--Mais non, je n'ai pas besoin de voir les tableaux. Il s'agit d'un travail
de statistique.... Tenez! il vaut mieux que je me couche, j'aurai la tête
plus libre demain. Bonsoir, monsieur.
Il s'appuya sur une canne, qu'il gardait même dans l'appartement, et se
retira d'une marche pénible, les reins déjà gagnés par la paralysie. M.
Josserand restait perplexe: il n'avait pas très bien compris, il craignait
de ne pas avoir parlé des fiches avec assez d'enthousiasme.
Mais un léger brouhaha qui vint du grand salon, ramena Trublot et Octave
près de la porte. Ils virent entrer une dame d'environ cinquante ans, très
forte et encore belle, suivie par un jeune homme correct, l'air sérieux.
--Comment! ils arrivent ensemble! murmura Trublot. Eh bien! ne vous gênez
plus!
C'étaient madame Dambreville et Léon Josserand. Elle devait le marier;
puis, elle l'avait gardé pour son usage, en attendant; et ils étaient en
pleine lune de miel, ils s'affichaient dans les salons bourgeois. Des
chuchotements coururent parmi les mères ayant des filles à caser. Mais
madame Duveyrier s'avançait au-devant de madame Dambreville, qui lui
fournissait des jeunes gens pour ses choeurs. Tout de suite, madame
Josserand la lui enleva et la combla d'amitiés, réfléchissant qu'elle
pouvait avoir besoin d'elle. Léon échangea un mot froid avec sa mère;
pourtant, depuis sa liaison, celle-ci commençait à croire qu'il ferait tout
de même quelque chose.
--Berthe ne vous voit pas, dit-elle à madame Dambreville. Excusez-la, elle
est en train d'indiquer un remède à monsieur Auguste.
--Mais ils sont très bien ensemble, il faut les laisser, répondit la dame,
qui comprenait, sur un coup d'oeil.
Toutes deux, maternellement, regardèrent Berthe. Elle avait fini par
pousser Auguste dans l'embrasure de la fenêtre, où elle l'enfermait de ses
jolis gestes. Il s'animait, il risquait la migraine.
Cependant, un groupe d'hommes graves causaient politique, dans le petit
salon. La veille, à propos des affaires de Rome, il y avait eu une séance
orageuse au Sénat, où l'on discutait l'adresse; et le docteur Juillerat,
d'opinion athée et révolutionnaire, soutenait qu'il fallait donner Rome au
roi d'Italie; tandis que l'abbé Mauduit, une des têtes du parti
ultramontain, prévoyait les plus sombres catastrophes, si la France ne
versait pas jusqu'à la dernière goutte de son sang, pour le pouvoir
temporel des papes.
--Peut-être trouverait-on encore un _modus vivendi_ acceptable de part et
d'autre, fit remarquer Léon Josserand, qui arrivait.
Il était alors secrétaire d'un avocat célèbre, député de la gauche. Pendant
deux années, n'ayant à espérer aucune aide de ses parents, dont la
médiocrité d'ailleurs l'enrageait, il avait promené sur les trottoirs du
quartier latin une démagogie féroce. Mais, depuis son entrée chez les
Dambreville, où il apaisait ses premières faims, il se calmait, il tournait
au républicain doctrinaire.
--Non, il n'y a pas d'accord possible, dit le prêtre. L'Église ne saurait
transiger.
--Alors, elle disparaîtra! s'écria le docteur.
Et, bien que très liés, s'étant rencontrés au chevet des agonisants de tout
le quartier Saint-Roch, ils paraissaient irréconciliables, le médecin
maigre et nerveux, le vicaire gras et affable. Ce dernier gardait un
sourire poli, même dans ses affirmations les plus absolues, en homme du
monde tolérant pour les misères de l'existence, mais en catholique qui
entendait ne rien abandonner du dogme.
--L'Église disparaître, allons donc! dit Campardon d'un air furieux, pour
faire sa cour au prêtre, dont il attendait des travaux.
D'ailleurs, c'était l'avis de tous ces messieurs: elle ne pouvait pas
disparaître. Théophile Vabre, qui, toussant et crachant, grelottant la
fièvre, rêvait le bonheur universel par l'organisation d'une république
humanitaire, fut le seul à maintenir que, peut-être, elle se
transformerait.
Le prêtre reprit de sa voix douce:
--L'empire se suicide. On le verra bien, l'année prochaine, aux élections.
--Oh! pour l'empire, nous vous permettons de nous en débarrasser, dit
carrément le docteur. Ce serait un fameux service.
Alors, Duveyrier, qui écoutait d'un air profond, hocha la tête. Lui, était
de famille orléaniste; mais il devait tout à l'empire et jugeait convenable
de le défendre.
--Croyez-moi, déclara-t-il enfin sévèrement, n'ébranlez pas les bases de la
société, ou tout croulera..... C'est fatalement sur nous que retombent les
catastrophes.
--Très juste! dit M. Josserand, qui n'avait aucune opinion, mais qui se
rappelait les ordres de sa femme.
Tous parlèrent à la fois. Aucun n'aimait l'empire. Le docteur Juillerat
condamnait l'expédition du Mexique, l'abbé Mauduit blâmait la
reconnaissance du royaume d'Italie. Pourtant, Théophile Vabre et Léon
lui-même restaient inquiets, lorsque Duveyrier les menaçait d'un nouveau
93. A quoi bon ces continuelles révolutions? est-ce que la liberté n'était
pas conquise? et la haine des idées nouvelles, la peur du peuple voulant sa
part, calmaient le libéralisme de ces bourgeois satisfaits. N'importe, ils
déclarèrent tous qu'ils voteraient contre l'empereur, car il avait besoin
d'une leçon.
--Ah! mais, ils m'embêtent! dit Trublot, qui tâchait de comprendre depuis
un instant.
Octave le décida à retourner auprès des dames. Dans l'embrasure de la
fenêtre, Berthe étourdissait Auguste de ses rires. Ce grand garçon, au sang
pâle, oubliait sa peur des femmes, devenait très rouge, sous les attaques
de cette belle fille, dont l'haleine lui chauffait le visage. Madame
Josserand, cependant, dut trouver que les choses traînaient en longueur,
car elle regarda fixement Hortense; et celle-ci, obéissante, alla prêter
main-forte à sa soeur.
--Vous êtes tout à fait remise, madame? osa demander Octave à Valérie.
--Tout à fait, monsieur, je vous remercie, répondit-elle tranquillement,
comme si elle ne se souvenait de rien.
Madame Juzeur parla au jeune homme d'une vieille dentelle qu'elle désirait
lui montrer, pour avoir son avis; et il dut promettre d'entrer un instant
chez elle, le lendemain. Puis, comme l'abbé Mauduit revenait dans le salon,
elle l'appela, le fit asseoir, d'un air de ravissement.
Mais la conversation avait repris. Ces dames causaient de leurs
domestiques.
--Mon Dieu! oui, continua madame Duveyrier, je suis contente de Clémence,
une fille très propre, très vive.
--Et votre Hippolyte, demanda madame Josserand, ne vouliez-vous pas le
renvoyer?
Justement, Hippolyte, le valet de chambre, passait des glaces. Quand il se
fut éloigné, grand, fort, la mine fleurie, Clotilde répondit avec embarras:
--Nous le gardons. C'est si désagréable, de changer! Vous savez, les
domestiques s'habituent ensemble, et je tiens beaucoup à Clémence...
Madame Josserand se hâta d'approuver, sentant le terrain délicat. On
espérait les marier ensemble, un jour; et l'abbé Mauduit, que les Duveyrier
avaient consulté en cette affaire, hochait doucement la tête, comme pour
couvrir une situation connue de toute la maison, mais dont personne ne
parlait. Ces dames, du reste, ouvraient leur coeur: Valérie, le matin,
avait encore renvoyé une bonne, ce qui faisait trois en huit jours; madame
Juzeur venait de se décider à prendre, aux Enfants-Assistés, une petite de
quinze ans, pour la dresser; quant à madame Josserand, elle ne tarissait
pas sur Adèle, une souillon, une propre à rien, dont elle raconta des
traits extraordinaires. Et toutes, languissantes sous l'éclat des bougies
et le parfum des fleurs, s'enfonçaient dans ces histoires d'antichambre,
remuaient les livres de compte graisseux, se passionnaient pour l'insolence
d'un cocher ou d'une laveuse de vaisselle.
--Avez-vous vu Julie? demanda brusquement Trublot à Octave, d'un ton de
mystère.
Et, comme l'autre restait interloqué:
--Mon cher, elle est épatante.... Allez la voir. On fait semblant d'avoir
un besoin, et on s'enfile dans la cuisine.... Épatante!
Il parlait de la cuisinière des Duveyrier. La conversation des dames
changeait, madame Josserand décrivait, avec une admiration débordante, une
très modeste propriété que les Duveyrier possédaient près de
Villeneuve-Saint-Georges, et qu'elle avait simplement aperçue du chemin du
fer, en allant un jour à Fontainebleau. Mais Clotilde n'aimait pas la
campagne, elle l'habitait le moins possible, attendait les vacances de son
fils Gustave, qui faisait alors sa rhétorique au lycée Bonaparte.
--Caroline a bien raison de ne pas souhaiter des enfants, déclara-t-elle en
se tournant vers madame Hédouin, assise à deux chaises de distance. Ce que
ces petits êtres-là bousculent vos habitudes!
Madame Hédouin dit qu'elle les aimait beaucoup. Mais elle était trop
occupée; son mari se trouvait sans cesse aux quatre coins de la France; et
toute la maison retombait sur elle.
Octave, debout derrière sa chaise, fouillait d'un regard oblique les courts
cheveux frisés de sa nuque, d'un noir d'encre, et les blancheurs neigeuses
de sa gorge, décolletée très bas, qui se perdait dans un flot de dentelles.
Elle achevait de le troubler, si calme, avec ses paroles rares et son beau
sourire continu; jamais il n'avait rencontré une pareille créature, même à
Marseille. Décidément, il fallait voir, quitte à y travailler longtemps.
--Les enfants abîment si vite les femmes! dit-il en se penchant à son
oreille, voulant absolument lui adresser la parole, et ne trouvant rien
autre chose.
Elle leva ses grands yeux avec lenteur, puis répondit de l'air simple dont
elle lui donnait un ordre, au magasin:
--Oh! non, monsieur Octave; moi, ce n'est pas pour ça.... Il faudrait avoir
le temps, voilà tout.
Mais madame Duveyrier intervint. Elle avait accueilli le jeune homme d'un
léger salut, lorsque Campardon le lui avait présenté; et, maintenant, elle
l'examinait, l'écoutait, sans chercher à cacher un intérêt brusque. Quand
elle l'entendit causer avec son amie, elle ne put s'empêcher de lui
demander:
--Mon Dieu! monsieur, excusez-moi.... Quelle voix avez-vous?
Il ne comprit pas tout de suite, il finit par dire qu'il avait une voix de
ténor. Alors, Clotilde s'enthousiasma: une voix de ténor, vraiment! mais
c'était une chance, les voix de ténor se faisaient si rares! Ainsi, pour la
Bénédiction des Poignards, qu'on allait chanter à l'instant, elle n'avait
jamais pu trouver plus de trois ténors dans sa société, lorsqu'il lui en
aurait fallu au moins cinq. Et, excitée tout d'un coup, les yeux luisants,
elle se retenait pour ne pas l'essayer immédiatement au piano. Il dut
promettre de venir un soir. Trublot, derrière lui, le poussait du coude,
goûtant des joies féroces dans son impassibilité.
--Hein? vous en êtes! murmura-t-il, quand elle se fut éloignée. Moi, mon
cher, elle m'a d'abord trouvé une voix de baryton; puis, voyant que ça ne
marchait pas, elle m'a essayé comme ténor; ça n'a pas mieux marché, et elle
s'est décidée à m'employer ce soir comme basse.... Je fais un moine.
Mais il dut quitter Octave, madame Duveyrier précisément l'appelait, on
allait chanter le choeur, le grand morceau de la soirée. Ce fut un
remue-ménage. Une quinzaine d'hommes, tous amateurs, tous recrutés parmi
les invités de la maison, s'ouvraient péniblement un passage au milieu des
dames, pour se réunir devant le piano. Ils s'arrêtaient, s'excusaient, la
voix étouffée par le bruit bourdonnant des conversations; tandis que les
éventails battaient plus rapidement, dans la chaleur croissante. Enfin,
madame Duveyrier les compta; ils y étaient tous; et elle leur distribua les
parties, qu'elle avait copiées elle-même. Campardon faisait Saint-Bris, un
jeune auditeur au conseil d'État était chargé des quelques mesures de
Nevers; puis, venaient huit seigneurs, quatre échevins, trois moines,
confiés à des avocats, des employés et de simples propriétaires. Elle, qui
accompagnait, s'était en outre réservé la partie de Valentine, des cris de
passion qu'elle poussait en plaquant des accords; car elle ne voulait pas
introduire de femme parmi ces messieurs, dont elle conduisait la troupe
résignée avec des rudesses de chef d'orchestre.
Cependant, les conversations continuaient, un bruit intolérable venait
surtout du petit salon, où les discussions politiques devaient s'aigrir.
Alors, Clotilde, sortant une clef de sa poche, en tapa de légers coups sur
le piano. Un murmure courut, les voix tombèrent, deux flots d'habits noirs
débordèrent de nouveau aux portes; et, par-dessus les têtes, on aperçut un
instant la face de Duveyrier, tachée de rouge, exprimant une angoisse.
Octave était resté debout derrière madame Hédouin, les yeux baissés sur les
ombres perdues de sa gorge, au fond des dentelles. Mais, comme le silence
se faisait, un rire éclata, et il leva la tête. C'était Berthe, qui
s'égayait d'une plaisanterie d'Auguste, dont elle avait échauffé le sang
pauvre, au point qu'il disait des gaillardises. Tout le salon les regarda,
des mères devenaient graves, des membres de la famille échangeaient un coup
d'oeil.
--Est-elle assez folle! murmura madame Josserand d'un air tendre, de façon
à être entendue.
Hortense, près de sa soeur, l'aidait avec une abnégation complaisante,
appuyant ses rires, la poussant contre le jeune homme; pendant que,
derrière eux, la fenêtre entr'ouverte agitait de légers souffles les grands
rideaux de soie rouge.
Mais une voix caverneuse vibra, toutes les têtes se tournèrent vers le
piano. Campardon, la bouche arrondie, la barbe élargie dans un coup de vent
lyrique, lançait le premier vers:
Oui, l'ordre de la reine en ces lieux nous rassemble.
Tout de suite, Clotilde monta une gamme, redescendit; puis, les yeux au
plafond, avec une expression d'effroi, elle jeta le cri:
Je tremble!
Et la scène s'engagea, les huit avocats, employés et propriétaires, le nez
sur leurs parties, dans des poses d'écoliers qui ânonnent une page de grec,
juraient qu'ils étaient prêts à délivrer la France. Ce début fut une
surprise, car les voix s'étouffaient sous le plafond bas, on ne saisissait
qu'un bourdonnement, comme un bruit de charrettes chargées de pavés, dont
les vitres tremblaient. Mais, quand la phrase mélodique de Saint-Bris:
«Pour cette cause sainte....» déroula le thème principal, des dames se
reconnurent et hochèrent la tête, d'un air d'intelligence. Le salon
s'échauffait, les seigneurs criaient à la volée: «Nous le jurons!... Nous
vous suivrons!»; et, chaque fois, c'était une explosion qui allait frapper
chaque invité en pleine poitrine.
--Ils chantent trop fort, murmura Octave à l'oreille de madame Hédouin.
Elle ne bougea pas. Alors, comme les explications de Nevers et de Valentine
l'ennuyaient, d'autant plus que l'auditeur au conseil d'État était un faux
baryton, il correspondit avec Trublot qui, en attendant l'entrée des
moines, lui indiquait, d'un pincement de paupières, la fenêtre où Berthe
continuait d'emprisonner Auguste. Maintenant, ils y étaient seuls, dans
l'air frais du dehors; tandis que, l'oreille tendue, Hortense se tenait en
avant, appuyée contre le rideau, dont elle tordait l'embrasse,
machinalement. Personne ne les regardait plus, madame Josserand et madame
Dambreville avaient elles-mêmes détourné les yeux, après un échange
instinctif de regards.
Cependant, Clotilde, les mains sur le clavier, emportée et ne pouvant
risquer un geste, allongeait le cou, en adressant au pupitre ce serment
destiné à Nevers:
Ah! d'aujourd'hui tout mon sang est à vous!
Les échevins étaient entrés, un substitut, deux avoués et un notaire. Le
quatuor faisait rage, la phrase: «Pour cette cause sainte», revenait,
élargie, soutenue par la moitié du choeur, dans un épanouissement continu.
Campardon, la bouche de plus en plus arrondie et profonde, donnait les
ordres du combat, avec un roulement terrible des syllabes. Et, tout d'un
coup, le chant des moines éclata: Trublot psalmodiait du ventre, pour
atteindre les notes basses.
Octave, ayant eu la curiosité de le regarder chanter, demeura très surpris,
quand il reporta les yeux vers la fenêtre. Comme soulevée par le choeur,
Hortense venait de dénouer l'embrasse, d'un mouvement qui pouvait être
involontaire; et le grand rideau de soie rouge, en retombant, avait
complètement caché Auguste et Berthe. Ils étaient là derrière, accoudés à
la barre d'appui, sans qu'un mouvement trahît leur présence. Octave ne
s'inquiéta plus de Trublot, qui justement bénissait les poignards:
«Poignards sacrés, par nous soyez bénits.» Que pouvaient-ils bien faire,
sous ce rideau? La strette commençait; aux ronflements des moines, le
choeur répondait: «A mort! à mort! à mort!» Et ils ne remuaient pas,
peut-être regardaient-ils simplement les fiacres passer, pris de chaleur.
Mais la phrase mélodique de Saint-Bris reparaissait encore, toutes les voix
peu à peu la lançaient à pleine gorge, dans une progression, dans un éclat
final d'une puissance extraordinaire. C'était comme une rafale qui
s'engouffrait au fond de l'appartement trop étroit, effarant les bougies,
pâlissant les invités, dont les oreilles saignaient. Clotilde,
furieusement, tapait, sur le piano, enlevait ces messieurs du regard; puis,
les voix s'apaisèrent, chuchotèrent: «A minuit! point de bruit!» et elle
continua seule, elle mit la sourdine, fit sonner les pas cadencés et perdus
d'une ronde qui s'éloigne.
Alors, brusquement, dans cette musique mourante, dans ce soulagement après
tant de vacarme, on entendit une voix qui disait:
--Vous me faites du mal!
Toutes les têtes, de nouveau, s'étaient tournées vers la fenêtre. Madame
Dambreville avait bien voulu se rendre utile, en allant relever le rideau.
Et le salon regardait Auguste confus et Berthe très rouge, encore adossés à
la barre d'appui.
--Qu'y a-t-il donc, mon trésor? demanda madame Josserand d'un air empressé.
--Rien, maman.... C'est monsieur Auguste qui m'a cogné le bras, avec la
fenêtre.... J'avais si chaud!
Elle rougissait davantage. Il y eut des sourires pincés, des moues de
scandale. Madame Duveyrier, qui, depuis un mois, détournait son frère de
Berthe, restait toute pâle, d'autant plus que l'incident avait coupé
l'effet de son choeur. Pourtant, après le premier moment de surprise, on
applaudissait, on la félicitait, on glissait des mots aimables pour ces
messieurs. Comme ils avaient chanté! comme elle devait se donner du souci,
à les faire chanter avec cet ensemble! Vraiment, on ne réussissait pas
mieux au théâtre. Mais, sous ces éloges, elle entendait bien le
chuchotement qui courait dans le salon: la jeune fille se trouvait trop
compromise, c'était un mariage conclu.
--Hein? emballé! vint dire Trublot à Octave. Quel serin! comme s'il
n'aurait pas dû la pincer, pendant que nous gueulions!... Moi, je croyais
qu'il profitait: vous savez, dans les salons où l'on chante, on pince une
dame, et si elle crie, on s'en fiche! personne n'entend.
Berthe, maintenant, très calme, riait de nouveau, tandis qu'Hortense
regardait Auguste de son air rêche de fille diplômée; et, dans leur
triomphe, reparaissaient les leçons de la mère, le mépris affiché de
l'homme. Tous les invités avaient envahi le salon, se mêlant aux dames,
haussant la voix. M. Josserand, le coeur troublé par l'aventure de Berthe,
s'était rapproché de sa femme. Il l'écoutait avec un malaise remercier
madame Dambreville des bontés dont elle accablait leur fils Léon, qu'elle
changeait à son avantage, positivement. Mais ce malaise augmenta, lorsqu'il
l'entendit revenir à ses filles. Elle affectait de causer bas avec madame
Juzeur, tout en parlant pour Valérie et pour Clotilde, debout près d'elle.
--Mon Dieu, oui! son oncle nous l'écrivait encore aujourd'hui: Berthe aura
cinquante mille francs. Ce n'est pas beaucoup sans doute, mais quand
l'argent est là, et solide!
Ce mensonge le révoltait. Il ne put s'empêcher de lui toucher furtivement
l'épaule. Elle le regarda, le força à baisser les yeux, devant l'expression
résolue de son visage. Puis, comme madame Duveyrier s'était tournée, plus
aimable, elle lui demanda avec intérêt des nouvelles de son père.
--Oh! papa doit être allé se coucher, répondit la jeune femme, tout à fait
gagnée. Il travaille tant!
M. Josserand dit qu'en effet M. Vabre s'était retiré, pour avoir les
idées nettes le lendemain. Et il balbutiait: un esprit bien remarquable,
des facultés extraordinaires; en se demandant où il prendrait cette dot, et
quelle figure il ferait, le jour du contrat.
Mais un grand bruit de chaises remuées emplissait le salon. Les dames
passaient dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi. Madame
Josserand, victorieuse, s'y rendit, entourée de ses filles et de la famille
Vabre. Bientôt, il ne resta plus, au milieu de la débandade des sièges, que
le groupe des hommes sérieux. Campardon s'était emparé de l'abbé Mauduit:
il s'agissait d'une réparation au Calvaire de Saint-Roch. L'architecte se
disait tout prêt, car son diocèse d'Évreux lui donnait peu de besogne. Il
avait simplement, là-bas, la construction d'une chaire et l'installation
d'un calorifère et de nouveaux fourneaux dans les cuisines de monseigneur,
travaux que son inspecteur suffisait à surveiller. Alors, le prêtre promit
d'enlever définitivement l'affaire, dès la prochaine réunion de la
fabrique. Et ils rejoignirent tous deux le groupe, où l'on complimentait
Duveyrier sur la rédaction d'un arrêt, dont il s'avouait l'auteur; le
président, qui était son ami, lui réservait certaines besognes aisées et
brillantes, pour le mettre en vue.
--Avez-vous lu ce nouveau roman? demanda Léon, en train de feuilleter un
exemplaire de la _Revue des deux mondes_, traînant sur une table. Il est
bien écrit; mais encore un adultère, ça finit vraiment par être fastidieux!
Et la conversation tomba sur la morale. Il y avait des femmes très
honnêtes, dit Campardon. Tous approuvèrent. D'ailleurs, selon l'architecte,
on s'arrangeait quand même, dans un ménage, lorsqu'on savait s'entendre.
Théophile Vabre fit remarquer que cela dépendait de la femme, sans
s'expliquer davantage. On voulut avoir l'avis du docteur Juillerat, qui
souriait; mais il s'excusa: lui, mettait la vertu dans la santé. Cependant,
Duveyrier restait songeur.
--Mon Dieu! murmura-t-il enfin, ces auteurs exagèrent, l'adultère est très
rare parmi les classes bien élevées.... Une femme, lorsqu'elle est d'une
bonne famille, a dans l'âme une fleur....
Il était pour les grands sentiments, il prononçait le mot d'idéal avec une
émotion qui lui voilait le regard. Et il donna raison à l'abbé Mauduit,
quand ce dernier parla de la nécessité des croyances religieuses, chez
l'épouse et chez la mère. La conversation fut ainsi ramenée vers la
religion et la politique, au point où ces messieurs l'avaient laissée.
Jamais l'Église ne disparaîtrait, parce qu'elle était la base de la
famille, comme elle était le soutien naturel des gouvernements.
--A titre de police, je ne dis pas, murmura le docteur.
Duveyrier n'aimait point, du reste, qu'on parlât politique chez lui, et il
se contenta de déclarer sévèrement, en jetant un coup d'oeil dans la salle
à manger, où Berthe et Hortense bourraient Auguste de sandwichs:
--Il y a, messieurs, un fait prouvé qui tranche tout: la religion moralise
le mariage.
Au même instant, Trublot, assis sur un canapé, près d'Octave, se penchait
vers celui-ci.
--A propos, demanda-t-il, voulez-vous que je vous fasse inviter chez une
dame où l'on s'amuse?
Et, comme son compagnon désirait savoir quel genre de dame, il ajouta, en
désignant d'un signe le conseiller à la cour:
--Sa maîtresse.
--Pas possible! dit Octave stupéfait.
Trublot ouvrit et referma lentement les paupières. C'était comme ça. Quand
on épousait une femme pas complaisante, dégoûtée des bobos qu'on pouvait
avoir, et tapant sur son piano à rendre malades tous les chiens du
quartier, on allait en ville se faire ficher de soi!
--Moralisons le mariage, messieurs, moralisons le mariage, répétait
Duveyrier de son air rigide, avec son visage enflammé, où Octave voyait
maintenant le sang âcre des vices secrets.
On appela ces messieurs, du fond de la salle à manger. L'abbé Mauduit,
resté un moment seul, au milieu du salon vide, regardait de loin
l'écrasement des invités. Son visage gras et fin exprimait une tristesse.
Lui qui confessait ces dames et ces demoiselles, les connaissait toutes
dans leur chair, comme le docteur Juillerat, et il avait dû finir par ne
plus veiller qu'aux apparences, en maître de cérémonie jetant sur cette
bourgeoisie gâtée le manteau de la religion, tremblant devant la certitude
d'une débâcle finale, le jour où le chancre se montrerait au plein soleil.
Parfois, des révoltes le prenaient, dans sa foi ardente et sincère de
prêtre. Mais son sourire reparut, il accepta une tasse de thé que Berthe
vint lui offrir, causa une minute avec elle pour couvrir de son caractère
sacré le scandale de la fenêtre; et il redevenait l'homme du monde, résigné
à exiger uniquement une bonne tenue de ces pénitentes, qui lui échappaient
et qui auraient compromis Dieu.
--Allons, c'est propre! murmura Octave, dont le respect pour la maison
recevait un nouveau coup.
Et, voyant madame Hédouin se diriger vers l'antichambre, il voulut la
devancer, il suivit Trublot, qui partait. Son projet était de la
reconduire. Elle refusa; minuit sonnait à peine, et elle logeait si près.
Alors, une rose s'étant détachée du bouquet de son corsage, il la ramassa
de dépit et affecta de la garder. Les beaux sourcils de la jeune femme se
froncèrent; puis, elle dit de son air tranquille:
--Ouvrez-moi donc la porte, monsieur Octave.... Merci.
Quand elle fut descendue, le jeune homme, gêné, chercha Trublot. Mais
Trublot, comme chez les Josserand, venait de disparaître. Cette fois encore
il devait avoir enfilé le couloir de la cuisine.
Octave, mécontent, alla se coucher, sa rose à la main. En haut, il aperçut
Marie, penchée sur la rampe, à la place où il l'avait laissée; elle
guettait son pas, elle était accourue le regarder monter. Et, lorsqu'elle
l'eut fait entrer chez elle:
--Jules n'est pas encore là.... Vous êtes-vous bien amusé? Y avait-il de
belles toilettes?
Mais elle n'attendit pas sa réponse. Elle venait d'apercevoir la rose, elle
était prise d'une gaieté d'enfant.
--C'est pour moi, cette fleur? Vous avez pensé à moi?... Ah! que vous êtes
gentil! que vous êtes gentil!
Et elle avait des larmes plein les yeux, confuse, très rouge. Alors,
Octave, tout d'un coup remué, la baisa tendrement.
Vers une heure, les Josserand rentrèrent à leur tour. Adèle laissait, sur
une chaise, un bougeoir avec des allumettes. Quand la famille, qui n'avait
pas échangé une parole en montant, se retrouva dans la salle à manger, d'où
elle était descendue désespérée, elle céda brusquement à un coup de joie
folle, délirant, se prenant par les mains, dansant une danse de sauvages
autour de la table; le père lui-même obéit à la contagion, la mère battait
des entrechats, les filles poussaient de petits cris inarticulés; tandis
que la bougie, au milieu, détachait leurs grandes ombres, qui cabriolaient
le long des murs.
--Enfin, c'est fait! dit madame Josserand, essoufflée, en tombant sur un
siège.
Mais elle se releva tout de suite, dans une crise d'attendrissement
maternel, et elle courut poser deux gros baisers sur les joues de Berthe.
--Je suis contente, bien contente de toi, ma chérie. Tu viens de me
récompenser de tous mes efforts.... Ma pauvre fille, ma pauvre fille, c'est
donc vrai, cette fois!
Sa voix s'étranglait, son coeur était sur ses lèvres. Elle s'écroulait dans
sa robe feu, sous le poids d'une émotion sincère et profonde, tout d'un
coup anéantie, à l'heure du triomphe, par les fatigues de sa terrible
campagne de trois hivers. Berthe dut jurer qu'elle n'était pas malade; car
sa mère la trouvait pâle, se montrait aux petits soins, voulait absolument
lui faire une tasse de tilleul. Quand la jeune fille fut couchée, elle
revint pieds nus la border avec précaution, comme aux jours déjà lointains
de son enfance.
Cependant, M. Josserand, la tête sur l'oreiller, l'attendait. Elle souffla
la lumière, elle l'enjamba, pour se mettre au fond. Lui, réfléchissait,
repris de malaise, la conscience brouillée par la promesse d'une dot de
cinquante mille francs. Et il se hasarda à dire tout haut ses scrupules.
Pourquoi promettre, quand on ne sait si l'on pourra tenir? Ce n'était pas
honnête.
--Pas honnête! cria dans le noir madame Josserand, en retrouvant sa voix
féroce. Ce qui n'est pas honnête, monsieur, c'est de laisser monter ses
filles en graine; oui, en graine, tel était votre rêve peut-être!...
Parbleu! nous avons le temps de nous retourner, nous en causerons, nous
finirons par décider son oncle.... Et apprenez, monsieur, que, dans ma
famille, on a toujours été honnête!