IV

Dès le lendemain, Octave s'occupa de Valérie. Il guetta ses habitudes, sut

l'heure où il courait la chance de la rencontrer dans l'escalier; et il

s'arrangeait pour monter souvent à sa chambre, profitant du déjeuner qu'il

venait prendre chez les Campardon, s'échappant s'il le fallait du _Bonheur

des Dames_, sous un prétexte. Bientôt, il remarqua que, tous les jours,

vers deux heures, la jeune femme, qui conduisait son enfant au jardin des

Tuileries, passait par la rue Gaillon. Alors, il se planta sur la porte du

magasin, il l'attendit, la salua d'un de ses galants sourires de beau

commis. A chacune de leurs rencontres, Valérie répondait poliment de la

tête, sans jamais s'arrêter; mais il voyait son regard noir brûler de

passion, il trouvait des encouragements dans son teint ravagé et dans le

balancement souple de sa taille.

Son plan était déjà fait, un plan hardi de séducteur habitué à mener

cavalièrement la vertu des demoiselles de magasin. Il s'agissait simplement

d'attirer Valérie dans sa chambre, au quatrième; l'escalier restait désert

et solennel, personne ne les découvrirait là-haut; et il s'égayait, à

l'idée des recommandations morales de l'architecte, car ce n'était pas

amener des femmes, que d'en prendre une dans la maison.

Pourtant, une chose inquiétait Octave. La cuisine des Pichon se trouvait

séparée de leur salle à manger par le couloir, ce qui les forçait de

laisser souvent leur porte ouverte. Dès neuf heures, le mari partait à son

bureau, pour ne rentrer que vers cinq heures; et, les jours pairs de la

semaine, il allait encore tenir des livres, après son dîner, de huit heures

à minuit. D'ailleurs, aussitôt qu'elle entendait le pas d'Octave, la jeune

femme poussait la porte, très réservée, presque sauvage. Il ne l'apercevait

que de dos et comme fuyante, avec ses cheveux pâles, serrés en un mince

chignon. Par cet entrebâillement discret, il avait seulement surpris

jusque-là des coins d'intérieur, des meubles tristes et propres, des linges

d'une blancheur éteinte sous le jour gris d'une fenêtre qu'il ne pouvait

voir, l'angle d'un lit d'enfant au fond d'une seconde chambre, toute une

solitude monotone de femme tournant du matin au soir dans les mêmes soins

d'un ménage d'employé. Jamais un bruit, du reste; l'enfant semblait muet et

las comme la mère; à peine entendait-on parfois le murmure léger d'une

romance, que celle-ci fredonnait pendant des heures, d'une voix mourante.

Mais Octave n'en était pas moins furieux contre cette pimbêche, ainsi qu'il

la nommait. Elle l'espionnait peut-être. En tous cas, jamais Valérie ne

pourrait monter, si la porte des Pichon s'ouvrait ainsi continuellement.

Justement, il croyait l'affaire en bon chemin. Un dimanche, pendant une

absence du mari, il avait manoeuvré de façon à se trouver sur le palier du

premier étage, au moment où la jeune femme, en peignoir, sortait de chez sa

belle-soeur pour rentrer chez elle; et elle avait dû lui parler, ils

étaient restés quelques minutes à échanger des politesses. Enfin, il

espérait, la fois prochaine, pénétrer dans l'appartement. Le reste allait

tout seul, avec une femme d'un tempérament pareil.

Ce soir-là, on s'occupa de Valérie, chez les Campardon, pendant le dîner.

Octave tâchait de les faire causer. Mais, comme Angèle écoutait, jetant des

regards sournois à Lisa, en train de servir un gigot d'un air sérieux, les

parents d'abord se répandirent en éloges. L'architecte, d'ailleurs,

défendait toujours la «respectabilité» de la maison, avec une conviction de

locataire vaniteux, qui semblait en tirer toute une honnêteté personnelle.

--Oh! mon cher, des gens convenables.... Vous les avez vus chez les

Josserand. Le mari n'est pas une bête: il est plein d'idées, il finira par

trouver quelque chose de très fort. Quant à la femme, elle a du cachet,

comme nous disons, nous autres artistes.

Madame Campardon, plus souffrante depuis la veille, couchée à demi, bien

que sa maladie ne l'empêchât pas de manger de fortes tranches saignantes,

murmurait à son tour, languissamment:

--Ce pauvre monsieur Théophile, il est comme moi, il traîne.... Allez,

Valérie a du mérite, car ce n'est pas gai, d'avoir sans cesse près de soi

un homme tremblant la fièvre, et que le mal rend le plus souvent tracassier

et injuste.

Au dessert, Octave, placé entre l'architecte et sa femme, en apprit plus

qu'il n'en demandait. Ils oubliaient Angèle, ils parlaient à demi-mots,

avec des coups d'oeil soulignant les doubles sens des phrases; et, quand

l'expression leur manquait, ils se penchaient l'un après l'autre, ils

achevaient crûment la confidence à l'oreille. En somme, ce Théophile était

un crétin et un impuissant, qui méritait d'être ce que sa femme le faisait.

Quant à Valérie, elle ne valait pas grand'chose, elle se serait tout aussi

mal conduite, même si son mari l'avait contentée, tellement la nature

l'emportait. Personne n'ignorait du reste que, deux mois après son mariage,

désespérée de voir qu'elle n'aurait jamais d'enfant, et craignant de perdre

sa part de l'héritage du vieux Vabre, si Théophile venait à mourir, elle

s'était fait faire son petit Camille par un garçon boucher de la rue

Sainte-Anne.

Campardon se pencha une dernière fois à l'oreille d'Octave.

--Enfin, vous savez, mon cher, une femme hystérique!

Et il mettait, dans ce mot, toute la gaillardise bourgeoise d'une

indécence, le sourire lippu d'un père de famille dont l'imagination,

brusquement lâchée, se repaît de tableaux orgiaques. Angèle baissa les yeux

sur son assiette, évitant de regarder Lisa pour ne pas rire, comme si elle

avait entendu. Mais la conversation tournait, on parlait maintenant des

Pichon, et les paroles louangeuses ne tarissaient pas.

--Oh! ceux-là, quels braves gens! répétait madame Campardon. Parfois,

lorsque Marie sort avec sa petite Lilitte, je lui permets d'emmener Angèle.

Et je vous le jure, monsieur Mouret, je ne confie pas ma fille à tout le

monde; il faut que je sois absolument certaine de la moralité des

personnes.... N'est-ce pas, Angèle, que tu aimes bien Marie?

--Oui, maman, répondit Angèle.

Les détails continuèrent. Il était impossible de trouver une femme mieux

élevée, dans des principes plus sévères. Aussi fallait-il voir comme le

mari était heureux! Un petit ménage si gentil, et propre, et qui s'adorait,

et où l'on n'entendait jamais un mot plus haut l'un que l'autre!

--D'ailleurs, on ne les garderait pas dans la maison, s'ils se conduisaient

mal, dit gravement l'architecte, oubliant ses confidences sur Valérie. Nous

ne voulons ici que des honnêtes gens.... Parole d'honneur! je donnerais

congé, le jour où ma fille serait exposée à rencontrer des créatures dans

l'escalier.

Ce soir-là, il conduisait secrètement la cousine Gasparine à

l'Opéra-Comique. Aussi alla-t-il chercher tout de suite son chapeau, en

parlant d'une affaire qui le retiendrait très tard. Rose pourtant devait

connaître cette partie, car Octave l'entendit murmurer, de sa voix résignée

et maternelle, lorsque son mari vint la baiser avec son effusion de

tendresse accoutumée:

--Amuse-toi bien, et ne prends pas froid, à la sortie.

Le lendemain, Octave eut une idée: c'était de lier amitié avec madame

Pichon, en lui rendant des services de bon voisinage; de cette manière, si

elle surprenait jamais Valérie, elle fermerait les yeux. Et une occasion se

présenta, le jour même. Madame Pichon promenait Lilitte, alors âgée de

dix-huit mois, dans une petite voiture d'osier, qui soulevait la colère de

M. Gourd; jamais le concierge n'avait voulu qu'on montât la voiture par le

grand escalier, elle devait passer par l'escalier de service; et comme, en

haut, la porte du logement se trouvait trop étroite, il fallait chaque fois

démonter les roues et le timon, ce qui était tout un travail. Justement, ce

jour-là, Octave rentrait, lorsque sa voisine, gênée par ses gants, se

donnait beaucoup de mal pour retirer les écrous. Quand elle le sentit

debout derrière elle, attendant qu'elle débarrassât le palier, elle perdit

complètement la tête, les mains tremblantes.

--Mais, madame, pourquoi prenez-vous toute cette peine? demanda-t-il enfin.

Il serait plus simple de mettre cette voiture au fond du couloir, derrière

ma porte.

Elle ne répondit pas, d'une timidité excessive, qui la laissait accroupie,

sans force pour se relever; et, sous le bavolet de son chapeau, il voyait

une rougeur ardente lui envahir la nuque et les oreilles. Alors, il

insista.

--Je vous jure, madame, cela ne me gênerait nullement.

Sans attendre, il prit la voiture, l'emporta de son air aisé. Elle dut le

suivre; mais elle restait si confuse, si effarée de cette aventure

considérable dans sa vie plate de tous les jours, qu'elle le regarda faire,

ne trouvant autre chose que des bouts de phrase balbutiés.

--Mon Dieu! monsieur, c'est trop de peine.... Je suis confuse, vous allez

vous encombrer.... Mon mari sera bien content....

Et elle rentra, elle s'enferma cette fois hermétiquement, avec une sorte de

honte. Octave pensa qu'elle était stupide. La voiture le gênait beaucoup,

car elle l'empêchait d'ouvrir sa porte, et il lui fallait se glisser de

biais chez lui. Mais sa voisine paraissait gagnée, d'autant plus que M.

Gourd voulut bien, grâce à l'influence de Campardon, autoriser cet

embarras, dans ce fond de couloir perdu.

Chaque dimanche, les parents de Marie, monsieur et madame Vuillaume,

venaient passer la journée. Comme Octave sortait, le dimanche suivant, il

aperçut toute la famille en train de prendre le café; et il pressait le pas

par discrétion, lorsque la jeune femme s'étant penchée vivement à l'oreille

de son mari, celui-ci se hâta de se lever, en disant:

--Monsieur, excusez-moi, je suis toujours dehors, je n'ai pu encore vous

remercier. Mais je tiens à vous exprimer combien j'ai été heureux....

Octave se défendait. Enfin, il dut entrer. Bien qu'il eût déjà bu du café,

on l'obligea d'en accepter une tasse. Pour lui faire honneur, on l'avait

placé entre monsieur et madame Vuillaume. En face, de l'autre côté de la

table ronde, Marie était reprise d'une de ces confusions, qui, à chaque

instant, sans cause apparente, lui jetaient tout le sang du coeur au

visage. Il la regarda, ne l'ayant jamais vue à l'aise. Mais, comme disait

Trublot, ce n'était pas son idéal: elle lui parut pauvre, effacée, la

figure plate, les cheveux rares, avec des traits fins et jolis pourtant.

Quand elle fut un peu rassurée, elle eut de petits rires, en reparlant de

la voiture, sur laquelle elle ne tarissait pas.

--Jules, si tu avais vu monsieur l'emporter entre ses bras.... Ah bien! ça

n'a pas traîné!

Pichon remercia encore. Il était grand et maigre, l'air dolent, plié déjà à

la vie mécanique du bureau, ayant dans ses yeux ternes la résignation

hébétée des chevaux de manège.

--De grâce! n'en parlons plus, finit par dire Octave. Vraiment, ça ne vaut

pas la peine.... Madame, votre café est exquis, je n'en ai jamais bu de

pareil.

Elle rougit de nouveau, et si fort, que ses mains elles-mêmes devinrent

roses.

--Ne la gâtez pas, monsieur, dit gravement M. Vuillaume. Son café est bon,

mais il y en a de meilleur. Et vous voyez comme elle a été fière tout de

suite!

--La fierté ne vaut rien, déclara madame Vuillaume. Nous lui avons toujours

recommandé la modestie.

Ils étaient tous deux petits et secs, très vieux, avec des mines grises, la

femme serrée dans une robe noire, le mari vêtu d'une mince redingote, où

l'on ne voyait que la tache d'un large ruban rouge.

--Monsieur, reprit ce dernier, on m'a décoré à l'âge de soixante ans, le

jour où j'ai eu ma retraite, après avoir été pendant trente-neuf ans commis

rédacteur au ministère de l'instruction publique. Eh bien! monsieur, ce

jour-là, j'ai dîné comme les autres jours, sans que l'orgueil me dérangeât

de mes habitudes.... La croix m'était due, je le savais. J'ai été

simplement pénétré de reconnaissance.

Son existence était claire, il voulait que tout le monde la connut. Après

vingt-cinq ans de service, on l'avait mis à quatre mille francs. Sa

retraite était donc de deux mille. Mais il avait dû rentrer comme

expéditionnaire à quinze cents, ayant eu leur petite Marie sur le tard,

lorsque madame Vuillaume n'espérait plus ni fille ni garçon. Maintenant que

l'enfant se trouvait casée, ils vivaient avec la retraite, en se serrant,

rue Durantin, à Montmartre, où la vie était moins chère.

--J'ai soixante-seize ans, dit-il pour conclure, et voilà, et voilà, mon

gendre!

Pichon le contemplait, les yeux sur sa décoration, silencieux et las. Oui,

ce serait son histoire, si la chance le favorisait. Lui, était le dernier

né d'une fruitière, qui avait mangé sa boutique pour faire de son fils un

bachelier, parce que tout le quartier le disait très intelligent; et elle

était morte insolvable, huit jours avant le triomphe à la Sorbonne. Après

trois ans de vache enragée chez un oncle, il avait eu le bonheur inespéré

d'entrer au ministère, qui devait le mener à tout, et où déjà il s'était

marié.

--On fait son devoir, le gouvernement fait le sien, murmura-t-il, en

établissant le calcul machinal qu'il avait encore trente-six ans à attendre

pour être décoré et obtenir deux mille francs de retraite.

Puis, il se tourna vers Octave.

--Voyez-vous, monsieur, ce sont les enfants qui sont lourds.

--Sans doute, dit madame Vuillaume. Si nous en avions eu un second, jamais

nous n'aurions pu joindre les deux bouts.... Aussi, rappelez-vous, Jules,

ce que j'ai exigé, en vous donnant Marie: un enfant, pas plus, ou nous nous

fâcherions!... Les ouvriers seuls pondent des petits comme les poules, sans

s'inquiéter de ce que ça coûtera. Il est vrai qu'ils les lâchent sur le

pavé, de vrais troupeaux de bêtes, qui m'écoeurent dans les rues.

Octave avait regardé Marie, croyant que ce sujet délicat allait empourprer

ses joues. Mais elle restait pâle, elle approuvait sa mère, avec une

sérénité d'ingénue. Il s'ennuyait mortellement et ne savait de quelle façon

se retirer. Dans la petite salle à manger froide, ces gens passaient ainsi

l'après-midi, en mâchant toutes les cinq minutes des paroles lentes, où ils

ne parlaient que de leurs affaires. Les dominos eux-mêmes les dérangeaient

trop.

Madame Vuillaume, maintenant, expliquait ses idées. Au bout d'un long

silence, qui les laissa tous quatre sans embarras, comme s'ils avaient

éprouvé le besoin de se refaire des idées, elle reprit:

--Vous n'avez pas d'enfant, monsieur? Ça viendra.... Ah! c'est une

responsabilité, surtout pour une mère! Moi, quand cette petite-là est née,

j'avais quarante-neuf ans, monsieur, un âge où l'on sait heureusement se

conduire. Un garçon encore pousse tout seul, mais une fille! Et j'ai la

consolation d'avoir fait mon devoir, oh! oui!

Alors, par phrases brèves, elle dit son plan d'éducation. L'honnêteté

d'abord. Pas de jeux dans l'escalier, la petite toujours chez elle, et

gardée de près, car les gamines ne pensent qu'au mal. Les portes fermées,

les fenêtres closes, jamais de courants d'air, qui apportent les vilaines

choses de la rue. Dehors, ne point lâcher la main de l'enfant, l'habituer à

tenir les yeux baissés, pour éviter les mauvais spectacles. En fait de

religion, pas d'abus, ce qu'il en faut comme frein moral. Puis, quand elle

a grandi, prendre des maîtresses, ne pas la mettre dans les pensionnats, où

les innocentes se corrompent; et encore assister aux leçons, veiller à ce

qu'elle doit ignorer, cacher les journaux bien entendu, et fermer la

bibliothèque.

--Une demoiselle en sait toujours de trop, déclara la vieille dame en

terminant.

Pendant que sa mère parlait, Marie, les yeux vagues, regardait dans le

vide. Elle revoyait le petit logement cloîtré, ces pièces étroites de la

rue Durantin, où il ne lui était pas permis de s'accouder à la fenêtre.

C'était une enfance prolongée, toutes sortes de défenses qu'elle ne

comprenait pas, des lignes que sa mère raturait à l'encre sur leur journal

de mode, et dont les barres noires la faisaient rougir, des leçons

expurgées qui embarrassaient ses maîtresses elles-mêmes, lorsqu'elle les

questionnait. Enfance très douce d'ailleurs, croissance molle et tiède de

serre chaude, rêve éveillé où les mots de la langue et les faits de chaque

jour se déformaient en significations niaises. Et, à cette heure encore,

les regards perdus, pleine de ces souvenirs, elle avait aux lèvres le rire

d'une enfant, restée ignorante dans le mariage.

--Vous me croirez si vous voulez, monsieur, dit M. Vuillaume, mais ma fille

n'avait pas encore lu un seul roman, à dix-huit ans passés.... N'est-ce

pas, Marie?

--Oui, papa.

--J'ai, continua-t-il, un George Sand très bien relié, et malgré les

craintes de sa mère, je me suis décidé à lui permettre, quelques mois avant

son mariage, la lecture d'_André_, une oeuvre sans danger, toute

d'imagination, et qui élève l'âme.... Moi, je suis pour une éducation

libérale. La littérature a certainement des droits.... Cette lecture lui

produisit un effet extraordinaire, monsieur. Elle pleurait la nuit, en

dormant: preuve qu'il n'y a rien de tel qu'une imagination pure pour

comprendre le génie.

--C'est si beau! murmura la jeune femme, dont les yeux brillèrent.

Mais Pichon ayant exposé cette théorie: pas de romans avant le mariage,

tous les romans après le mariage, madame Vuillaume hocha la tête. Elle ne

lisait jamais, et s'en trouvait bien. Alors, Marie parla doucement de sa

solitude.

--Mon Dieu! je prends quelquefois un livre. D'ailleurs, c'est Jules qui

choisit pour moi au cabinet du passage Choiseul.... Si je touchais du piano

encore!

Octave, depuis longtemps, sentait le besoin de placer une phrase.

--Comment! madame, s'écria-t-il, vous ne touchez pas du piano!

Il y eut une gêne. Les parents prétextèrent une suite de circonstances

malheureuses, ne voulant pas avouer qu'ils avaient reculé devant les frais.

Du reste, madame Vuillaume affirmait que Marie chantait juste de naissance;

quand cette dernière était jeune, elle savait toutes sortes de romances

très jolies, il lui suffisait d'entendre les airs une seule fois pour les

retenir; et la mère rappela cette chanson sur l'Espagne, l'histoire d'une

captive regrettant son bien-aimé, que l'enfant disait avec une expression à

arracher des larmes aux coeurs les plus durs. Mais Marie restait désolée.

Elle laissa échapper ce cri, en étendant la main vers la chambre voisine,

où sa petite dormait:

--Ah! je jure bien que Lilitte saura le piano, quand je devrais faire les

plus grands sacrifices!

--Songe d'abord à l'élever comme nous t'avons élevée toi-même, dit

sévèrement madame Vuillaume. Certes, je n'attaque pas la musique, elle

développe les sentiments. Mais, avant tout, veille sur ta fille, écarte

d'elle le mauvais air, tâche qu'elle garde son ignorance....

Elle recommençait, elle appuya même davantage sur la religion, réglant le

nombre des confessions par mois, indiquant les messes où il fallait aller

absolument, le tout au point de vue des convenances. Alors, Octave, excédé,

parla d'un rendez-vous qui le forçait à sortir. Ses oreilles bourdonnaient

d'ennui, il voyait bien que cette conversation continuerait de la sorte

jusqu'au soir. Et il se sauva, il laissa les Vuillaume et les Pichon se

raconter entre eux, autour des mêmes tasses de café lentement vidées, ce

qu'ils se répétaient chaque dimanche. Comme il saluait une dernière fois,

Marie, tout d'un coup et sans raison, devint pourpre.

A partir de cette après-midi, Octave, le dimanche, hâta le pas devant la

porte des Pichon, surtout lorsqu'il entendait les voix brèves de monsieur

et de madame Vuillaume. D'ailleurs, il était tout à la conquête de Valérie.

Malgré les regards de flamme dont il se croyait l'objet, elle gardait une

réserve inexplicable; et il voyait là un jeu de coquette. Il la rencontra

même un jour, comme par hasard, au jardin des Tuileries, où elle se mit à

causer tranquillement d'un orage de la veille; ce qui acheva de le

convaincre qu'elle était diablement forte. Aussi ne quittait-il plus

l'escalier, épiant le moment de s'introduire chez elle, décidé à être

brutal.

Maintenant, chaque fois qu'il passait, Marie souriait en rougissant. Ils

échangeaient des saluts de bon voisinage. Un matin, au déjeuner, comme il

lui montait une lettre, dont M. Gourd l'avait chargé, pour s'éviter les

quatre étages, il la trouva dans un gros embarras: elle venait d'asseoir

Lilitte en chemise sur la table ronde, et tâchait de la rhabiller.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Mais c'est cette petite! répondit-elle. J'ai eu la mauvaise idée de la

déshabiller, parce qu'elle se plaignait. Et je ne sais plus, je ne sais

plus!

Il la regarda, étonné. Elle tournait et retournait une jupe, cherchait les

agrafes. Puis, elle ajouta:

--Vous comprenez, c'est son père qui m'aide à l'arranger, le matin, avant

de partir.... Moi, je ne me retrouve jamais toute seule dans ses affaires.

Ça m'ennuie, ça m'agace....

La petite, cependant, lasse d'être en chemise, effrayée par la vue

d'Octave, se débattait, se renversait sur la table.

--Prenez garde! cria-t-il, elle va tomber.

Ce fut une catastrophe. Marie avait l'air de ne point oser toucher aux

membres nus de sa fille. Elle la regardait toujours, avec l'ébahissement

d'une vierge, stupéfaite d'avoir pu faire ça. Et, outre la peur de la

casser, il entrait dans sa maladresse une vague répugnance de cette chair

vivante. Pourtant, aidée par Octave qui la calmait, elle rhabilla Lilitte.

--Comment ferez-vous donc, quand vous en aurez une douzaine? disait-il en

riant.

--Mais nous n'en aurons jamais plus! répondit-elle, effarée.

Alors, il plaisanta: elle avait tort de jurer, un enfant est si vite fait!

--Non! non! répéta-t-elle avec entêtement. Vous avez entendu maman, l'autre

jour. Elle l'a bien défendu à Jules.... Vous ne la connaissez pas: ce

seraient des querelles interminables, s'il en venait un deuxième.

Octave s'amusait de sa tranquillité à discuter cette question. Il la

poussa, sans parvenir à l'embarrasser. Elle, du reste, faisait ce que son

mari voulait. Sans doute, elle aimait les enfants; s'il avait pu en désirer

d'autres, elle n'aurait pas dit non. Et, sous cette complaisance, qui se

subordonnait aux ordres de sa mère, perçait une indifférence de femme dont

la maternité ne s'était pas éveillée. Lilitte l'occupait comme son ménage,

qu'elle tenait par devoir. Quand elle avait lavé la vaisselle et promené la

petite, elle continuait son ancienne vie de jeune fille, d'un vide

somnolent, bercée dans l'attente vague d'une joie qui ne venait point.

Octave ayant dit qu'elle devait s'ennuyer, toujours seule, elle parut

surprise: non, elle ne s'ennuyait jamais, les journées coulaient tout de

même, sans qu'elle sût, en se couchant, à quelle besogne elle les avait

passées. Puis, le dimanche, elle sortait parfois avec son mari; ses parents

venaient, ou encore elle lisait. Si la lecture ne lui avait pas donné mal à

la tête, elle aurait lu du matin au soir, maintenant qu'il lui était permis

de tout lire.

--Ce qui est contrariant, reprit-elle, c'est qu'ils n'ont rien, au cabinet

du passage Choiseul.... Ainsi, j'ai voulu avoir _André_, pour le relire,

tant ça m'a fait pleurer autrefois. Eh bien! justement, on leur a volé le

volume.... Avec ça, mon père me refuse le sien, parce que Lilitte

déchirerait les images.

--Mais, dit Octave, mon ami Campardon a tout George Sand.... Je vais lui

demander _André_ pour vous.

Elle rougit, ses yeux brillèrent. Vraiment, il était trop aimable! Et,

quand il la laissa, elle resta devant Lilitte, les bras ballants, la tête

sans une idée, dans l'attitude qu'elle gardait pendant des après-midi

entières. Elle détestait la couture, elle faisait du crochet, toujours le

même bout, qui traînait sur les meubles.

Le lendemain, un dimanche, Octave lui apporta le livre. Pichon avait dû

sortir, pour déposer une carte de visite chez un de ses supérieurs. Et,

comme le jeune homme la trouvait habillée, au retour d'une course faite

dans le voisinage, il lui demanda par curiosité si elle revenait de la

messe, la croyant dévote. Elle répondit que non. Avant de la marier, sa

mère l'y conduisait très régulièrement. Pendant les six premiers mois de

son ménage, l'habitude étant prise, elle y était retournée, avec la

continuelle crainte d'arriver en retard. Puis, elle ne savait pourquoi,

après quelques messes manquées, elle n'y avait pas remis les pieds. Son

mari détestait les prêtres, et sa mère, maintenant, ne lui en ouvrait même

plus la bouche. Cependant, elle restait remuée par la question d'Octave,

comme s'il venait d'éveiller en elle des choses ensevelies sous les

paresses de son existence.

--Il faudra que j'aille à Saint-Roch, un de ces matins, dit-elle. Une

occupation qui vous manque, ça fait tout de suite un vide.

Et, sur ce pâle visage de fille tardive, née de parents trop vieux, parut

le regret maladif d'une autre existence, rêvée jadis, au pays des chimères.

Elle ne pouvait rien cacher, tout lui montait à la face, sous sa peau d'une

finesse et d'une transparence de chlorose. Puis, elle s'attendrit, elle

prit les mains d'Octave, d'un geste familier.

--Ah! que je vous remercie de m'avoir apporté ce livre!... Venez demain,

après déjeuner. Je vous le rendrai et je vous dirai l'effet que ça m'aura

produit.... N'est-ce pas? ce sera amusant.

En la quittant, Octave pensa qu'elle était drôle tout de même. Elle

finissait par l'intéresser, il voulait parler à Pichon, pour le dégourdir

et la lui faire secouer un peu; car, à coup sûr, cette petite femme n'avait

besoin que d'être secouée. Justement, le lendemain, il rencontra l'employé

qui partait; et il l'accompagna, quitte à arriver lui-même au _Bonheur des

Dames_, un quart d'heure en retard. Mais Pichon lui sembla moins éveillé

encore que sa femme, plein de manies commençantes, tout entier au souci de

ne pas crotter ses souliers, par les temps de pluie. Il marchait sur la

pointe des pieds, en parlant de son sous-chef, continuellement. Octave qui,

dans cette affaire, était animé d'intentions fraternelles, finit par le

lâcher, rue Saint-Honoré, après lui avoir conseillé de mener souvent Marie

au théâtre.

--Pourquoi donc? demanda Pichon ahuri.

--Parce que c'est bon pour les femmes. Ça les rend gentilles.

--Ah! vous croyez?

Il promit d'y songer, il traversa la rue, en guettant les fiacres avec

terreur, travaillé dans la vie du seul tourment des éclaboussures.

Au déjeuner, Octave frappa chez les Pichon, pour reprendre le livre. Marie

lisait, les coudes sur la table, les deux mains au fond de ses cheveux

dépeignés. Elle venait de manger, sans nappe, un oeuf dans un plat de

fer-blanc, qui traînait, au milieu de la débandade d'un couvert mis à la

hâte. Par terre, Lilitte, oubliée, dormait, le nez sur les débris d'une

assiette, qu'elle avait cassée sans doute.

--Eh bien? demanda Octave.

Marie ne répondit pas tout de suite. Elle avait gardé son peignoir du

matin, dont les boutons arrachés montraient son cou, dans un désordre de

femme qui se lève.

--J'ai lu à peine cent pages, finit-elle par dire. Mes parents sont venus

hier.

Et elle parla d'une voix pénible, la bouche amère. Quand elle était jeune,

elle aurait voulu habiter au fond des bois. Elle rêvait toujours qu'elle

rencontrait un chasseur, qui sonnait du cor. Il s'approchait, se mettait à

genoux. Ça se passait dans un taillis, très loin, où des roses

fleurissaient comme dans un parc. Puis, tout d'un coup, ils étaient mariés,

et alors ils vivaient là, à se promener, éternellement. Elle, très

heureuse, ne souhaitait plus rien. Lui, d'une tendresse et d'une soumission

d'esclave, restait à ses pieds.

--J'ai causé avec votre mari, ce matin, dit Octave. Vous ne sortez pas

assez, et je l'ai décidé à vous conduire au théâtre.

Mais elle secoua la tête, pâlie d'un frisson. Il se fit un silence. Elle

retrouvait l'étroite salle à manger, avec son jour froid. L'image de Jules,

maussade et correcte, avait brusquement jeté son ombre sur le chasseur des

romances qu'elle chantait, et dont le cor lointain sonnait toujours à ses

oreilles. Parfois, elle écoutait: il arrivait peut-être. Son mari ne lui

avait jamais pris les pieds dans ses deux mains pour les baiser; jamais non

plus, il ne s'était agenouillé pour lui dire qu'il l'adorait. Cependant,

elle l'aimait bien; mais elle s'étonnait que l'amour n'eût pas plus de

douceur.

--Ce qui m'étouffe, voyez-vous, reprit-elle en revenant au livre, c'est

lorsqu'il y a, dans les romans, des endroits où les personnages se font des

déclarations.

Pour la première fois, Octave s'était assis. Il voulut rire, goûtant peu

les bagatelles sentimentales.

--Moi, dit-il, je déteste les phrases.... Quand on s'adore, le mieux est de

se le prouver tout de suite.

Mais elle parut ne pas comprendre, les regards clairs. Il allongea la main,

effleura la sienne, se pencha pour voir un passage du livre, si près

d'elle, que son haleine lui chauffait l'épaule, par l'écartement du

peignoir; et elle restait la chair morte. Alors, il se leva, plein d'un

mépris où il entrait de la pitié. Comme il partait, elle dit encore:

--Je lis très lentement, je n'aurai pas fini avant demain. C'est demain que

ce sera amusant! Entrez le soir.

Certes, il n'avait aucune idée sur elle, et pourtant il était révolté. Une

amitié singulière lui venait pour ce jeune ménage, qui l'exaspérait,

tellement il lui semblait idiot dans la vie. Et l'idée lui poussait de leur

rendre service, malgré eux: il les emmènerait dîner, les griserait,

s'amuserait à les pendre au cou l'un de l'autre. Quand ces accès de bonté

le prenaient, lui qui n'aurait pas prêté dix francs, il adorait jeter

l'argent par les fenêtres, pour accrocher deux amoureux et leur donner du

bonheur.

Du reste, la froideur de la petite madame Pichon ramenait Octave à

l'ardente Valérie. Certainement, celle-ci ne se laisserait pas souffler

deux fois sur la nuque. Il avançait dans ses faveurs: un jour qu'elle

montait devant lui, il avait risqué un compliment sur sa jambe, sans

qu'elle parût fâchée.

Enfin, l'occasion guettée depuis si longtemps, se présenta. C'était le soir

où Marie lui avait fait promettre de venir: ils seraient seuls pour causer

du roman, son mari ne devait rentrer que très tard. Mais le jeune homme

avait préféré sortir, pris d'effroi à l'idée de ce régal littéraire.

Pourtant, il se risquait vers dix heures, lorsqu'il rencontra sur le palier

du premier étage, la bonne de Valérie, l'air effaré, qui lui dit:

--Madame a une crise de nerfs, monsieur n'est pas là, tout le monde en face

est au théâtre.... Venez, je vous en supplie. Je suis seule, je ne sais que

faire.

Valérie était allongée dans un fauteuil de sa chambre, les membres rigides.

La bonne l'avait délacée, sa gorge sortait de son corset ouvert.

D'ailleurs, la crise céda presque tout de suite. Elle ouvrit les yeux,

s'étonna d'apercevoir Octave, agit du reste comme devant un médecin.

--Je vous demande pardon, monsieur, murmura-t-elle, la voix encore

étranglée. Cette fille n'est chez moi que depuis hier, et elle a perdu la

tête.

Sa tranquillité parfaite à ôter son corset et à rattacher sa robe, gêna le

jeune homme. Il restait debout, se jurant de ne pas partir ainsi, n'osant

pourtant s'asseoir. Elle avait renvoyé la bonne, dont la vue paraissait

l'agacer; puis, elle était allée à la fenêtre, pour aspirer fortement l'air

froid du dehors, la bouche grande ouverte par de longs bâillements nerveux.

Après un silence, ils causèrent. Ça l'avait prise vers quatorze ans, le

docteur Juillerat était fatigué de la droguer; tantôt ça la tenait dans les

bras, tantôt dans les reins. Enfin, elle s'y accoutumait; autant ça

qu'autre chose, puisque personne ne se portait bien, décidément. Et,

pendant qu'elle parlait, les membres las, il s'excitait à la regarder, il

la trouvait provocante au milieu de son désordre, avec son teint de plomb,

son visage tiré par la crise comme par toute une nuit d'amour. Derrière le

flot noir de ses cheveux dénoués, qui coulait sur ses épaules, il croyait

voir la tête pauvre et sans barbe du mari. Alors, les mains tendues, du

geste brutal dont il aurait empoigné une fille, il voulut la prendre.

--Eh bien! quoi donc? dit-elle d'une voix pleine de surprise.

A son tour, elle le regardait, les yeux si froids, la chair si calme, qu'il

se sentit glacé et laissa retomber ses mains, avec une lenteur gauche,

comprenant le ridicule de son geste. Puis, dans un dernier bâillement

nerveux qu'elle étouffait, elle ajouta lentement:

--Ah! cher monsieur, si vous saviez!

Et elle haussa les épaules, sans se fâcher, comme écrasée sous le mépris et

la lassitude de l'homme. Octave crut qu'elle se décidait à le faire jeter

dehors, quand il la vit se diriger vers un cordon de sonnette, en traînant

ses jupes mal renouées. Mais elle désirait du thé, simplement; et elle le

commanda très léger et très chaud. Tout à fait démonté, il balbutia,

s'excusa, prit la porte, tandis qu'elle s'allongeait de nouveau au fond de

son fauteuil, de l'air d'une femme frileuse qui a de gros besoins de

sommeil.

Dans l'escalier, Octave s'arrêtait à chaque étage. Elle n'aimait donc pas

ça? Il venait de la sentir indifférente, sans désir comme sans révolte,

aussi peu commode que sa patronne, madame Hédouin. Pourquoi Campardon la

disait-il hystérique? c'était inepte, de l'avoir trompé, en lui contant

cette farce; car jamais, sans le mensonge de l'architecte, il n'aurait

risqué une telle aventure. Et il restait étourdi du dénouement, troublé

dans ses idées sur l'hystérie, songeant aux histoires qui couraient. Le mot

de Trublot lui revint: on ne savait pas, avec ces détraquées dont les yeux

luisaient comme des braises.

En haut, Octave, vexé contre les femmes, étouffa le bruit de ses bottines.

Mais la porte des Pichon s'ouvrit, et il dut se résigner. Marie

l'attendait, debout dans l'étroite pièce, que la lampe charbonnée éclairait

mal. Elle avait tiré le berceau près de la table, Lilitte dormait là, sous

le rond de clarté jaune. Le couvert du déjeuner devait avoir servi pour le

dîner, car le livre fermé se trouvait à côté d'une assiette sale, où

traînaient des queues de radis.

--Vous avez fini? demanda Octave, étonné du silence de la jeune femme.

Elle semblait ivre, le visage gonflé, comme au sortir d'un sommeil trop

lourd.

--Oui, oui, dit-elle avec effort. Oh! j'ai passé une journée, la tête dans

les mains, enfoncée là-dedans.... Quand ça vous prend, on ne sait plus où

l'on est.... J'ai très mal au cou.

Et, courbaturée, elle ne parla pas davantage du livre, si pleine de son

émotion, des rêveries confuses de sa lecture, qu'elle suffoquait. Ses

oreilles bourdonnaient, aux appels lointains du cor, dont sonnait le

chasseur de ses romances, dans le bleu des amours idéales. Puis, sans

transition, elle dit qu'elle était allée le matin à Saint-Roch entendre la

messe de neuf heures. Elle avait beaucoup pleuré, la religion remplaçait

tout.

--Ah! je vais mieux, reprit-elle en poussant un profond soupir et en

s'arrêtant devant Octave.

Il y eut un silence. Elle lui souriait de ses yeux candides. Jamais il ne

l'avait trouvée si inutile, avec ses cheveux rares et ses traits noyés.

Mais, comme elle continuait à le contempler, elle devint très pâle, elle

chancela; et il dut avancer les mains pour la soutenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! bégaya-t-elle dans un sanglot.

Il la gardait, embarrassé.

--Vous devriez prendre un peu de tilleul.... C'est d'avoir trop lu.

--Oui, ça m'a tourné sur le coeur, quand je me suis vue seule, en fermant

le livre.... Que vous êtes bon, monsieur Mouret! Sans vous, je me faisais

du mal.

Cependant, il cherchait du regard une chaise, où il pût l'asseoir.

--Voulez-vous que j'allume du feu?

--Merci, ça vous salirait.... J'ai bien remarqué que vous portiez toujours

des gants.

Et, reprise de suffocation à cette idée, tout d'un coup défaillante, elle

donna dans le vide un baiser maladroit, comme au hasard de son rêve, et qui

effleura l'oreille du jeune homme.

Octave reçut ce baiser avec stupeur. Les lèvres de la jeune femme étaient

glacées. Puis, lorsqu'elle eut roulé contre sa poitrine, dans un abandon de

tout le corps, il s'alluma d'un brusque désir, il voulut l'emporter au fond

de la chambre. Mais cette approche si rude éveilla Marie de l'inconscience

de sa chute; l'instinct de la femme violentée se révoltait, elle se

débattit, elle appela sa mère, oubliant son mari, qui allait rentrer, et sa

fille, qui dormait près d'elle.

--Pas ça, oh! non, oh! non.... C'est défendu.

Lui, ardemment, répétait:

--On ne le saura pas, je ne le dirai à personne.

--Non, monsieur Octave.... Vous allez gâter le bonheur que j'ai de vous

avoir rencontré.... Ça ne nous avancera à rien, je vous assure, et j'avais

rêvé des choses....

Alors, il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas,

crûment: «Toi, tu vas y passer!». Comme elle refusait de le suivre dans la

chambre, il la renversa brutalement au bord de la table; et elle se soumit,

il la posséda, entre l'assiette oubliée et le roman, qu'une secousse fit

tomber par terre. La porte n'avait pas même été fermée, la solennité de

l'escalier montait au milieu du silence. Sur l'oreiller du berceau, Lilitte

dormait paisiblement.

Lorsque Marie et Octave se furent relevés, dans le désordre des jupes, ils

ne trouvèrent rien à se dire. Elle, machinalement, alla regarder sa fille,

ôta l'assiette, puis la reposa. Lui, restait muet, pris du même malaise,

tant l'aventure était inattendue; et il se rappelait que, fraternellement,

il avait projeté de pendre la jeune femme au cou de son mari. Il finit par

murmurer, sentant le besoin de rompre ce silence intolérable:

--Vous n'aviez donc pas fermé la porte?

Elle jeta un coup d'oeil sur le palier, elle balbutia:

--C'est vrai, elle était ouverte.

Sa marche semblait gênée, et il y avait un dégoût sur son visage. Le jeune

homme songeait maintenant que ce n'était pas drôle, avec une femme sans

défense, au fond de cette solitude et de cette bêtise. Elle n'avait pas

même eu de plaisir.

--Tiens! le livre qui est tombé par terre! reprit-elle en le ramassant.

Mais un coin de la reliure s'était cassé. Cela les rapprocha, ce fut un

soulagement. La parole leur revenait. Marie se montrait désolée.

--Ce n'est pas ma faute.... Vous voyez, je l'avais enveloppé de papier, de

peur de le salir.... Nous l'avons poussé, sans le faire exprès.

--Il était donc là? dit Octave. Je ne l'ai pas remarqué.... Oh! pour moi,

je m'en fiche! Mais Campardon tient tant à ses livres!

Tous deux se le passaient, tâchaient de redresser le coin. Leurs doigts se

mêlaient, sans un frisson. En réfléchissant aux suites, ils restaient

vraiment consternés du malheur arrivé à ce beau volume de George Sand.

--Ça devait mal finir, conclut Marie, les larmes aux yeux.

Octave fut obligé de la consoler. Il inventerait une histoire, Campardon ne

le mangerait pas. Et leur embarras recommença, au moment de la séparation.

Ils auraient voulu se dire au moins une phrase aimable; mais le tutoiement

s'étranglait dans leur gorge. Heureusement, un pas se fit entendre, c'était

le mari qui montait. Octave, silencieux, la reprit et la baisa à son tour

sur la bouche. Elle se soumit de nouveau, complaisante, les lèvres glacées

comme auparavant. Lorsqu'il fut rentré sans bruit dans sa chambre, il se

dit, en ôtant son paletot, que celle-là non plus n'avait pas l'air d'aimer

ça. Alors, que demandait-elle? et pourquoi tombait-elle aux bras du monde?

Décidément, les femmes étaient bien drôles.

Le lendemain, chez les Campardon, après le déjeuner, Octave expliquait une

fois de plus qu'il venait de cogner maladroitement le volume, lorsque Marie

entra. Elle conduisait Lilitte aux Tuileries, elle demanda si l'on voulait

lui confier Angèle. Et, sans trouble, elle sourit à Octave, elle regarda de

son air innocent le livre resté sur une chaise.

--Comment donc! c'est moi qui vous remercie, dit madame Campardon. Angèle,

va mettre un chapeau.... Avec vous, je n'ai pas peur.

Marie, très modeste, dans une simple robe de laine sombre, causa de son

mari qui, la veille, était rentré enrhumé, et du prix de la viande, qu'on

ne pourrait plus aborder bientôt. Puis, quand elle eut emmené Angèle, tous

se penchèrent aux fenêtres, pour les voir partir. Sur le trottoir, Marie

poussait doucement, de ses mains gantées, la voiture de Lilitte; pendant

que, se sachant regardée, Angèle marchait près d'elle, les yeux à terre.

--Est-elle assez comme il faut! s'écria madame Campardon. Et si douce! et

si honnête!

Alors, l'architecte frappa sur l'épaule d'Octave, en disant:

--L'éducation dans la famille, mon cher, il n'y a que ça!

V

Ce soir-là, il y avait réception et concert chez les Duveyrier. Vers dix

heures, Octave qu'ils invitaient pour la première fois, achevait de

s'habiller dans sa chambre. Il était grave, il éprouvait contre lui-même

une sourde irritation. Pourquoi avait-il raté Valérie, une femme si bien

apparentée? Et Berthe Josserand, n'aurait-il pas dû réfléchir, avant de la

refuser? Au moment où il mettait sa cravate blanche, la pensée de Marie

Pichon venait de lui être insupportable: cinq mois de Paris, et rien que

cette pauvre aventure! Cela lui était pénible comme une honte, car il

sentait profondément le vide et l'inutilité d'une telle liaison. Aussi se

jurait-il, en prenant ses gants, de ne plus perdre son temps de la sorte.

Il était décidé à agir, puisqu'il pénétrait enfin dans le monde, où les

occasions, certes, ne manquaient pas.

Mais, au bout du couloir, Marie le guettait. Pichon n'étant pas là, il fut

obligé d'entrer un instant.

--Comme vous voilà beau! murmura-t-elle.

On ne les avait jamais invités chez les Duveyrier, ce qui l'emplissait de

respect pour le salon du premier étage. D'ailleurs, elle ne jalousait

personne, elle ne s'en trouvait ni la volonté ni la force.

--Je vous attendrai, reprit-elle en tendant le front. Ne remontez pas trop

tard, vous me direz si vous vous êtes amusé.

Octave dut mettre un baiser sur ses cheveux. Bien que des rapports se

fussent établis, à son gré, lorsqu'un désir ou le désoeuvrement le ramenait

près d'elle, ni l'un ni l'autre ne se tutoyait encore. Il descendit enfin;

et elle, penchée au-dessus de la rampe, le suivait des yeux.

A la même minute, tout un drame se passait chez les Josserand. La soirée

des Duveyrier où ils se rendaient, allait, dans l'esprit de la mère,

décider du mariage de Berthe et d'Auguste Vabre. Celui-ci, vivement attaqué

depuis quinze jours, hésitait encore, travaillé de doutes évidents sur la

question de la dot. Aussi, madame Josserand, pour frapper un coup décisif,

avait-elle écrit à son frère, lui annonçant le projet de mariage et lui

rappelant ses promesses, avec l'espoir qu'il s'engagerait, dans sa réponse,

par quelque phrase dont elle tirerait parti. Et toute la famille attendait

neuf heures devant le poêle de la salle à manger, habillée, sur le point de

descendre, lorsque M. Gourd avait monté une lettre de l'oncle Bachelard,

oubliée sous la tabatière de madame Gourd, depuis la dernière distribution.

--Ah! enfin! dit madame Josserand, en décachetant la lettre.

Le père et les deux filles, anxieusement, la regardaient lire. Autour

d'eux, Adèle, qui avait dû habiller ces dames, tournait de son air lourd,

desservant la table où traînait encore la vaisselle du dîner. Mais madame

Josserand était devenue toute pâle.

--Rien! rien! bégaya-t-elle, pas une phrase nette!... Il verra plus tard,

au moment du mariage.... Et il ajoute qu'il nous aime bien tout de même....

Quelle fichue canaille!

M. Josserand, en habit, était tombé sur une chaise. Hortense et Berthe

s'assirent également, les jambes cassées; et elles restaient là, l'une en

bleu, l'autre en rose, dans leurs éternelles toilettes, retapées une fois

de plus.

--Je l'ai toujours dit, murmura le père, Bachelard nous exploite.... Jamais

il ne lâchera un sou.

Debout, vêtue de sa robe feu, madame Josserand relisait la lettre. Puis,

elle éclata.

--Ah! les hommes!... Celui-là, n'est-ce pas? on le croirait idiot, tant il

abuse de la vie. Eh bien! pas du tout! Il a beau n'avoir jamais sa raison,

il ouvre l'oeil, dès qu'on lui parle d'argent.... Ah! les hommes!

Elle se tournait vers ses filles, auxquelles cette leçon s'adressait.

--C'est au point, voyez-vous, que je me demande quelle rage vous prend de

vouloir vous marier.... Allez, si vous en aviez par-dessus la tête, comme

moi! Pas un garçon qui vous aime pour vous et qui vous apporte une fortune,

sans marchander! Des oncles millionnaires qui, après s'être fait nourrir

pendant vingt ans, ne donneraient seulement pas une dot à leurs nièces! Des

maris incapables, oh! oui, monsieur, incapables!

M. Josserand baissa la tête. Cependant, Adèle, sans même écouter, achevait

de desservir la table. Mais, tout d'un coup, la colère de madame Josserand

tomba sur elle.

--Que faites-vous là, à nous moucharder?... Allez donc voir dans la cuisine

si j'y suis!

Et elle conclut.

--Enfin, tout pour ces vilains moineaux, et, pour nous, une brosse, si le

ventre nous démange.... Tenez! ils ne sont bons qu'à être fichus dedans!

Rappelez-vous ce que je dis!

Hortense et Berthe hochèrent la tête, comme pénétrées de ces conseils.

Depuis longtemps, leur mère les avaient convaincues de la parfaite

infériorité des hommes, dont l'unique rôle devait être d'épouser et de

payer. Un grand silence se fit, dans la salle à manger fumeuse, où la

débandade du couvert, laissée par Adèle, mettait une odeur enfermée de

nourriture. Les Josserand, en grande toilette, épars et accablés sur des

sièges, oubliaient le concert des Duveyrier, songeaient aux continuelles

déceptions de l'existence. Au fond de la chambre voisine, on entendait les

ronflements de Saturnin, qu'ils avaient couché de bonne heure.

Enfin, Berthe parla.

--C'est raté alors.... On se déshabille?

Mais, du coup, madame Josserand retrouva son énergie. Hein? quoi? se

déshabiller! et pourquoi donc? est-ce qu'ils n'étaient pas honnêtes, est-ce

que leur alliance n'en valait pas une autre? Le mariage se ferait quand

même, ou elle crèverait plutôt. Et, rapidement, elle distribua les rôles:

les deux demoiselles reçurent l'ordre d'être très aimables pour Auguste, de

ne plus le lâcher, tant qu'il n'aurait pas fait le saut; le père avait la

mission de conquérir le vieux Vabre et Duveyrier, en disant toujours comme

eux, si cela était à la portée de son intelligence; quant à elle, désireuse

de ne rien négliger, elle se chargeait des femmes, elle saurait bien les

mettre toutes dans son jeu. Puis, se recueillant, jetant un dernier coup

d'oeil autour de la salle à manger, comme pour voir si elle n'oubliait

aucune arme, elle prit un air terrible d'homme de guerre qui conduirait ses

filles au massacre, et dit ce seul mot d'une voix forte:

--Descendons!

Ils descendirent. Dans la solennité de l'escalier, M. Josserand était plein

de trouble, car il prévoyait des choses désagréables pour sa conscience

trop étroite de brave homme.

Lorsqu'ils entrèrent, on s'écrasait déjà chez les Duveyrier. Le piano à

queue, énorme, tenait tout un panneau du salon, devant lequel les dames se

trouvaient rangées, sur des files de chaises, comme au théâtre; et deux

flots épais d'habits noirs débordaient, aux portes laissées grandes

ouvertes de la salle à manger et du petit salon. Le lustre et les

appliques, les six lampes posées sur des consoles, éclairaient d'une clarté

aveuglante de plein jour la pièce blanc et or, dans laquelle tranchait

violemment la soie rouge du meuble et des tentures. Il faisait chaud, les

éventails soufflaient, de leur haleine régulière, les pénétrantes odeurs

des corsages et des épaules nues.

Mais, justement, madame Duveyrier se mettait au piano. D'un geste, madame

Josserand, souriante, la supplia de ne pas se déranger; et elle laissa ses

filles au milieu des hommes, en acceptant pour elle une chaise, entre

Valérie et madame Juzeur. M. Josserand avait gagné le petit salon, où le

propriétaire, M. Vabre, sommeillait à sa place habituelle, dans le coin

d'un canapé. On voyait encore là Campardon, Théophile et Auguste Vabre, le

docteur Juillerat, l'abbé Mauduit, faisant un groupe; tandis que Trublot et

Octave, qui s'étaient retrouvés, venaient de fuir la musique, au fond de la

salle à manger. Près d'eux, derrière le flot des habits noirs, Duveyrier,

de taille haute et maigre, regardait fixement sa femme assise au piano,

attendant le silence. A la boutonnière de son habit, il portait le ruban de

la Légion d'honneur, en un petit noeud correct.

--Chut! chut! taisez-vous! murmurèrent des voix amies.

Alors, Clotilde Duveyrier attaqua un nocturne de Chopin, d'une extrême

difficulté d'exécution. Grande et belle, avec de magnifiques cheveux roux,

elle avait un visage long, d'une pâleur et d'un froid de neige; et, dans

ses yeux gris, la musique seule allumait une flamme, une passion exagérée,

dont elle vivait, sans aucun autre besoin d'esprit ni de chair. Duveyrier

continuait à la regarder; puis, dès les premières mesures, une exaspération

nerveuse lui amincit les lèvres, il s'écarta, se tint au fond de la salle à

manger. Sur sa face rasée, au menton pointu et aux yeux obliques, de larges

plaques rouges indiquaient un sang mauvais, toute une âcreté brûlant à

fleur de peau.

Trublot, qui l'examinait, dit tranquillement:

--Il n'aime pas la musique.

--Moi non plus, répondit Octave.

--Oh! vous, ça n'a pas le même inconvénient.... Un homme, mon cher, qui

avait toujours eu de la chance. Pas plus fort qu'un autre, mais poussé par

tout le monde. D'une vieille famille bourgeoise, un père ancien président.

Attaché au parquet dès sa sortie de l'École, puis juge suppléant à Reims,

de là juge à Paris, au tribunal de première instance, décoré, et enfin

conseiller à la cour, avant quarante-cinq ans.... Hein! c'est raide! Mais

il n'aime pas la musique, le piano a gâté sa vie.... On ne peut pas tout

avoir.

Cependant, Clotilde enlevait les difficultés avec un sang-froid

extraordinaire. Elle était à son piano comme une écuyère sur son cheval.

Octave s'intéressa uniquement au travail furieux de ses mains.

--Voyez donc ses doigts, dit-il, c'est épatant!... Ça doit lui faire mal,

au bout d'un quart d'heure.

Et tous deux causèrent des femmes, sans s'occuper davantage de ce qu'elle

jouait. Octave éprouva un embarras, en apercevant Valérie: comment

agirait-il tout à l'heure? lui parlerait-il ou feindrait-il de ne pas la

voir? Trublot montrait un grand dédain: pas une encore qui aurait fait son

affaire; et, comme son compagnon protestait, cherchant des yeux, disant

qu'il devait y en avoir, là-dedans, dont il se serait accommodé, il déclara

doctement:

--Eh bien! faites votre choix, et vous verrez ensuite, au déballage....

Hein? pas celle qui a des plumes, là-bas; ni la blonde, à la robe mauve; ni

cette vieille, bien qu'elle soit grasse au moins.... Je vous le dis, mon

cher, c'est idiot, de chercher dans le monde. Des manières, et pas de

plaisir!

Octave souriait. Lui, avait sa position à faire; il ne pouvait écouter

seulement son goût, comme Trublot, dont le père était si riche. Une rêverie

l'envahissait devant ces rangées profondes de femmes, il se demandait

laquelle il aurait prise pour sa fortune et sa joie, si les maîtres de la

maison lui avaient permis d'en emporter une. Brusquement, comme il les

pesait du regard, les unes après les autres, il s'étonna.

--Tiens! ma patronne! Elle vient donc ici?

--Vous l'ignoriez? dit Trublot. Malgré leur différence d'âges, madame

Hédouin et madame Duveyrier sont deux amies de pension. Elles ne se

quittaient pas, on les appelait les ours blancs, parce qu'elles étaient

toujours à vingt degrés au-dessous de zéro.... Encore des femmes

d'agrément! Si Duveyrier n'avait pas d'autre boule d'eau chaude à se mettre

aux pieds, l'hiver!

Mais Octave, maintenant, était sérieux. Pour la première fois, il voyait

madame Hédouin en toilette de soirée, les épaules et les bras nus, avec ses

cheveux noirs nattés sur le front; et c'était, sous l'ardente lumière,

comme la réalisation de ses désirs: une femme superbe, à la santé

vaillante, à la beauté calme, qui devait être tout bénéfice pour un homme.

Des plans compliqués l'absorbaient déjà, lorsqu'un vacarme le tira de sa

rêverie.

--Ouf! c'est fini! dit Trublot.

On complimentait Clotilde. Madame Josserand, qui s'était précipitée, lui

serrait les deux mains; tandis que les hommes, soulagés, reprenaient leur

conversation, et que les dames, d'une main plus vive, s'éventaient.

Duveyrier osa se risquer alors à retourner dans le petit salon, où Trublot

et Octave le suivirent. Au milieu des jupes, le premier se pencha à

l'oreille du second.

--Regardez à votre droite.... Voilà le raccrochage qui commence.

C'était madame Josserand qui lançait Berthe sur Auguste. Il avait eu

l'imprudence de venir saluer ces dames. Ce soir-là, sa tête le laissait

assez tranquille; il sentait un seul point névralgique, dans l'oeil gauche;

mais il redoutait la fin de la soirée, car on allait chanter, et rien ne

lui était plus mauvais.

--Berthe, dit la mère, indique donc à monsieur le remède que tu as copié

pour lui, dans un livre.... Oh! c'est souverain contre les migraines!

Et, la partie étant engagée, elle les laissa debout, près d'une fenêtre.

--Diable! s'ils en sont à la pharmacie! murmura Trublot.

Dans le petit salon, M. Josserand, désireux de satisfaire sa femme, était

resté devant M. Vabre, très embarrassé, car le vieillard dormait, et il

n'osait le réveiller pour se montrer aimable. Mais, quand la musique cessa,

M. Vabre ouvrit les paupières. Petit et gros, complètement chauve, avec

deux touffes de cheveux blancs sur les oreilles, il avait une face

rougeaude, à la bouche lippue, aux yeux ronds et à fleur de tête. M.

Josserand s'étant informé poliment de sa santé, la conversation s'engagea.

L'ancien notaire, dont les quatre ou cinq idées se déroulaient toujours

dans le même ordre, lâcha d'abord une phrase sur Versailles, où il avait

exercé pendant quarante ans; ensuite, il parla de ses fils, regrettant

encore que ni l'aîné ni le cadet ne se fût montré assez capable pour

reprendre son étude, ce qui l'avait décidé à vendre et à venir habiter

Paris; enfin, arriva l'histoire de sa maison, dont la construction restait

le roman de son existence.

--J'ai englouti là trois cent mille francs, monsieur. Une spéculation

superbe, disait mon architecte. Aujourd'hui, j'ai bien de la peine à

retrouver mon argent; d'autant plus que tous mes enfants sont venus se

loger chez moi, avec l'idée de ne pas me payer, et que je ne toucherais

jamais un terme, si je ne me présentais moi-même, le quinze....

Heureusement, le travail me console.

--Vous travaillez toujours beaucoup? demanda M. Josserand.

--Toujours, toujours, monsieur! répondit le vieillard avec une énergie

désespérée. Le travail, c'est ma vie.

Et il expliqua son grand ouvrage. Depuis dix ans, il dépouillait chaque

année le catalogue officiel du Salon de peinture, portant sur des fiches, à

chaque nom de peintre, les tableaux exposés. Il en parlait d'un air de

lassitude et d'angoisse; l'année lui suffisait à peine, c'était une besogne

si ardue souvent, qu'il y succombait: ainsi, par exemple, lorsqu'une femme

artiste se mariait et qu'elle exposait ensuite sous le nom de son mari,

comment pouvait-il s'y reconnaître?

--Jamais mon travail ne sera complet, c'est ce qui me tue, murmura-t-il.

--Vous vous intéressez aux arts? reprit M. Josserand, pour le flatter.

Pot-Bouille · 第 5 / 21 题