effet, je le suis encore. A l'heure tardive où j'écris, ma mère dort
dans sa chambre à côté; moi, je sens bien que le sommeil ne me viendra
pas de si tôt. Elle a deviné quelque chose, elle aussi, la chère
maman! Pendant que nous dînions, au jour, en tête à tête, dans la
cuisine, elle a remarqué, d'abord, que je mangeais avec un appétit de
jeune loup, ou de trottin, et que, cependant, j'oubliais de manger,
par moments, pour regarder par la fenêtre:
»--A qui ris-tu, Evelyne?
»--A personne!
»--Si.
»--Voyez vous-même: les fenêtres sur la cour, en face, sont toutes
fermées, malgré la chaleur.
»--Alors, tu ris à une idée? Je connais ça!
»Elle se tut, et je compris qu'elle faisait beaucoup de chemin
silencieux, qu'elle furetait dans toutes les maisons où j'aurais pu,
selon elle, avoir un prétendant. Pauvre maman! Comme si Paris était le
même, pour elle et pour moi! Elle n'a pas voulu le dire, mais elle
souffrait aussi à la pensée que je n'étais pas confiante. Moi, je ne
voulais, je ne veux rien dire parce que je ne suis pas sûre... Un
pareil amour! Est-ce possible? Moi, la petite dac? Que je voudrais
être à demain soir! Ah! demain soir, s'il m'a parlé comme je n'ose pas
croire qu'il me parlera, alors, je serai expansive. Oui, je partagerai
avec elle ma joie, je réparerai la déconvenue de ce jour. Maman m'a
dit:
»--Le fils du bottier, notre voisin, quand je rentrais, ce soir, m'a
fait un signe d'amitié; ce n'est pas la première fois; je suis sûre
qu'il pense à toi.
»--Quart-de-Place?
»--Pourquoi l'appelles-tu comme ça? Pauvre garçon!
»--C'est son nom pour tous ceux qui ne se fournissent pas chez son
père.
»--Oui, plus d'une fois, je l'ai vu, en me détournant un peu, quand je
passais avec toi, je l'ai vu qui te mangeait des yeux.
»--Ça me laisse intacte, maman.
»--Sans doute, mais indifférente!
»--Oh! tu parles!... Non, je vous demande pardon, je veux dire
absolument.
»La pauvre chère maman n'a rien répondu; mais elle a eu ce petit
pincement de lèvres qui est, chez elle, le signe d'un coup reçu, le
«touché» du maître d'armes. Et ça me faisait de la peine de lui en
faire. Mais le moyen? Nous nous sommes séparées de meilleure heure que
d'ordinaire. Elle ne doit pas dormir non plus. Elle pense:
»--Les enfants sont ingrats, tous et toutes!
»Non, ce n'est pas vrai. Je lui suis reconnaissante, au contraire, de
ce qu'elle a été une vraie mère, une de celles pour qui l'enfant n'est
pas un joujou qu'on habille et qu'on embrasse, mais un amour qui
change toute la vie. J'étais grosse comme le poing,--que de fois je
l'ai entendue me raconter cela!--j'étais délicate, j'étais «vive comme
une souris qui aurait eu les yeux bleus». Maman a eu peur que je ne
fusse mal soignée, si elle me confiait à une nourrice de campagne.
Elle n'était déjà plus jeune quand elle s'est mariée avec le «beau
Gimel», mon père, que j'ai à peine connu... Un petit frisson de peur,
et le grand sacrifice a été tout de suite accompli. Maman, qui avait
une bonne place; maman, qui était vendeuse chez Revillon, a tout
laissé là pour Evelyne. Elle ne m'a plus quittée, et tout le bénéfice
qu'elle a eu, hélas! c'est moi, qui ne lui dis pas même, ce soir,
qu'une joie me tient éveillée.
»Pauvre maman! L'ancien adjudant de la garde républicaine, son mari,
n'a jamais été, je crois bien, un puissant travailleur. Il avait sa
retraite. Il disait:
»--Je cherche du travail dans le civil.
»Maman ne disait rien; mais elle brodait, elle cousait, elle gagnait
ce qui manquait pour vivre, et le droit de ne pas se séparer de la
«petite». Grâce à elle, nous n'avons jamais manqué de rien. Elle
prétendait même que nous finirions par être «bien à notre aise».
»J'en ris, ce soir. Nous ne sommes pas devenues riches. Et voici que
je suis aimée! Est-ce mystérieux! Aurais-je pu imaginer qu'un officier
s'éprendrait de moi pour m'avoir vu, chez madame Mauléon, manger des
petits radis roses! Il a dû deviner que j'avais été bien élevée, par
une femme courageuse, nette d'esprit, aimant Paris qui ne la gâte pas,
mais qui l'amuse, et que j'étais une honnête fille née d'une maman
admirable. Ah! si nous devons nous marier, lui et moi, il faudra qu'il
soit poli et prévenant avec maman. Pas de morgue! Pas de fausse honte!
Je le lui dirai demain, avec d'autres choses..., tant d'autres.»
»_Minuit et demi._--Je n'ai aucune envie de dormir. Il faut,
cependant, se coucher, parce que, demain matin, la dactylographe devra
être au travail à neuf heures. Nous n'avons pas de congés pour cause
d'amour. Je vois la tête de M. Maclarey, si je lui disais:
»--J'ai un amoureux; me permettez-vous de sortir une heure avant les
autres?
»Il se demanderait si je jouis de mon bon sens. Et M. Amédée? Il
mettrait son monocle, pour s'assurer que je suis bien mademoiselle
Gimel, dactylographe réputée pour sa régulière application et sa bonne
humeur, et il me répondrait, avec son air de diplomate:
»--N'oubliez pas, mademoiselle, que la copie du rapport sur l'emprunt
de l'Herzégovine vous a été confiée, parce que vous êtes la moins
légère de nos dactylographes.
»Mais, par exemple, à six heures, je file, et sans attendre
mademoiselle Raymonde!»
_Mardi, 16 juillet._
»Depuis midi, je ne vivais pas. J'ai toujours été fière de mon
sang-froid, mais je n'en avais plus. J'ai toujours cru que je ne me
laisserais pas emballer, et mon cœur battait follement, sottement,
dès que je pensais: «Six heures et demie, aux Tuileries, Louis
Morand»; et je ne pensais pas à autre chose, et il m'a fallu une
volonté, une application lassante, pour ne pas mêler ces mots-là aux
cours des charbonnages et aux rapports financiers que j'ai transcrits
pour la banque.
»Je suis donc faible, oh! oui, faible comme toutes. Je n'avais de
résolu que le menton, que je porte un peu haut, par habitude, quand je
suis sortie de chez Maclarey, six heures sonnant. Raymonde m'a
appelée. J'étais déjà loin; la rue était chaude comme un atelier de
repasseuse, et je ne songeais qu'à aller vite; je n'avais pas peur
d'être rouge quand je le verrais. C'est une peur que j'ai eue d'autres
fois, quand il s'agissait de présentations moins graves. Je n'avais
pas peur de ne pas plaire: j'étais comme sûre d'être aimée, à jamais,
et toute mon âme était tendue seulement vers les mots qui diraient
cela, et vers son regard, à lui, la seule chose qui me fit peur. J'ai
pris l'avenue des Champs-Élysées du côté gauche, pour ne pas être en
face de la serre; je ne voyais que la balustrade, blanche au soleil,
comme un tour de plume, les arbres au-dessus, et des points noirs qui
allaient lentement d'un tronc d'arbre à l'autre. J'aurais voulu avoir
les jumelles de maman. Les voitures revenaient du Bois, beaucoup de
sapins découverts, des landaus de noces, des autos: personne n'avait
le cœur aussi noyé que moi dans la même pensée; j'aurais voulu avoir
un ballon, monter dedans, traverser la place, et descendre sur la
terrasse, en disant:
»--Me voilà!
»Eh bien! c'est à peu près ce que j'ai dit à M. Morand. J'avais
tellement envie de le voir la première, de le surprendre ainsi,
pensant à moi, que j'ai usé d'un moyen qui m'a paru tout simple et
qu'il a beaucoup admiré, quand je le lui ai raconté. Où devait se
tenir M. Louis Morand, qui attendait mademoiselle Evelyne Gimel,
venant du boulevard Malesherbes? Au coin de l'orangerie, près de la
place de la Concorde, et il devait regarder vers l'ouest. J'ai donc
tourné l'orangerie, je suis arrivée par l'est, j'ai suivi la terrasse
au-dessus du quai... Et, tout au bout, immobile, penché sur la
balustrade, il y avait un jeune homme, qui protégeait ses yeux, de sa
main droite posée en visière sur son front, et qui interrogeait, avec
passion, avec un dépit visible et les sourcils froncés, la place de la
Concorde... Je me suis approchée le plus doucement possible, et j'ai
dit:
»--C'est moi, monsieur, Evelyne Gimel.
»Je riais, pour ne pas avoir l'air d'être émue. Je ne veux pas qu'on
voie mes émotions. Trois petites bonnes cerclées d'enfants me
voyaient. J'ai préféré qu'elles me prissent pour une aventurière. Et,
lui aussi, il a été suffoqué de m'entendre rire. Oh! il ne me l'a pas
dit. On a le pardon facile quand on voit, pour la première fois, seul
à seule ou à peu près, celle qu'on aime. Il m'a regardée; et son
regard, qui rencontrait successivement, sur ma frimousse, mes yeux qui
riaient, mes joues qui riaient, et le rire de mes lèvres, ne savait
plus où se poser parce qu'il était, lui, tout grave et ému.
Finalement, il a regardé mes mains, et m'a dit:
»--Je vous remercie; je suis bien content.
»Moi, alors, je les lui ai données toutes les deux. Et j'ai ri un peu
plus doucement, en répondant:
»--Voulez-vous que nous nous promenions?
»Les trois petites bonnes nous considéraient avec un si vif intérêt,
que j'aurais voulu me promener de l'autre côté de la balustrade, en
bas, sur la place, et que j'ai esquissé une conversion à gauche. Mais
il s'y est opposé, oh! gentiment, mais très nettement:
»--Tout droit, si vous voulez bien.
»Nous avons passé devant le banc, au milieu des gosses. Il m'a dit,
tout de suite après, me regardant de nouveau:
»--Mademoiselle, vous riez bien volontiers.
»--Oh! monsieur, c'est impossible à cacher...
»--Je l'avais remarqué déjà, et je vais vous paraître bien singulier:
je ne ris de presque rien.
»--Moi, de presque tout.
»--Cependant, vous ne ririez pas, j'espère, si quelqu'un vous disait
qu'il vous aime?
»J'étais ravie de ce mot-là, reconnaissante; mais je ne sais quel
stupide esprit d'indépendance et de taquinerie, quelque chose qui
n'est pas moi, a prévalu sur ce qui est moi; j'ai tourné la tête vers
le lointain de l'île, les quais, et une mouche qui remontait la Seine.
»--Ça dépend qui?
»--Si c'était moi?
»Je me suis arrêtée, je lui ai planté dans les yeux mon petit regard
décidé, qui ricanait encore, méchamment; j'ai vu qu'il était à moitié
blessé, et j'ai continué, comme pour l'achever:
»--Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons guère.
»--En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis
permis de vous demander de venir, précisément pour vous expliquer...
»--Et peut-être aussi pour savoir qui je suis?
»--Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais
m'apprendra peu de chose.
»--Ah! vraiment?
»--Je vous connais, moi.
»--Par madame Mauléon, alors?
»--Un peu, mais surtout par vous-même: je vous ai regardée pendant
onze déjeuners.
»--C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se
connaître, c'est plus long.
»--Vous vous trompez: un regard suffit.
»Il disait cela avec tant de passion, tout au bout de la terrasse,
près du pont Solférino, que j'ai eu envie de le remercier. Mais, comme
j'ai honte des démonstrations, et que je trouve cela faible, j'ai eu
l'air incrédule.
»--Un regard pareil, personne ne l'a eu de moi.
»--Vous voyez bien que je vous connais, mademoiselle; j'en étais
persuadé. Vous n'avez encore aimé personne.
»Eh bien! il est tout à fait gentil, M. Louis Morand! J'avais beau lui
répondre en plaisantant, et peu de mots, quand il aurait tant voulu
m'entendre, il ne se lassait pas d'être aimable, de me trouver bien,
et de me le dire. Nous arpentions la terrasse, comme disent les
poètes, dans la gloire du couchant. Plus de bonnes à l'étage, plus
d'enfants; rien que des passants, au-dessous de la terrasse, qui
allaient dîner. Je sentais que maman devait s'inquiéter, aller à la
fenêtre, répéter:
»--Cette chérie ne rentre pas! Où est Evelyne? Six heures et demie,
six heures trente-cinq, même!
»Il racontait sa vie. Il se faisait très simple, très modeste,--un
peu, probablement, pour se rapprocher de moi,--et je ne le trouvais
cependant pas familier, ce qui me touchait infiniment. Le respect,
dans notre monde, c'est presque un rêve. Je n'avais pas l'air de
m'étonner de cette politesse parfaite dont il me donnait la preuve;
mais je levais moins souvent les yeux de son côté, et j'évitais de le
faire quand il s'excusait de ne pas être riche, de ne pas pouvoir me
donner, si j'acceptais de devenir sa femme, le luxe qu'il aurait voulu
(ce sont ses mots) «mettre à mes pieds». Si nos yeux s'étaient
rencontrés, il aurait vu trop clair dans les miens. Il me racontait
qu'il est né dans le département de l'Ain, dans un joli endroit qui se
nomme Linot, celui qu'il me montrait, sur la carte postale. Il a perdu
son père, qui était conducteur des ponts et chaussées. Et, comme
j'avais l'air de trouver ce titre-là très beau, sans savoir ce que
c'est, il m'a tout de suite expliqué que je me trompais; il s'y est,
je puis le dire, acharné, ne sachant comment me persuader qu'il était
de famille très modeste. Vraiment, ce M. Morand ne ressemble à aucun
des jeunes hommes que j'ai connus jusqu'ici: il ne se flatte pas du
tout, il a peur qu'on ne le croie meilleur qu'il n'est, ou plus riche.
«--Nous sommes presque pauvres, disait-il, ou, plutôt, moi, je puis
vivre, à condition que maman se gêne un peu: ma solde ne me suffit
pas. Maman la complète. Elle est admirable. Si vous me faites
l'honneur de m'écouter...
»--Mais je ne fais pas autre chose!
»--Alors, si vous me faites l'honneur de m'aimer,--ah! comme il
prononçait ce mot-là, arrêté, la tête près de la mienne, et cherchant
mes yeux qui regardaient au loin, obstinément, méchamment, vers l'Arc
de Triomphe!--si vous me faites l'honneur de m'aimer, je veux que vous
sachiez bien que ce n'est pas la fortune que vous épouserez. L'armée
n'enrichit pas.
»--La dactylographie non plus.
»Nous nous mîmes à rire tous deux ensemble, longuement, sans nous
parler, lui me regardant, moi les yeux dans le vague, mais nos deux
cœurs si près l'un de l'autre, et si contents, que je ne bougeais
pas, pour que cela ne finît pas. Un gros ramier, qui allait se
coucher, passa, à me décoiffer, devant nous, et rompit le charme.
J'eus un peu honte de ma faiblesse, je demandai:
»--Vous ne m'en voulez pas, monsieur, si je suis prudente. C'est une
qualité que la vie d'employée donnerait à celles mêmes qui ne
l'auraient pas naturellement. Vous pouvez choisir une jeune fille qui
vous apporterait la fortune. Pourquoi une employée? Pourquoi moi?
»Nous avions repris la promenade, et, jusqu'à la place de la Concorde,
il me fit sa réponse. Je l'avais peiné. Il fut ardent, rude,
passionné, un peu peuple,--j'aime ça,--dans sa façon d'accuser le
coup. Il me dit qu'il s'était juré de n'épouser qu'une femme qui ne
rougît pas de la modeste famille des Morand, qu'une femme brave,
habituée au travail, ingénieuse à vaincre la vie, et, en même temps,
jolie, distinguée, pour qu'elle pût faire quelques visites,--les
réglementaires,--vive d'esprit, pas embarrassée...
»--C'est donc bien vous que je cherchais, mademoiselle. A présent, si
je ne dois pas vous plaire, je préfère le savoir tout de suite; ma
demande ou ma personne vous paraît peut-être ridicule... Dites-le-moi.
»J'étais troublée, je ne riais plus. J'ai répondu:
»--Je ne peux pas vous juger en si peu de temps!
»--Est-ce que je vous le demande, mademoiselle?
»--Mais oui!
»--Pas du tout; je demande à vous revoir.
»--Alors, nous sommes d'accord. Voulez-vous venir, demain, chez ma
mère? Il faut qu'elle soit avertie.
»--Non!
»--Je ne peux cependant pas...
»--Si, vous pouvez retarder... Je vous supplie de revenir ici, demain,
de me connaître avant de consulter une autre personne, fût-ce votre
mère. C'est beaucoup vous demander?
»Je l'ai considéré, un moment, de tous mes yeux, de tout mon cœur, de
toute ma bonne foi inquiète, et j'ai trouvé, au fond de ce regard,
tant de décision, de loyauté et d'amour, que je n'ai plus hésité.
»--Oui, monsieur, c'est beaucoup me demander. Elle est digne de tout
savoir. Mais je veux bien. Je ne parlerai pas. Je reviendrai. A
demain!
»Je lui ai tendu la main, sérieusement. J'ai cru qu'il allait la
baiser. Il l'a serrée légèrement, respectueusement, et je suis partie.
»Je ne sais pas comment j'ai pu avoir encore la présence d'esprit de
bien marcher, en descendant la rampe, en traversant la place. Je
devinais son âme. J'étais enveloppée dans sa pensée qu'il avait jetée
sur moi. Et j'avais envie d'écarter les mailles avec la main. Je ne me
suis pas détournée une seule fois. Mais je suis sûre qu'il est resté
là, au coin, à côté de l'escalier qui sert d'entrée pendant
l'Exposition canine, jusqu'à ce que j'eusse disparu par la rue
Royale...
»Maman écoutait, sur le palier, pour être plus vite avertie de mon
retour. Elle a presque crié, en reconnaissant mon pas et mon chapeau.
Et j'ai dit, d'un étage à l'autre, la tête levée:
»--Ma pauvre maman, nous avons veillé à la banque... Qu'avez-vous à
vous inquiéter?... La maison lance un gros emprunt péruvien,
après-demain.
»--Sacré Pérou! a-t-elle répondu du haut de la rampe. M'en a-t-il fait
faire du mauvais sang!»
_Mercredi, 17 juillet._
»Je l'ai revu. Quand on se voit une première fois, l'émotion,
l'immensité de l'inconnu, entre deux êtres qui ont vécu loin l'un de
l'autre, la crainte de trop se confier,--chez moi, du moins,--font de
la première rencontre de ceux qui croient s'aimer un mélange
d'effusion et de diplomatie, une parade un peu, une recherche inquiète
de la permission d'aimer, une sorte d'examen, qu'on sent trop
redoutable pour qu'il soit tout à fait doux. On joue son cœur, son
repos, ses rêves, on joue une famille qui n'est pas née et plus
encore. J'avais le sentiment si vif de ce péril où nous sommes, au
moment où nous allons aimer, que je retenais tout le temps, non
seulement mes mots, mais mon cœur, mais mon rire. Cela me ressemble
bien peu! Je ne le remerciais pas quand il me disait des choses dont
j'étais fière au fond, parce que j'avais peur d'être obligée,
l'instant d'après, de me retirer, de redevenir la petite dactylographe
qui n'est pas facile à marier, parce qu'elle a l'ambition d'épouser un
homme «très bien».
»Je commence à croire qu'il est vraiment très bien. Notre seconde
entrevue a été moins longue, mais plus intime: nous avions, l'un et
l'autre, moins de crainte de nous être trompés. J'avais mis mon
corsage de linon blanc, qui a un empiècement de broderie à jour, et,
dans le ruban cerise noué autour de mon cou, j'avais passé un brin de
réséda. C'est une fleur fine, et fidèle jusqu'au bout: ça meurt, mais
ça ne s'effeuille pas. M. Morand a tout de suite aperçu le réséda,
parce qu'il a regardé mon petit cou blanc et mes épaules, et il m'a
dit:
»--La fleur que j'aime le mieux, tout justement, mademoiselle! Chez
nous, à la maison du Valromey, ma mère sème tous les ans du réséda
dans une plate-bande, toujours la même, qui embaume la vallée.
»--Elle est petite, alors, la vallée?
»--Non, très grande. Un être de rien, un brin de lavande ou de réséda,
mais qui a une âme très parfumée, quelle puissance, et comme elle va
loin!
»--Vous êtes poète?
»--Non, je suis heureux.
»Les bonnes, sur le banc, étaient au complet. Elles ont ri, en nous
revoyant, et nous aussi, nous avons ri. Ça devenait gênant. J'ai
proposé à M. Louis Morand de nous promener sur le côté de la terrasse
qui longe la place de la Concorde. Il a accepté. C'est un grand point
que de s'entendre sur le chemin. Tout de suite après, nous sommes
devenus graves. Oui, tous les deux ensemble, et presque tristes.
Pendant un long moment, nous avons cessé d'être jeunes et de sentir
que nous étions amis. Est-ce ainsi pour tout le monde? Peut-être. Nous
étions comme ceux qui arrivent au quai d'embarquement, et qui
s'arrêtent, moins désireux de la route, pleins de questions sur la
mer, et sur le bateau, et sur le vent. Tout à l'heure, un pas de plus,
il ne sera plus temps. Nous avions prévu cette minute-là, l'un et
l'autre, mais elle était venue, soudaine. Lui, il m'a interrogée sur
mon enfance, mon caractère, mes goûts, et, moi, je lui ai demandé:
»--Que dirait votre mère, si vous lui parliez de votre projet,
monsieur? Elle ne me trouverait pas de son monde.
»--Elle est fille d'un tout petit propriétaire.
»--Elle était femme d'un conducteur des ponts et chaussées.
»--C'est un fonctionnaire bien modeste. Je vous garantis le
consentement de ma mère, mademoiselle, et, mieux, son adoration.
»Je le remerciai d'un regard, et je vis qu'il pâlissait, parce que le
regard était doux. C'est un tendre, cet homme qui a l'air dur. Je
voulais savoir une chose infiniment délicate; j'ai profité de
l'émotion.
»--Les mots que je devine, que je sens tout près de vous sont très
beaux; ne les dites pas, cependant, monsieur; je voudrais qu'il n'y
eût aucun mensonge entre nous. Ne me dites pas encore que vous
m'aimez... Je vous parais singulière, peut-être?
»--Non, vous me surprenez, mais délicieusement.
»--Alors, je puis continuer et vous interroger avec une franchise
complète?
»--Oui.
»--Même indiscrète? Je voudrais savoir une chose que vous auriez le
droit de me cacher.
»Il fronça les sourcils, et mit une ou deux minutes à prendre son
parti.
»--Allez toujours: je ne mens jamais.
»--Eh bien! je voudrais savoir si vous avez souvent dit à d'autres
femmes ce que vous me diriez à moi-même, tout de suite, si je ne vous
arrêtais pas.
»--Non, vous n'êtes pas la première à qui j'ai dit: «Je vous aime»; je
ne veux pas me faire meilleur que je ne suis; je vous jure, pourtant,
que je ne vous aurai pas été souvent infidèle avant de vous connaître,
et que, si nous étions mariés...
»--Qu'en savez-vous?
»--J'en réponds, je serais l'ami qui ne varie pas. J'ai l'habitude de
la consigne, et puis, ce serait facile avec vous.
»--Facile? Je n'ai pas vu beaucoup de pièces de théâtre, monsieur;
mais aucune ne disait cela. Pourtant, je vous crois... J'ai besoin de
vous croire.
»Il laissa tomber ces mots, et nous sommes allés côte à côte, l'espace
de quatre arbres au moins, sans plus parler. Je suis persuadée qu'il
était sincère. Quand ils sont jeunes et près de nous, ils sont très
sûrs d'eux-mêmes. Puis, il m'a posé, de nouveau, deux questions:
»--Quitteriez-vous Paris?
»--Cela me serait très dur: je l'aime.
»--Impossible?
»--Non, parce que je puis aimer quelqu'un plus que mon Paris; cela,
moi aussi, j'en suis sûre.
»Puis, sans transition, impérieusement, comme s'il faisait un
discours à ses hommes, il m'a dit:
»--Je suis très militaire; mais le reste m'est moins familier. Un
petit collège, puis de bonne heure dans la troupe, puis Saint-Maixent:
vous comprenez qu'il me manque des cordes. Ainsi, je vous avoue que je
sais mal la religion. Mais je ne demande pas mieux que de l'apprendre
de vous, parce que j'ai des camarades que j'estime beaucoup, que
j'estime le plus, et qui sont fervents. Ma mère est une chrétienne
admirable. Que pensez vous là-dessus?
»Il a fallu répondre. J'étais contente qu'il fût meilleur que moi, qui
n'ai pas ses excuses, et qui suis de médiocre pratique... Des excuses,
j'en ai peut-être d'autres, en y songeant bien: j'ai maman, qui n'est
guère dévote; j'ai la vie d'employée, qui n'a pas beaucoup de ces
exemples-là autour d'elle... J'ai promis d'instruire M. Louis Morand.
Mais il faudra d'abord former le professeur, qui n'est pas de premier
ordre... Je ne puis pas dire combien j'étais heureuse de cette
causerie à plein cœur, sans l'ombre d'une hypocrisie de part ou
d'autre. Mon grand Paris s'était fait presque silencieux: on ne peut
pas lui demander le silence complet. L'air venait du Bois, si doux
qu'à le respirer je me sentais m'attendrir. M. Morand, quelquefois,
suivait de l'œil les nuages roses, et leur souriait. J'ai trouvé cela
dangereux, pour une petite Evelyne Gimel qui n'aura pas de conseil
véritable, dans cette grave affaire, et qui a beaucoup de mal déjà à
prendre quarante-huit heures de réflexion. J'ai rompu cette mélancolie
d'amour qui nous prenait tous deux. J'ai demandé:
»--Où avez-vous fait l'exercice, ce matin, monsieur?
»--A Issy-les-Moulineaux.
»--Vous voulez dire Issy-les-Aéroplanes?
»--Justement, j'en ai vu deux.
»--Comme j'aurais voulu être là! Ma passion! J'achète tous les jours
un journal pour savoir quand nous volerons. Qui était-ce? Delagrange?
Malécot? Ferber? la dame aviatrice?
»--Aucun d'eux, mais des nouveaux, des tout jeunes, qui se sont lancés
en l'air, portés par des ailes, en toile très fine, qui ressemblaient
à celles d'un papillon.
»--Contez-moi cela!
»--J'aimerais mieux vous le raconter demain...
»Il avait l'air si grave que j'ai bien vu que mon rire, à moi, sonnait
faux. Il avait tant de bon amour dans les yeux que j'ai dit oui. J'ai
promis de revenir, pour la dernière fois.»
_Jeudi, 18 juillet._