»
M. Ridault ne racontait rien, ne demandait rien: il écoutait. Ni l'un
ni l'autre ne faisait de gestes. Un observateur attentif aurait noté
certaine parenté de tenue et d'allure, entre ce jeune homme svelte et
cet homme alourdi, mais entraîné encore, et surtout cet instinct qui
faisait lever la tête tantôt à l'un, tantôt à l'autre, et qui les
portait à chercher à l'horizon les points où des yeux tristes peuvent
errer, sans danger de larmes ou de trahison. C'est à peine si M.
Ridault relançait quelquefois Morand, d'un mot ayant un sens
déterminé. «Et après? Que dit votre mère?» Le plus souvent, il
n'avait qu'un monosyllabe encourageant: «Bien.»
Morand se tut et attendit le jugement, comme s'il avait été devant le
Conseil de guerre. Rien ne vint. Les mots restaient dans la gorge du
colonel et l'étranglaient.
--Je vous répète ma question, mon colonel: n'est-ce pas votre avis
qu'il n'y avait rien à faire, que je ne réussirais pas à faire
admettre une enfant trouvée dans le monde du régiment?
--Non, rien à faire que ce que vous avez fait. Je vous plains.
Donnez-moi la main. Et reprenez des fiançailles avec l'armée. Au
revoir!
V
LE 12 AOUT
Evelyne tenait parole: elle ne pleurait pas; elle ne parlait jamais de
l'épreuve si rude qui avait atteint sa jeunesse; elle ne se plaignait
pas même de la vie en termes vagues, afin de ne point entrer, par
cette large route, dans les chemins où chacun retourne si volontiers
se blesser aux mêmes pierres et aux mêmes ronces. Quelque chose était
mort, en elle: sa gaieté; malgré sa volonté si ferme, Evelyne ne riait
plus.
Ses deux camarades de la banque Maclarey l'avaient remarqué dès le
premier jour, mais elles ne s'étaient permis des allusions blessantes
que le deuxième, en voyant que cela durait. Mademoiselle Raymonde
avait fini par deviner qu'Evelyne souffrait d'une peine sans remède,
comme elle souffrait, elle-même, de l'usure de la vie. Dans la
première semaine d'août, à la fin d'une journée étouffante, elle avait
ri avec mademoiselle Marthe des «amours orageuses» d'Evelyne Gimel.
Celle-ci pianotait à la machine, et n'écoutait pas. Tout à coup,
mademoiselle Raymonde, qui déchiffrait une page de sténographie,
s'arrêta, froissa le papier, le jeta contre la muraille, et,
s'épongeant le front, les yeux, le cou, resta hébétée et haletante sur
sa chaise, comme une bête forcée. Elle fut une heure sans faire
d'autre geste que celui de la main droite, qui agitait le mouchoir
mouillé, comme un éventail, devant la face blême et tirée. Au moment
où six heures sonnaient, elle dit, s'adressant à Evelyne:
--Je suis finie; je n'ai plus qu'à faire la noce, je n'ai plus de
courage. Et vous?
--Oh! moi, quand je n'ai plus de courage, je fais comme si j'en avais.
La stupide Marthe avait ri. Mais Raymonde, comprenant que, seule, une
douleur profonde pouvait dire ces mots-là, était sortie avec Evelyne.
--Ma pauvre amie, avait-elle dit, je connais les hommes, c'est tous
des canailles. Le vôtre vous a lâchée? Contez-moi ça; vous me ferez du
bien.
Evelyne n'avait rien raconté; mais, depuis ce jour-là, elle était
rentrée en grâce auprès de la «première dactylographe» de la banque
Maclarey.
A la maison, Evelyne et madame Gimel se retrouvaient, chaque soir,
avec la même joie apparente et les mêmes mots que par le passé. La
jeune fille avait repris l'habitude de dire: «Maman», et l'autre
n'avait pas un instant cessé de dire: «Mon enfant, ma fille.» Elles
mentaient toutes deux, elles ne pouvaient prononcer de tels mots sans
songer à la vérité, qui était autre et cruelle. Deux solitudes
voisines, voilà ce qu'était devenue, tout à coup, la vie familiale. Et
nulle volonté ne prévalait contre le souvenir à chaque seconde
rappelé. Evelyne se représentait les longs soins, la générosité, la
tendresse de madame Gimel. «Je l'aime toujours autant», pensait-elle.
Madame Gimel se demandait: «Ce qu'Evelyne a appris, moi, je l'ai
toujours su. Nous continuerons d'être l'une pour l'autre ce que nous
avons été.» Voisines, oui, mais déliées: l'air du dehors courait entre
elles. La conversation était devenue moins libre. On ne se disait plus
tout. Les deux peines, même, étaient différentes. Madame Gimel, qui
avait plus de tendresse que d'invention, crut que le théâtre
distrairait Evelyne. En cette saison de canicule, on ne pouvait aller
qu'au Théâtre-Français, l'Opéra-Comique étant fermé. Mais
_Britannicus_ était bien sérieux, après une journée de dactylographie.
Et puis, ce public d'étrangers et de minces provinciaux
intéresserait-il Evelyne?
--Ce que je regrette _Mignon_, disait madame Gimel, et _Lakmé_!
Elle se rabattit sur les cinématographes et sur les petits théâtres
encore ouverts. On organisa quelques parties de troisième galerie, ou
de troisième loge de côté. Il fallut défoncer une tirelire en forme de
pomme, où dormaient des économies destinées à un voyage à Dieppe.
Evelyne s'amusa quelquefois, et, d'autres fois, parut si parfaitement
étrangère à la pièce qu'elle était censée écouter, que madame Gimel
songea:
--Pauvre petite, elle a sa pièce à elle, dans le cœur, et qui n'est
pas gaie.
Une promenade chez une tante qui demeurait à Charenton, un dîner chez
un ami de feu M. Gimel, du côté de Bercy, et des «surprises» au
dessert, quand on dînait rue Saint-Honoré, et des fleurs, des roses,
des œillets, une botte de réséda: rien ne ramenait plus le sourire
ancien, celui qui disait: «La vie est bonne, maman! Regardez-moi
vivre!»
Madame Gimel ne pensait plus à autre chose: «Un si beau parti! un bel
homme! Et officier! Le mien n'était qu'adjudant. Il est vrai que
c'était dans la garde! Tout cela manque, parce que le père et la mère
manquent, je veux dire leurs noms. Je comprends le refus d'Evelyne.
Car c'est elle qui s'est retirée, elle qui n'a pas voulu! Elle est
fière, mais ça la tue.»
Elle était tellement pénétrée de cette idée, et tellement malheureuse
de n'avoir personne à qui se confier, qu'elle alla, sans rien dire à
Evelyne, causer avec madame Mauléon. L'ancienne première vendeuse,
toujours «distinguée», et madame Mauléon, simplement plaisante et
accorte, se convinrent rapidement et bavardèrent longtemps. Quand elle
se retira, madame Gimel dit, d'un air assez pincé:
--Ma chère madame Mauléon, faites-le si vous l'osez; moi, je n'oserai
jamais.
Le lendemain, cependant, elle retournait à la crèmerie de la rue
Boissy-d'Anglas. C'était au milieu de l'après-midi, pendant les heures
qui appartenaient aux mouches, au bruit de la rue et au sommeil léger
de la patronne. Madame Gimel se mit à gauche du bureau blanc de la
crémière,--où, si souvent, Evelyne s'était appuyée; elle tira de son
réticule un papier qu'elle déplia, et se mit à lire, avec un peu de
recherche et beaucoup d'émotion, articulant mieux qu'à la Comédie,
baissant la voix et soupirant sans l'avoir voulu, ponctuant les
phrases, quelquefois, d'un geste de sa main gantée de filoselle.
Madame Mauléon, grave, le menton sur ses poings, les yeux vagues et
prêts à se mouiller, écoutait. A mesure que sa nouvelle amie lisait,
la crémière s'exaltait; un sourire de contentement, de dégustation,
d'approbation, écarta ses joues et découvrit les dents, qu'elle avait
belles.
Il se passa, ensuite, quinze grands jours, pendant lesquels madame
Gimel fut étrangement agitée. Elle avait des distractions si longues
en regardant «sa fille» que celle-ci lui demandait:
--Qu'avez-vous? Où êtes-vous? Je suis sûre que vous n'avez pas entendu
un mot de ce que je vous ai dit?
C'était vrai. Elle dormait à peine, maigrissait, pâlissait, tellement
qu'Evelyne, un dimanche, viola elle-même la consigne qu'elle avait
imposée. Madame Gimel revenait d'une promenade assez courte, qu'elles
avaient coutume de faire toutes deux, entre quatre et cinq, lorsque le
temps était beau: Champs-Élysées, tour de l'Arc de Triomphe et retour
par l'avenue de Friedland. A l'angle de la rue du Faubourg
Saint-Honoré, elle s'arrêta, et, avisant un omnibus qui descendait:
--Prenons les Filles-du-Calvaire, dit-elle, je n'en puis plus.
Alors, entre les deux femmes, secouées l'une à côté de l'autre sur la
même banquette, tout au fond de la voiture, quelques mots furent
échangés, que les voyageurs n'entendirent pas:
--Voyons, maman, c'est à cause de moi que vous souffrez?
--Oui.
--Vous ne blâmez pourtant pas ce que j'ai fait?
--Non, pauvre mignonne! Tu as agi comme une...
Elle chercha la comparaison, cela fit un petit silence.
--Comme une sainte.
--Vous ne blâmez pas davantage monsieur Morand?
--Non.