VI

O ramelou que te sentes pesuc,

S’al camp nadiéu n’amaizes plus toun chuc

Mielh val mouri, noun sens jita ta grano,

Davans, al volh de l’auro quand batano...

Preferarios, dinqu’al Jutge darnié,

Jamais bourrèu, demoura preisonnié?

O jeune rameau, si tu te sens lourd,--si au champ natal ta

nourriture te semble insuffisante,--mieux vaut mourir, non sans

jeter ta graine,--auparavant, dans le vol du vent quand il y va

fort!--Préférerais-tu, jusqu’au Juge suprême,--n’étant jamais

bourreau, rester prisonnier?

Dès qu’apparaissait au lointain, à travers un éblouissement de

poussière, la forêt de Bastit et, à l’ombre de ses premiers arbres, la

longue façade de Castelcourrilh, les chasseurs des messieurs d’Escorral

achevaient de boire, d’un trait autant que possible, ce qui restait de

vin dans les outres de peau de chèvre; ainsi tous les désagréments du

voyage en carriole étaient à peu près oubliés.

Il y avait mieux (grâces au ciel et tant pis pour nous), bien mieux! A

la vérité, chacun de nous ressemblait, qu’il s’en doutât ou non, à un

globule de sang affaibli qu’un instinct impérieux poussait à se

réconforter au cœur même de sa race, et de la façon la plus simple--en

revenant vers le berceau originel de celle-ci. N’étions-nous pas tous

plus ou moins consanguins, que cela datât de la veille ou de dix

siècles? Les plus stupides et les mieux dégradés semblaient, à certains

moments, avoir comme une entrevision de ce que je concevais si

clairement depuis que j’aimais Ève.

Ce qui est sûr, c’est qu’alors commençaient pour nous huit jours, ou le

double ou le triple,--nous n’étions jamais fixés,--durant lesquels,

redevenus vraiment semblables aux hommes de très vieux âges, nous

sentions nos cœurs à chaque instant gonflés par la sève d’énormes et

frustes joies. Les ivrognes comme les sobres, les méchants comme les

bons, les satisfaits comme les aigris.

Qu’on me permette quelques détails. Évidemment, il est apparu au

lecteur, dès la première ligne de ce récit, que «nous ne ressemblons pas

au commun des gens», ou, pour parler de nous devant quiconque comme on

le faisait dès mon plus jeune âge dans notre sous-préfecture, que «nous

étions des numéros à part». Je ne souhaite que ceci: qu’on me comprenne,

moi et les aventures qui dépendent ici de moi. Il faut donc que

j’insiste, si fort que cela puisse me lasser ou lasser, sur la confrérie

des chasseurs des messieurs d’Escorral, dont je fus.

J’ai dit: la sève d’énormes et frustes joies... Oui, les repas

notamment, où un héros d’Homère ne se fût point trouvé dépaysé. Ils nous

enchantaient ou, pour mieux dire, nous forçaient à la joie, par leur

abondance et leur magnificence naïves. Selon la couleur du temps, on les

servait en plein air, sur la terrasse du château, ou dans la vaste et

sonore salle à manger sur les boiseries de laquelle le blason des

marquis d’Escorral (de sable gironné de gueules au chevron d’argent

écimé) était sculpté par douze fois, c’est-à-dire entre chacune des huit

hautes fenêtres, au-dessus de la cheminée principale,--et même ailleurs.

Du matin au soir, tant que durait la chasse, les cuisines présentaient

une animation infernale ou paradisiaque. Devant des feux qui auraient

charmé un Cyclope et que n’eût pas désavoués un Démon, des chevreaux,

des agneaux, des moutons, des porcs entiers viraient avec les broches,

absorbant par ce qu’il leur restait de couenne ou de peau l’éclat doré

des grands feux de chêne. Des maritornes obèses et de sveltes tendrons,

cependant, faisaient retentir des jurons et des éclats de rire aussi

savoureux que les platées de sucreries ou que les potées de légumes par

elles accommodées pour couronner ou pour renforcer le rôti. Le jour de

l’arrivée, il y avait aussi frairie pour les gens du lieu. On tuait un

bœuf et il y passait; et il y passait également autant de barriques

qu’on jugeait utile ou décent d’en tirer des caves; pour nous, que notre

repas fût paré dans la salle à manger ou sur la terrasse, c’était tout

auprès de la table qu’on dressait les barriques; et les valets y

remplissaient à même, devant nous, de lourdes _dournes_[1] de grès brun.

[1] Cruches à deux anses.

Manger et boire, voilà qui a son prix. Dormir mêmement. Le gîte était,

en somme, au choix d’un chacun. Par respectabilité ou ruse, on

s’installait dans les chambres tant qu’il y avait de la place, et, dès

que la place faisait défaut, que les billards eux-mêmes servaient de

reposoirs aux «morts-de-froid» et aux raffinés, les jeunes hommes

étaient sommés de s’aller nicher dans la paille des granges. Il n’y

avait, du reste, aucune raison de ne pas se trouver aussi bien là que

partout ailleurs.

Dès l’avant-aurore, les piqueurs soufflant dans leurs cors et les chiens

gueulant de joie marquaient l’heure du réveil. Et, bientôt, c’était, sur

la terrasse, un va-et-vient frénétique, un entrecroisement

d’interpellations joviales et vantardes, un crépitement sonore de

jurements, un feu d’artifice de quolibets et de facéties, tandis que les

chasseurs se rencontraient, entre les seaux d’eau pure où il fait bon se

tremper la tête, et la table chargée de victuailles et de cruches où il

n’est pas moins délectable de manger un morceau et de boire un coup.

Après quoi, les chasseurs se dirigeaient vers la forêt, en chantant à

tue-tête. Mais chacun était libre. Qui préférait dormir, il dormait,

dans son gîte ou à l’ombre d’un arbre. Il était assez de mode, chez les

chasseurs de vingt ans, de seller un cheval, non pas pour suivre la

chasse, mais pour s’adonner, non sans succès en général, à d’autres

chasses où la poudre ne parlait pas: j’avais oublié de vous dire que,

pour l’éclat et le charme, la beauté des paysannes quercinoles rendrait

souvent des points aux attraits un peu analogues des demoiselles qui

font aimer à certains touristes l’Andalousie.

Une vie délicieuse, au sens le plus terre à terre comme le plus sensible

pour moi d’une telle épithète. La plupart d’entre nous avaient bien

raison, rentrés dans leurs châteaux endormis ou leurs hôtels aux relents

de tombes, de passer leur temps à s’en souvenir ou à en attendre le

retour. Ils n’avaient guère fait que cela, d’ailleurs, depuis leur

enfance.

Car ceux des chasseurs à qui des garçons naissaient les affiliaient à la

confrérie dès qu’ils avaient l’âge de pisser tout seuls, ou, pour parler

plus généralement, de se tirer d’affaire sans causer d’embarras à leur

papa. Usage antique, qui commença de perdre un peu de sa force dès ma

propre enfance, mais qui, au temps dont je vous parle, n’en passait pas

moins pour excellent et même indispensable, dans une caste où tout

individu du sexe mâle participerait fatalement, sauf le cas de

dérogation, aux chasses des messieurs d’Escorral.

Dans le temps que j’étais le plus terrible parmi de terribles petits

bougres de sept à quatorze ans, c’était mémé Zanoun, l’intendante, qui

prenait plus particulièrement soin de nous. Sous sa surveillance ou avec

sa complicité, nous organisions des parties formidables; lorsque nous ne

disparaissions pas durant des heures après nous être esquivés dans la

direction de l’étang, lorsque nous ne buvions pas devant elle en ayant

chaud, lorsque nous n’enfermions pas les chats dans les garde-manger et

que nous n’utilisions pas les poêlons pour les attacher à la queue des

chiens, ce que nous faisions lui paraissait le comble du mérite; en tout

cas, nous pouvions marauder dans le verger, chiper des pots de

confiture, démolir des meubles ou des carreaux, saccager des

plates-bandes et autres plaisanteries de haut goût avec l’espoir de nous

en tirer à bon compte.

Mais, dans ce domaine de la Peur, les héritiers enfantins de ceux qui

avaient été jadis les victimes et les maîtres de la Peur se sentaient,

dès le soir tombant, tout à coup raisonnables et sages. C’étaient

justement les plus brutaux, les plus sauvages d’entre nous que l’ombre

semblait intimider. Alors, la bande puérile se ralliait, très calme,

auprès des feux et des lumières, pour jouer à _man burlènto_, à

_ped-perinquet_, ou même à _Je viens de la cour du Roi_... L’automne se

montrait-il précoce? Alors, nous demeurions dans la cuisine, où nos

repas nous étaient servis; nous y demeurions comme en un refuge tout

prêt, confortable, salubre et qu’illustraient des joies traditionnelles.

Nous bavardions avec la valetaille; nous l’écoutions aussi, sans en

avoir l’air, raconter sur nos ascendants immédiats des histoires

moqueuses qui n’étaient point trop déplacées dans un remugle d’eau de

vaisselle et de chairs féminines malpropres. Souillons et butors,

punaises de chambre et palefreniers, rinceuses de pots et râcleurs de

crasse, tout ce monde lançait sur les maîtres, leurs parents et leurs

amis, à gueule-que-veux-tu, des appréciations dont je n’éprouvais pas,

dès dix ans, l’exactitude cynique et sordide, sans une obscure envie

d’ordonner des supplices pour les serfs impudents et de châtier

également ceux qui méritaient qu’on les traitât de la sorte.

* * * * *

Mais le brouhaha cessait tôt. Alors, mémé Zanoun, dans l’immense salle

nettoyée et débarrassée, prenait sa place près de l’âtre. Elle nous

racontait, non sans se faire coquettement prier, d’épouvantables

histoires qui s’étaient passées dans sa jeunesse, ou qui se passaient

couramment encore, à l’entendre, autour de Castelcourrilh. Dans ces

histoires, il était presque toujours question du Trou du Diable,--une

_igue_, comme on dit, ou un _cloup_, si vous préférez,--qui s’ouvrait en

plein champ, à moins de deux lieues du château; les diables, les hommes

cornus, les mandagots et les bécuts logeaient ensemble dans ses

profondeurs et en sortaient nuitamment pour se livrer à des méfaits ou à

des facéties d’un goût contestable sur ceux des humains que le sort

contraignait à être leurs voisins les plus proches... Sainte Vierge! En

se couchant sur le sol et en y collant l’oreille, on entendait bouillir,

même à plus de cent mètres du Trou du Diable, les chaudières de l’Enfer.

Mémé Zanoun savait même, là-dessus, une chanson qui terrorisait les plus

braves...

Mais elle en connaissait bien d’autres plus riantes, celle-ci, par

exemple, dont je me rappelle le commencement et que je traduis comme je

peux:

C’est au bois de Misé Zeu

Que j’ai fait cueillette

Quand j’étais fillette;

--C’est au bois de Misé Zeu,

Chassant un papillon bleu

En tout semblable à mon vœu...--

Clair Avril, vingt ans d’âge,

Blanc fichu, noirs sabots...

Mes yeux étaient les plus beaux

De tout le village

O châtaigne du bon Dieu,

Pète, pète, pète au feu

Nous te mangerons sous peu,

Châtaigne!

Châtaigne!

et d’autres pareilles, ou plus belles encore, qui ne nous inspiraient

que l’envie de danser en rond... _Châtaigne! Châtaigne!..._ A chaque

refrain la bande faisait cul-bas, _quioul-terrous_, afin qu’on ne

confonde pas cette formalité avec une île... Septembre finissant

inaugure le temps des gourmandises aux veillées, des menus riens qu’on

grignotte ou dont on se bourre, selon son tempérament, au coin du feu

que la mémé ne pense pas encore à faire charger, tout en évitant déjà

d’ordonner qu’on l’éteigne. Ainsi, pour que notre bonheur fût complet,

après avoir chanté et dansé, nous nous régalions de marrons,--châtaigne!

châtaigne!...--de nèfles, de confiture de gratte-culs, de miel sauvage,

de rimottes, et, quand nous n’avions plus faim, décidément, il restait

encore dans l’estomac du plus petit de nous tous assez de place pour une

bonne vingtaine de _rizouletz_, j’entends par là ces grains de maïs

qu’on fait éclater sur des pelles rougies au feu et qui ont goût, pour

peu qu’on les sache mâcher, d’avelines confites dans la cassonnade.

La meilleure entente régnait entre nous, à ceci près qu’on se battait

parfois à qui tirerait le plus souvent les cheveux de Noëlia, un

laideron de dix ans, orpheline, petite-fille de Zanoun et sœur de lait

d’Ève,--et aussi pour décider celui d’entre nous qui serait ce soir-là

bordé dans son lit par la jolie servante Nane.

Vers douze ans, nous commencions à suivre les chasses; vers quatorze

ans, on nous invitait à faire l’apprentissage du tir sur le menu gibier;

de cette façon, nous nous préparions, par un jeu qui nous comblait

d’orgueil, à ne point risquer de manquer ultérieurement des animaux

moins inoffensifs; car il est toujours regrettable de faire connaissance

avec les défenses d’un quartanier non miré; Adonis y dut sa réputation;

mais, si c’est moins dangereux qu’aux temps mythologiques, c’est, en

revanche, rudement plus vexant et moins fertile en conséquences

heureuses.

Le menu gibier! C’était, en somme, l’A. B. C. de notre catéchisme

particulier. Nos pères nous disaient qu’il fallait commencer par là,

parce qu’un chasseur digne de ce nom ne doit rien ignorer de son métier,

et qu’il existe, en ce qui concerne les bêtes les plus infimes de la

création, des lois de chasse éternelles et d’imprescriptibles principes.

J’ai écrit le mot catéchisme, et je ne le regrette pas, car les discours

qu’on nous faisait à ce sujet, quand on remarquait notre présence, nous

faisaient parfois bâiller sans doute, mais n’en remplissaient pas moins

nos cœurs d’émerveillement et de respect.

Ainsi, nous finissions par savoir qu’il fallait viser les alouettes au

bec et non ailleurs quand elles faisaient Saint-Esprit au-dessus du

miroir, que la bécassine se tire «en fauchant», que, par les matins de

grésil, une légère buée au-dessus d’un buisson bas signifie un lièvre au

gîte... J’en passe!... Ce n’était là, d’ailleurs, qu’enseignance

scolastique; qui n’avait pas, la quinzième année passée, abattu pour le

moins son ragot, il risquait d’être à jamais tenu dans notre milieu pour

un sang-glacé, un vaut-peu et un pedzouille.

C’était comme tel, du reste, que les plus indulgents m’avaient

considéré, depuis environ quinze ans que ma naissance me donnait le

privilège de participer aux chasses des messieurs d’Escorral. Dès le

soir de mon arrivée, je ne le dissimulai pas à Ève. Elle eut un bel

éclat de rire, qui ne dura pas quinze secondes, mais qui me dédommagea

amplement de quinze années d’humiliation d’ailleurs subies--quand il y

eut lieu--sans en souffrir outre mesure.

La petite faunesse · 第 11 / 29 题