«C'est le troisième soir de mon amour. Hélas! le dernier de ma joie!

Tout est brisé. J'écris ceci à je ne sais quelle heure de la nuit,

pendant que madame Gimel--il faut que je l'appelle ainsi à

présent--pleure, elle aussi, et souffre presque autant que moi.

»Cela débutait si bien, mon amour! Ce soir encore, à six heures dix,

sur la terrasse que nous avions choisie pour nos accordailles, il

m'attendait, lui, et il avait, comme moi, toute une marée montante de

pensées dans le cœur. Je ne lui avais pas dit que je commençais à

l'aimer; j'allais le lui dire; il ne me faisait plus peur. En sortant

de la banque, je regarde en l'air, et je reçois sur la joue une goutte

d'eau: il pleuvait. Un autre jour, tous les jours, j'aurais été

furieuse, car j'étais sans parapluie; eh bien! j'ai étendu mes dix

doigts, las d'avoir tapoté les touches de ma machine, et j'ai dit, je

me rappelle:

»--J'arriverai fripée s'il le faut, mais cela ne me fait plus rien; il

m'aime, à présent, et moi, je vais lui dire que je l'aime!

»Pourquoi? C'est le secret des mots d'hier, des mots qui sont des

graines et qui lèvent leurs deux premières feuilles dans une nuit. Et

je ne suis pas allée au rendez-vous en prenant des détours, non, mais

tout droit, sous la bruine qui tombait et que j'aurais voulu qu'il pût

boire sur ma joue. Lui, il était à son poste de guetteur; je voyais sa

haute silhouette, de loin, au-dessus de la balustrade blanche, entre

deux troncs d'arbres; et puis, j'ai vu son visage immobile; nous

étions attirés l'un par l'autre, et moi seule j'avançais; j'ai vu ses

yeux qui étaient tout pleins de moi; j'ai monté; personne n'était là

que nous; j'ai couru, et j'ai dit:

»--Je vous aime!

»Alors, oh! alors, ses yeux se sont emplis de larmes, subitement. Et,

lui pleurant, moi presque, sous la pluie, dans ces Tuileries désertes,

nous étions infiniment heureux. Je crois que nous marchions très

doucement, mais je ne suis pas sûre. Nous étions, dans nos cœurs,

fiancés. Il m'a regardée longtemps, sans mot dire, ses yeux fermes,

ses yeux de commandement et de justice fixés sur les miens, et je

voyais trembler, au coin de ses lèvres, des mots d'amour qu'il était

trop ému pour prononcer. Il était devenu muet.

»--J'ai tout compris, monsieur, mais il pleut. Si nous rentrions?

»Une pluie véritable tombait. J'avais dit étourdiment: si nous

rentrions?

»Mais où? La grande serre des Tuileries était là, toutes ses baies

vitrées bien ouvertes, laissant voir les palmiers, les orangers, les

bananiers, les fougères, et défendue seulement par une chaînette de

fer qui, d'un pilier à l'autre, faisait feston. Ma foi, nous entrâmes;

je m'adossai à une caisse et M. Morand s'adossa à la même. C'était une

très grande caisse; nous étions sous l'oranger, et je ne sais pas si

cela porte chance, mais je ne vivrai jamais des minutes plus douces.

Il regardait devant lui, la pluie qui tombait, et moi de même, et je

crois bien que nous ne voyions rien, que l'avenir, dont nous ne

parlions pas. Il avait pris ma main, et il la pressait souvent, et

même, dans l'intervalle, je la sentais petite, confiante, aimée entre

ses doigts très rudes, mais qui tremblaient. Ce qu'il me disait? Peu

de chose; c'était une espèce de plainte qui me semblait délicieuse et

qu'il appelait «raconter sa jeunesse».

»--J'ai souffert, répétait-il, jusqu'au moment où je vous ai connue.

Ma vie a été seule, pauvre, et vous voici enfin.

»Quel bonheur il y avait pour moi, et pour lui, dans cette tristesse

passée! Je compatissais. J'avais le sentiment que je commençais mon

rôle de femme, qui est de consoler. Il radotait, et moi aussi, pour

que cela durât. Nous laissions des silences entre les mots; mais ils

étaient remplis par une espèce de pitié amoureuse, qu'il demandait et

que je donnais. Il y a un langage, d'âme à âme, qui n'a point de

paroles; c'est comme une couleur changeante dont on se serait

enveloppé. Contre mon habitude, je n'étais pas gaie. Je ne retrouvais

pas ce qui a été ma manière d'être heureuse jusqu'à présent. Je ne

souhaitais rien tant que l'entendre dire toujours:

»--J'ai souffert, et vous voici enfin.

»Tout à coup, une porte s'ouvrit dans le fond de la serre; un

jardinier entra par derrière les palmiers.

»--Eh bien! les amoureux! Pas gênés! Voulez-vous filer! C'est pas une

marquise de restaurant, la serre des Tuileries!

»M. Louis Morand est un homme de sang-froid. Je l'ai bien vu. Il s'est

dressé. Il a observé le jardinier qui arrivait, et, à trois pas, il

lui a dit tranquillement:

»--Vous vous appelez Jean-Jules Plot, caporal, il y a trois ans, à la

troisième du 2. Est-ce vrai?

»--Peut-être bien. Et vous?

»--Lieutenant Louis Morand. Vous n'étiez pas dans ma compagnie, mais

je vous reconnais bien.

»--C'est que vous êtes en civil, mon lieutenant, excusez.

»Alors, ils se sont écartés de moi, et j'ai entendu le jardinier qui

disait très bas:

»--Mes compliments: elle est tout à fait chic votre bonne amie, mon

lieutenant.

»--Dites ma fiancée, Jean-Jules Plot.

»Et, se détournant, il m'a regardée. Ah! les beaux yeux francs, où il

y avait de l'amour pour toute une vie et même pour deux! La pluie

tombait moins fort; j'ai fait signe:

»--Si nous sortions?

»Il a ouvert son parapluie; je me suis mise tout près de mon «fiancé»;

il était si content que je l'aurais emmené à droite, à gauche,

n'importe où.

»--Je vous aime, mademoiselle Evelyne.

»Nous descendions la rampe du jardin, nous passions à côté du bassin,

près du vieux père Nil, tout écrasé sous l'avalanche de ses enfants;

nous franchissions la grille.

»--Mademoiselle Evelyne, je vous... Au fait, où allons-nous?

demanda-t-il.

»--Voir maman: il est temps de la prévenir, après trois rendez-vous!

»Je ne sais s'il avait bien compris, car, des Tuileries jusqu'à la rue

Saint-Honoré, il ne s'occupa que de moi, et ne me parla pas d'elle.

»Je n'ai jamais monté plus lentement l'escalier de notre maison. Ah!

que j'avais raison! Le bonheur, c'est de la joie qui croit qu'elle va

durer. Le mien n'était pas tout à fait complet, Il tremblait un peu.

Qu'allait dire maman? Mais je la savais faible pour moi. M. Morand,

dès la première marche, avait pris mon bras et l'avait posé sur le

sien.

»--Il n'y a que quatre étages? disait-il. Quel dommage!

J'apprécierais, en ce moment, une maison américaine.

»Je pensais de même. Il faisait jour encore, dans la grande cage

blanche. Personne ne troubla l'ascension. Quand nous nous trouvâmes en

haut, nous eûmes ensemble le même battement de cœur, le même recul

devant le bouton de cuivre de la sonnette. Derrière la porte, quelle

parole allait être dite? Quelle destinée nous guettait? J'avançai la

main, très lentement. M. Morand vit le geste, et, peut-être pour

retarder le moment où nous serions trois, il prit ma main et la porta

à ses lèvres, et je sentis celles-ci qui priaient sur mes doigts et

qui disaient:

»--Pas encore.

»Cela dura un peu. Je crois que j'aurais laissé durer la prière si je

n'avais entendu le pas de maman. Elle venait, probablement, pour se

pencher sur la rampe. Ce fut M. Morand qui sonna. Puis, il s'effaça.

Et maman vint ouvrir, précipitamment, joyeusement, comme chaque soir.

»Elle m'aperçut d'abord; je vis commencer le sourire qui m'accueille

et qui m'appartient; mais, tout de suite, il cessa. Maman venait de

découvrir, en arrière, ce jeune homme; ses yeux myopes firent effort,

elle plissa les paupières, elle se demanda:

»--Est-ce que je le connais?

»Elle eut son petit mouvement de tête qui précède le bonjour. Mais

non, elle ne connaissait pas ce monsieur. C'était un étranger. Elle ne

comprenait plus; elle pensa qu'elle avait encore son tablier de

popeline noire, et je vis se reculer dans l'ombre du couloir sa pauvre

figure troublée, froide, pincée, tandis que je m'avançais, et que je

disais tout bas:

»--Maman, je vais vous expliquer. Ne craignez rien. Allons dans le

salon.

»Son premier geste, en entrant dans le salon, c'est-à-dire dans sa

chambre, fut de jeter, sous la machine à coudre, le tablier surpris.

Alors, elle parut se remettre. Elle leva la mèche de la lampe.

»--Entrez donc, monsieur; qu'est-ce qu'il y a? Je ne m'attendais pas à

une visite. Si tu fermais la fenêtre, Evelyne?

»Quand elle fut assise, à contre-jour, quand la fenêtre fut fermée,

maman avait déjà repris son air très sûr, son air parisien.

»--Mais asseyez-vous donc, monsieur.

»Et elle le regardait, pendant ce temps-là. Elle l'étudiait. Elle le

cataloguait. Moi, j'étais à sa gauche, près du fauteuil, et joliment

plus émue qu'aux Tuileries, et je le regardais, lui aussi, et je le

trouvais stupéfiant et charmant.

»Il n'était pas embarrassé, pas gauche, pas godiche; il était ému, et,

ce qui me parut très bien et très fort, de tout ce qui était dans le

salon, il ne considérait que maman. Il la laissait, avec déférence,

s'agiter. Il attendait, sans impatience, qu'il pût dire ce qu'il

voulait dire. Il restait debout; et ce fut très simple. Moi, je

n'avais eu le temps de rien expliquer. Il se chargea des

éclaircissements.

»--Madame, dit-il, j'aurais dû vous parler avant-hier; voilà trois

jours déjà que j'ai fait ma déclaration à mademoiselle Evelyne.

»Elle a pris son air étonné,--heureux, au fond, pauvre maman, très

heureux,--un air qu'elle avait vu prendre à Bartet, dans les comédies.

»--Quelle sorte de déclaration, monsieur?

»J'étais si près d'elle, je me suis penchée, je l'ai embrassée là où

commencent ses cheveux blancs, et j'ai dit:

»--D'amour, maman.

»Et, un peu bas:

»--Ça s'est très bien passé... Aux Tuileries... Il est très comme il

faut... Recevez-le bien.

»Lui, il ne disait plus rien. Elle l'a considéré peut-être une

demi-minute. Elle est sensible, impressionnable! Je lisais tout sur

son visage; elle se demandait:

»--Voyons, cette physionomie-là me revient-elle? Du temps de ma

jeunesse, quand j'étais vendeuse chez Revillon, m'aurait-il plu?

Voyons, ces moustaches, ces sourcils un peu rudes, ce front calme et

têtu, ces yeux de commandement, mais qui aiment, qui ont un peu peur,

non pas de moi, mais de ce que je vais dire... Oui, sûrement, Evelyne

a fait ce que j'aurais fait... Quoique... Vraiment oui, monsieur

Gimel, adjudant de la garde républicaine, était un plus bel homme.

»--Excusez-moi, monsieur; on ne s'attend pas à des nouvelles

pareilles. Je suis toute saisie. Dites-moi comment vous avez connu

Evelyne. Êtes-vous de sa banque?

»Il se mit à rire, et j'entends encore ce rire contenu, mais si franc,

le dernier entre nous.

»--Oh! non, madame! non! J'ai commencé par deux années au Soudan...

»--Seigneur! Vous habitez les colonies?

»--Je les habitais hier; j'y retournerais volontiers si je n'avais pas

une idée que je viens de vous avouer. Je suis lieutenant d'infanterie.

»Maman devint toute pâle, subitement. Elle chercha ses mots, elle qui

les trouve toujours, et si vite!

»--Officier! Mais, monsieur, il faut une dot réglementaire? Je ne sais

pas si Evelyne, même après ma mort...

»--Non, maman, il n'en faut plus! J'ai fait l'objection, moi aussi,

vous rappelez-vous, monsieur, à côté du myrte, quand le jardinier est

entré? Je vous demandais, justement... Non, maman, il y a une

circulaire du général...

»Je croyais que maman allait rire. Non, elle pâlissait encore; elle

avait l'air de défaillir; elle nous regardait avec une espèce de

stupeur, comme si nous allions mourir l'un ou l'autre.

»--En vérité, monsieur, dit-elle, ce projet-là est impossible..., tout

à fait impossible... L'honneur était grand, sans doute... Mais Evelyne

ne peut pas épouser un officier. Voulez-vous m'attendre ici?... J'ai à

parler à l'enfant, qui ne comprend pas plus que vous ce que je veux

dire. Viens, ma petite.

»Et, en disant cela, elle m'entraînait dans ma chambre. Je n'avais pas

peur; je me sentais forte contre toute opposition, capable d'attendre,

de m'exiler, de continuer de travailler, d'apprendre un métier

nouveau, s'il le fallait, de tant de choses, que j'étais sûre que

celle que maman allait m'opposer comme argument ne tiendrait pas

contre ma volonté... Pouvais-je prévoir? Ah! trop confiante que

j'étais! Un mot a suffi pour m'accabler. Elle m'a emmenée près de la

fenêtre; elle a passé sa main autour de ma taille; elle m'a caché son

visage; son front touchant mes cheveux, elle m'a parlé. Aussitôt, j'ai

senti mon pauvre amour frappé à mort. Je ne me suis pas défendue; je

ne répondais pas; je souffrais. Combien de temps suis-je restée là,

sans force, tandis qu'elle me disait:

»--Allons, rentre, mon enfant, trouve un prétexte, écarte-le puisqu'il

le faut!

»Voyant que je me taisais, elle me proposa même de retourner seule et

de dire elle-même à M. Morand:

»--C'est fini, ne revenez pas.

»Alors seulement, je revins à moi; je la repoussai; elle me laissa

faire. J'étais nerveuse, dès lors courageuse. Je devais être très

singulière avec mes yeux brillants de larmes que je retenais; avec ma

volonté nouvelle de le quitter; avec ma voix que j'avais peur

d'entendre moi-même parce qu'elle allait nous séparer. Je ne sais pas

comment j'ai eu le courage. J'ai été droit à lui, qui était debout au

milieu du salon.

»--Monsieur, voici un grand chagrin pour moi, et pour vous: madame

Gimel vient de me parler... J'ignorais ce qu'elle m'a appris, je vous

le jure. Elle a bien fait de me l'apprendre. Je ne dois pas, je ne

peux pas être votre fiancée.

»--Mais que vous a-t-elle appris, mademoiselle? Elle ne me connaît

pas. On m'a peut-être calomnié près d'elle? Qu'elle se renseigne. Je

n'ai pas à craindre. Mais ne dites pas des mots comme celui-là.

»--Oh! non, cela ne vous concerne pas.

»--Alors, comment une chose que vous ne saviez pas, et qui vous

concernait, mademoiselle, pouvait-elle avoir tant d'importance? Vous

l'ignoriez? Qu'est-ce que c'est! Vous ai-je dit que les questions de

dot n'entraient pas dans mes préoccupations? Vous seriez sans mobilier

et sans trousseau que je ne changerais pas d'avis. N'est-ce que cela?

»--Non, hélas!

»--Mais parlez donc!

»--Je ne peux pas...

»--Vous le devez! Je ne vous quitterai pas sans savoir pourquoi vous

rompez. J'ai droit à une explication.

»--Et si je vous demande, monsieur, de ne pas vous en donner?

»--Je refuse... Vous voyez que je souffre cruellement... Je croirai

que j'ai été repoussé pour des raisons d'ambition, qu'on vous a fait

partager.

»--Non, par exemple! N'injuriez pas la petite, monsieur! Elle avait le

droit de choisir, en effet; mais elle avait choisi, et elle n'est pas

femme à se reprendre par ambition!

»C'était madame Gimel qui sortait à son tour de ma chambre, animée,

rouge, susceptible pour moi, qui n'étais que malheureuse. J'ai étendu

la main, pour arrêter la plaidoirie de cette chère offensée. J'ai dit:

»--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux que vous sachiez la

vérité.

»--Quoi, Evelyne, tu vas lui dire?...

»--Tout. Monsieur Morand va voir, par là, combien je l'estime. Il

verra aussi que je ne puis pas être sa femme... Je suis une enfant

abandonnée, monsieur, une pupille de l'Assistance publique, adoptée

par madame Gimel... Comprenez-vous, maintenant? Cette femme, qui m'a

élevée, n'avait qu'à me laisser avec les autres: j'aurais grandi dans

une ferme de la Nièvre ou de la Normandie. Je suis sans père ni

mère... Vous voyez vous-même que je ne suis pas de celles qu'on peut

présenter à des femmes d'officiers. Dites le contraire!

»Il me regarda, et il m'aimait encore. Mais il ne répondit rien. Il

voyait que je ne mentais pas, que j'avais tout ignoré, que je ne

voulais pas pleurer, que je ne voulais pas qu'il restât... Et il a

voulu, lui aussi, être courageux; il ne m'a même pas demandé de lui

tendre la main; il a salué maman, le pauvre garçon, perdu d'esprit et

toujours correct; il l'a saluée, et puis il n'a plus eu la force de me

dire adieu. Je crois qu'il a essayé de commencer: «Pardonnez-moi»,

mais il n'a pas eu la force de finir, il a senti que tout s'écroulait

et il a quitté le salon... Je suis presque sûre qu'il s'est arrêté

pour me regarder, sur le palier. Je n'ai pas couru. La pupille de

l'Assistance publique n'avait aucune parole d'espérance à lui donner,

aucune illusion. Le bruit sec de la serrure, qui reprenait son rôle de

gardienne, nous a séparés.

»Madame Gimel m'a dit:

»--Viens, que je te raconte tout!

»Nous avons causé et pleuré jusqu'à deux heures du matin. Et,

maintenant, je n'ai plus de père, plus de mère, plus de nom à moi, et

plus de fiancé.»

III

LE NUMÉRO 149 007

A huit heures, Evelyne était debout. Elle avait fait son lit, balayé

la chambre, et mis à chauffer le lait que le laitier, à sept heures et

demie, tous les matins, déposait sur le paillasson de la porte, dans

un flacon cacheté, scellé avec une étiquette bleue: «Grand lait du

château de Perray.»

Elle apportait les deux tasses sur un plateau, dans la chambre de

madame Gimel.

--Merci, ma petite... Ne te presse pas. Tu as tout le temps. Là, pose

le plateau sur le guéridon. Va chercher le croissant... Bien...

Pourquoi as-tu mis ta robe noire, et ta cravate noire? Tu as l'air...

--En deuil. C'est ce que je veux.

--Oui, ma pauvre mignonne. Mais que diront-elles, à la banque, les

dactys?

--Je n'y vais pas.

--Comment! tu n'y vas pas?

--Non, nous allons toutes les deux faire une course pressée, et

j'envoie un mot à monsieur Amédée pour dire que je suis souffrante.

--S'ils apprennent que ça n'est pas vrai?...

--C'est plus vrai que si le médecin l'avait dit...

--En effet... Et où veux-tu?...

--A l'Assistance publique. Je vais redemander maman... Je veux savoir

son nom, qui elle est, la retrouver si elle n'est pas morte...

--Tu ne sauras rien, ma petite, puisque, moi, je n'ai rien su...

--Parce que vous êtes timide! Parce que vous êtes de Romorantin,

tandis que, moi, je suis Parisienne... Au fait, je ne suis plus sûre

de rien... Mais je vous assure qu'ils me le diront!

Elle avait l'air d'une toute jeune veuve qui déraisonne.

--Oui, ma chérie, ils le diront peut-être. Tu as raison. Bois ton

lait. Je vais mettre mon chapeau. Assieds-toi... Là, ne te dépêche

pas... Nous avons le temps... Je suis toujours ta maman, mon Evelyne.

Elle mit plus de temps que d'ordinaire à piquer son chapeau, la pâle

madame Gimel. Comme d'autres, quand elles ont un peu vieilli, elle

cherchait des mots pour consoler le chagrin d'amour qui ne voulait pas

être consolé, et qui s'avivait au bruit inutile. Evelyne, assise à

contrejour, près du guéridon, regardait dans le vide, au-dessus des

toits d'en face, qu'on apercevait par la fenêtre ouverte, et elle

oubliait de toucher au bol de lait qui fumait en spirale inquiète.

En arrière, madame Gimel, tout armée pour la promenade, ayant même

pris son ombrelle «habillée», qui avait une cerise au bout du manche,

se tint droite pendant un peu de temps. Elle plaignait Evelyne; elle

l'enviait, peut-être; elle travaillait sur la donnée de ce roman

vivant qu'elle avait sous les yeux, comme elle faisait, dans les

heures de solitude, quand elle avait achevé le feuilleton du _Petit

Journal_. Mais, cette fois, elle se heurtait, de tous côtés, à

l'inconnu et à l'impossible.

--Je suis prête, ma petite. Je t'attends.

Evelyne avala une gorgée de lait, et sortit la première.

Tant que les deux femmes marchèrent dans la rue, elles eurent les yeux

distraits, et même un peu le cœur. Il était encore de bonne heure.

Elles suivaient la rue de Rivoli, qu'elles avaient gagnée en remontant

la rue Saint-Honoré. Madame Gimel avait fait exprès de passer sous les

galeries des magasins du Louvre, afin de pouvoir dire des mots qui ont

une puissance sur l'esprit des femmes,--elle le savait bien,--et où il

y a de l'amour de soi, de l'autre, ou de l'enfant:

--Vois donc la jolie berthe en guipure; et cette robe de bains de mer,

«robe de plage», crois-tu! Et l'adorable layette...

Malgré son chagrin, Evelyne regardait. Elle n'allait pas jusqu'à

sourire, mais une petite caresse lui venait des choses qui lui

plaisaient, à l'étalage. Le cœur n'était pas tout fermé à la vie,

mais presque. Elle avait sa jupe noire, une ceinture de cuir souple,

un corsage blanc, et le canotier de tous les jours, d'où se levait

une aile de pigeon, une seule.

Lorsque madame Gimel tourna à droite, un peu avant l'Hôtel de Ville,

il y avait bien deux minutes qu'elle n'avait parlé. D'anciens

souvenirs et l'appréhension de ces bureaux, derrière lesquels est

assis l'État, l'assombrissaient. Evelyne, l'impressionnable Evelyne,

hautaine parce qu'elle avait honte, hostile d'avance à tout ce qu'elle

allait voir et entendre, hésitait, la tête levée, entre les deux

façades de monuments publics qui occupent presque toute la longueur de

l'avenue Victoria.

--C'est au 3, l'Assistance publique, dit madame Gimel. Je me souviens,

il faut entrer dans la cour... Ah! mon Dieu, voilà vingt-deux ans,

j'étais si contente quand je suis sortie de là, avec toi dans les

bras, et mon brave homme de mari qui ronchonnait en arrière: «Tu la

tiens pas bien. Passe-la-moi donc!» Ça me rappelle tant de choses! Il

y avait un employé, qu'est-ce que je dis, plusieurs chefs de bureau et

le directeur qui nous ont fait signer les papiers, ce jour-là. J'en

reconnaîtrais peut-être quelques-uns...

La mémoire du cœur n'est pas celle des yeux. Madame Gimel, entrée

dans l'immeuble numéro 3, avait pris son face-à-main et considérait,

sans pouvoir prendre parti, les perrons et les portes distribués

autour de la cour, quand Evelyne se dirigea, à droite, vers la porte

vitrée sur laquelle étaient inscrits ces mots: «Enfants

assistés.--Nouvelles et renseignements.» Les deux femmes entrèrent,

tournèrent à gauche, et passèrent devant un bureau où causaient et

péroraient, rendant compte de leurs recherches, les employés

enquêteurs de la banlieue de Paris. Elles arrivèrent alors devant un

guichet pareil à celui d'une banque, et derrière lequel se tenait un

homme gras, sérieux, rasé, qui avait les lèvres expressives et qui le

savait. Il ne broncha pas, en voyant madame Gimel et Evelyne. Celle-ci

ne s'approcha pas. Madame Gimel glissa le pied, comme elle faisait

chez Revillon en s'avançant au-devant d'une cliente, et dit:

--Monsieur le chef de bureau?

Il répondit aussitôt:

--Vous avez le numéro de l'enfant?

--Non, monsieur, je ne l'ai pas sur moi, mais je me le rappelle très

bien: 149 007.

L'employé se tourna vers une table inclinée sur laquelle reposait un

registre. Madame Gimel voyait bien qu'il faisait erreur, mais elle

n'osait le dire, à cause de la crainte révérencielle que lui inspirait

tout fonctionnaire. L'employé écrasa sous son pouce et souleva d'un

mouvement preste, en virgule, cinq ou six feuillets, puis les laissa

retomber.

--Mais, dit-il, nous en sommes à 170 000. Il est vieux, votre numéro,

madame.

Une voix ferme, jeune, dit:

--C'est moi, monsieur, le 149 007!

Le gros scribe fut frappé de l'accent de cette voix, et, quand il eut

regardé Evelyne, qui s'était avancée à la droite de madame Gimel, son

étonnement devint de l'admiration. Les lèvres expressives eurent une

moue.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, je ne pouvais pas me douter...

--Peu importe, interrompit la jeune fille. J'ai été adoptée, il y a

vingt-deux ans, par madame.

--Oh! Evelyne!

--Évidemment. Comment voulez-vous que je dise?... Je viens, monsieur,

pour avoir des renseignements sur mon origine.

Elle était nerveuse et décidée à être impertinente.

Le chef de bureau ne s'y méprit pas. Il fit l'économie d'un reste de

sourire, qui attendait son tour, et répondit:

--Bien, mademoiselle; alors, adressez-vous au bureau des adoptions,

escalier A, tout en haut.

Il saluait, avec une politesse administrative, et, cependant, avec une

nuance de réserve, à cause de la brusquerie de cette jeune fille.

Madame Gimel seule répondit. L'aile de pigeon avait déjà filé devant,

et passait en bordure des enquêteurs, qui clignaient l'œil sur le

sillage d'Evelyne.

Celle-ci, retraversant la cour, trouva l'escalier A, monta plusieurs

étages, et suivit un couloir sur lequel ouvraient des portes

numérotées. Elle frappa à l'une des dernières, et entra dans une

cellule chaude dont elle venait de réveiller le titulaire.

--Je ne le reconnais pas non plus, souffla madame Gimel, en passant

près d'Evelyne.

Le Mariage de Mademoiselle Gimel, Dactylographe · 第 3 / 14 段