IV

Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,

Aduse nous als lhocs d’ount davalam,

Al dur païs quarcinol ount la crozo

Ten dins sa neich la pòu que s’arremozo,

Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.

Minjem, bebem e droumem a bel tal,

Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.

Perferarioi, o Diable, que m’escanes,

Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,

Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.

Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé,--conduis-nous aux

lieux d’où descend notre race,--au dur pays quercinol où la

caverne--tient la peur blottie dans sa nuit,--où vit sous le sol

un horrifique bétail.--Mangeons, buvons et dormons

fortement,--tuons et chantons, aimons et soyons

flambards.--J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles,--si je

ne possédais pas, à l’abri de la Croix,--dents de sanglier et

pattes de loup.

Et, cette année-là, ce fut comme toutes les autres années.

Certes, la gabare de Peyroun Peyrigot ne représentait pas un mode de

locomotion très rapide; mais elle avait le mérite de pouvoir contenir

largement l’habituelle trentaine d’invités de M. d’Escorral; au surplus

nous n’étions pas pressés.

Notre maison flottante avait été garnie de provisions succulentes, de

vins sérieux; puis, les gens des villages riverains savaient que M.

d’Escorral avait de l’or dans ses poches et que ses mains, qui étaient

larges, ne rechignaient pas à y puiser. Aussi, quand notre approche

était signalée, installaient-ils une vraie foire au passage.

A quoi nous employions notre temps? Nous mangions bien, nous buvions

mieux encore et, quand nous avions mangé et bu, le reste marchait tout

seul. On parlait très fort, on riait très haut, on braillait des

chansons, on racontait des histoires.

Nous nous plaisions surtout à évoquer nos chasses des précédentes

années; nous possédions ainsi une sorte de livre d’or et, parce que nos

mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition

était revue et corrigée à notre avantage! Quand on n’avait plus

d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres,

dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions

las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions

encore des ressources; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme

hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment,

pour la délectation de la société: ainsi, par exemple, l’aventure du

mari de la Jane, qui était si _niesas_ le soir de ses noces que...--ou

celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant

voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer,

après boire, sa dévotion à saint Thomas...--Mais ceci peut avoir des

lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et

d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici

indispensable.

Enfin,--du moins au temps dont je vous entretiens,--n’avions-nous pas à

nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne

humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral? Certes, jamais homme de cette

maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera

bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le

plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de

tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.

Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler

de joie sur le pont de la gabarre; il n’y en avait pas un comme lui pour

reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse,

ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées,

afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante;

il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du

renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les

chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et,

apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en

aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles

étaient à s’y méprendre.

Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à

sa vie que de rares ombres: celle de n’avoir pas de fils, par exemple:

«Feu la marquise, affirmait-il, était une _mollasse_. Elle ne m’aurait

jamais donné que des filles! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me

chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai...» Il s’en

consolait d’abord en allant «jouer le jeu»,--pour employer cette

expression à lui,--un peu partout; il s’en consolait encore en supputant

que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de

neveux: le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute; il s’en

consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise

n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton

lamentable, elle: Ève est un garçon manqué...

Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la

chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge

rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de

joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son

orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son

front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque

guerrier de ses cheveux dorés et sombres? Comment avait-elle pu, entre

autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile

de Combrazot? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de

domination et de lutte: lutte contre sa famille qui s’opposerait à un

tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte

conquis... Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite... Je

me suis donné cette explication; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte;

mais cela n’a aucune importance dans ce récit.

Un fait,--d’ordre plus particulier,--qui attristait également le marquis

d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment

du départ pour Castelcourrilh; il n’admettait pas qu’on lui fît

faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler

contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la

gabare et sous l’arche du moulin; ces messieurs étaient bien un peu

fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses; mais sous

le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre

monde semblait rudement content, je vous jure; et ils avaient l’air

rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué,

comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers

du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche

enfariné en criant:

--Bonne chasse! Bien du plaisir à M. d’Escorral et à la compagnie!

Ève apparut, un petit sac à la main, alerte, décidée, coiffée d’un

feutre d’homme qu’ornait une simple plume de coq, vêtue d’un costume de

velours qui semblait taillé dans le même drap que la culotte de son

père. La gêne que pouvait produire parmi les vieux la présence

révolutionnaire d’une femme dans la bande fut de courte durée. Ève

demanda tout de suite à déjeuner, but comme un homme, lança deux ou

trois jurons, releva vertement le jeune Gonteyrac qui, croyant devoir se

comporter avec elle comme dans un salon, lui offrait sa place, à

l’ombre:

--Ici, je ne suis qu’un chasseur... Vous entendez, les autres?

Le clan des vieux fut dompté ou charmé, en tout cas conquis. Huit

heures. Gentil Peyrigot ronchonnait déjà, là-haut, et les quatre grands

diables de chevaux rouges s’impatientaient, émiettant sous leurs rudes

sabots les pierres du chemin, faisant jaillir chaque fois la poussière,

comme une menue explosion aux flammes laiteuses.

--Tout le monde est là? demanda Sulpice d’Escorral...

--Tout le monde.

--En route!

Mais un petit laquais miteux apparut alors sur la berge, agitant un pli

au bout de son bras maigre. Il y eut un moment d’angoisse; les sourcils

du marquis s’étaient froncés sinistrement... Qui donc faisait

faux-bond?... Ouf! ce n’était que ce nigaud de Georges de Combrazot, qui

se prétendait malade...

--Si ce n’est que ça! s’écria le marquis dont le visage s’éclaira de

nouveau...

--Si ce n’est que ça! reprirent en chœur quelques autres...

--Un chasseur aussi vaillant!

--Qu’il reste donc à chasser les rimes!

Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis,

à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à

tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages; un

cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait; cela risquait

d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage

dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève; elle dut penser comme moi.

Elle me dit, très simplement, mais très fermement: «Assieds-toi là...

près de moi...» Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des

autres chasseurs et de l’équipage... Alors elle lança un bras autour de

mon cou et me demanda à haute voix:

--Tu m’aimes?

Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.

L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on

semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté

des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se

vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait

pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent

avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus

dans la vie ordinaire! Nos baisers étaient rares et superflus à notre

plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le

puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour.

Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du

ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des

naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous

fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté

ces berges! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où

nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que

nous nos existences éphémères?

L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les

sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques

et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude

profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris

embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables

emblèmes d’éternité et de mort; de là-haut, une Vierge miraculeuse

répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la

vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des

rives moins verdoyantes; le manteau des frondaisons, des roseaux, des

prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà

et là, la chair ocreuse du sol serait nue; après la trêve des belles

futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage; au

pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du

Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient,

sans doute, au soir du troisième jour,--incendiées par le reflet du

couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre,

semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne

apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et

puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient

joyeuse vie au XIIIe siècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes

de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues,

dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes

jouaient de la viole et roucoulaient des chansons; et puis Luzech et sa

tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le

château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de

belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens!

Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot «déjà» sur mes

lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont

fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait

pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.

* * * * *

--Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de

fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent

nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé;

jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech

pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs,

après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on

les chassa de nos terres...

--Riche époque, fit Ève souriante. On vivait! Nous autres, nous n’avons

plus même de loups à tuer.

--On peut vivre encore... A nous deux, nous saurons vivre. Le monde est

vaste.

--N’as-tu pas, comme moi, l’impression d’être en prison depuis ton

enfance?

Quels rêves grandioses ou puérils d’aventures s’agitaient en cette

minute sous le petit front volontaire et les lourds cheveux au sombre

éclat? Je me sentis soudain très fort et comme armé près d’Ève, et nous

nous regardâmes avec une sorte d’ivresse. Nous n’étions ni l’un ni

l’autre des rêveurs, encore moins des faiseurs de phrases, et nous n’en

cherchâmes pas de définitives, mais nous eûmes soudain conscience que

nous nous connaissions et que nous nous comprenions depuis le

commencement des temps, et que le fait d’être nous deux, désormais, en

face de l’existence, ce serait quelque chose qui l’obligerait à compter

avec nous.

--Vivre! vivre! sembla-t-elle supplier ou ordonner, en me tendant ses

lèvres.

Il faisait nuit; on avait amarré la gabare à Libos, au premier quart

environ du voyage... La majeure partie des nôtres festoyait dans le

bourg, où plusieurs auberges sont réputées: de «la grand’chambre» aux

fenêtres éclairées dont le toit de planches découpait le ciel en angle

obtus, vers le milieu de la gabarre, nous parvenaient les jurements et

les criailleries de quelques joueurs, qui s’attardaient, tout en buvant,

à une partie de banco, de bourre ou de brelan borgne... Il nous sembla

soudain, à Ève et à moi, qu’on s’approchait de nous; nous nous écartâmes

l’un de l’autre, instinctivement, non sans nous irriter chacun pour

notre compte, comme je l’éprouvai presque aussitôt, et comme elle me dit

l’avoir fait par la suite, de cette petite lâcheté.

Ce n’était que mon père; il venait prendre l’air, un cigare dans une

main, une bouteille à moitié vide dans l’autre. Quand il nous eut

reconnus, il éclata de rire; je ne sais si cela flatta Ève (je ne le

crois pas) mais je ne parvins pas à lui en vouloir de cette gaîté; car,

en dépit de son air moqueur, il me parut incontestablement très fier de

moi...

--Pardon, mes enfants... Je ne savais pas... Il fallait me crier

gare!... Alors, c’est entendu, vous deux? On peut l’annoncer aux amis?

--Monsieur, répondit Ève, je vous serais reconnaissante de bien vouloir

garder quelque temps encore le secret que vous venez de surprendre.

Michel et moi, nous sommes un peu jeunes...

--Et vous auriez peur que les parents vous empêchassent de vous bécoter

en paix?...

--Ils ne nous empêcheraient pas, dis-je à mon tour, mais...

Le quinzième marquis de Roquebusane nous adressa un sourire complice,

but quelques gorgées à _galet_,--à la régalade, si vous préférez,--puis,

profitant de ce qu’il venait de s’essuyer la bouche pour y laisser un

doigt dessus:

--Entendu... compris... motus! Rigolez bien... Mais si on m’avait dit...

Ah! par exemple!... Il n’y a plus d’enfants... plus d’enfants...

Ève me dit un peu plus tard, d’un ton ironique et désenchanté:

--Est-ce que tu crois qu’il les aurait fait brûler, lui, les Anglais,

dans Broujales?

--Qui sait?

--Ça m’étonnerait.

Elle n’osa pas ajouter:

--Et toi-même... toi... oserais-tu le faire, si l’occasion t’en était

donnée?

Je sentis nettement cette question prête à tomber de ses lèvres. Je

l’attendais même. Mais Ève se leva brusquement... Là-bas, dans le bourg,

retentissaient des chansons joyeuses: les festoyeurs changeaient

d’endroit... Un d’entre eux quitta le gros de la troupe: le jeune

Gonteyrac... Il se dirigea droit vers la gabare, puis vers nous. Depuis

quarante-huit heures, il était devenu pour Ève et pour moi une sorte de

confident silencieux, de camarade complaisant même, et faisait

volontiers, dans l’ombre, discrètement, le guet autour de nos causeries

ou de nos baisers. Il paraissait prendre un réel plaisir à cette

occupation. Tous les goûts sont dans la nature.

--On a bien ri, nous assura-t-il... Oh! et puis, il y en a une, de

nouvelle!... V’savez pas ce que Fonteil, le boucher, qui est venu ici

acheter du bétail, vient de nous apprendre: cet imbécile de Combrazot...

oh! là! là!...

--Eh bien?

--Eh bien, on l’a trouvé pendu, ce matin, dans sa chambre.

--Vous êtes sûr de n’être pas tout à fait saoul? demanda Ève, haletante.

--Je suis sûr d’être tout à fait saoul, répondit Gonteyrac avec beaucoup

de sang-froid... Mais il n’y avait pas que Fonteil pour parler de cette

histoire... C’est la vérité, la vraie vérité... Qu’est-ce que tu dis de

ça, hein, mon vieux Michel?

--Ça le regardait; moi, je m’en fous.

Ève me serra fiévreusement la main dans l’ombre... La pâleur de sa

figure, quand Gonteyrac nous eût quittés pour aller cuver son vin, sous

la tente, à l’arrière, la distinguait à peine de l’écharpe blanche

qu’elle venait d’enrouler autour de son cou... Nous étions seuls, bien

seuls; ce fut cependant à voix très basse qu’elle me demanda:

--Répète... pour moi... ce que tu disais à Gonteyrac, tout à l’heure.

--Quoi donc?

--Que... que tu t’en foutais.

--Bien sûr, que je m’en fous!

Elle me tendit sa bouche. Ce baiser fut le premier de ceux qui ne

devaient pas seulement être d’elle à moi ou de moi à elle le symbole

d’une prise de possession ou le sceau d’un pacte, ce baiser fut le

premier qui contenait vraiment l’annonciation de la volupté divine et

toute nue. Il dura peu. Ève me repoussa, prit ma main et ordonna:

--Viens.

--Où donc?

--Je veux. Ne discute pas. Viens.

Elle m’entraînait vers la passerelle qui reliait à la rive le pont de la

gabarre.

--Nous allons coucher à l’hôtel. Il y en a un en face de l’Église. Je

suis ta femme. Je veux... je veux...

Je me laissai faire, ahuri certes, mais surtout agacé, et n’écoutant que

distraitement les raisons de cette décision brusque:

--On ne nous marierait pas avant trois ans: nous sommes trop jeunes...

Mais, comme cela, dès notre retour de Castelcourrilh, je dirai tout à

mon père...

--Quelle rossée, ma chérie! hasardai-je...

Elle dit, à son tour, fièrement:

--Je m’en fous.

Dix minutes plus tard, la patronne de l’hôtel, une vieille aux yeux

égrillards, nous conduisait à sa plus belle chambre... Nous sourîmes

amicalement aux tableaux naïfs et affreux qui ornaient les murs, au buis

béni du chevet, à la couronne de fleur d’oranger sous son globe. Il y

avait deux lits. Ève me dit:

--Choisis le tien... Moi, je ne veux même pas me déshabiller.

L’essentiel, c’est que quelque bavard de nos amis nous voie, demain

matin, regagner ensemble la gabarre.

Elle dit encore:

--Je suis très lasse. Embrasse-moi.

Déjà le sommeil rendait une précieuse expression enfantine aux traits un

peu durs de la vierge guerrière. Les beaux cheveux dorés et sombres

s’éparpillèrent sur l’oreiller; sa bouche s’entr’ouvrit doucement,

tandis que ses yeux se fermaient. Ce fut d’ailleurs sur ses doigts

seulement qu’avant de gagner mon lit je posai mes lèvres.

Le malheur, dans cette affaire, c’est que les coqs de l’hôtel nous

éveillèrent trop tôt et que personne ne remarqua notre retour sur la

gabare, quand nous la rejoignîmes, enlacés et très fiers de nous. Mes

égaux dormaient pêle-mêle sous la tente; d’autres chasseurs, d’âge plus

respectable, dont mon père et M. d’Escorral, ronflaient sur le plancher

de la grand’salle, parmi des bouteilles vides et des cartes souillées de

vin. Il n’y eut, pour nous souhaiter le bonjour à notre arrivée, que

Peyroun Peyrigot, lequel faisait sa toilette au bord du Lot, nu jusqu’à

la ceinture, Peyroun Peyrigot qui n’était point d’un naturel bavard, qui

estimait en outre que son intérêt lui commandait de tenir sa langue, et

qui, enfin, n’accordait plus qu’un regard indulgent et distrait, vu son

âge, à des fredaines comme celle dont nous aurions tant voulu qu’on nous

crût coupables, cette nuit-là, Ève et moi.

V

Celtorum lingua Fons addite Divis...

O Fontaine que les gens d’ici ont mise, dans leur parler, au

nombre des Déesses...

(Ausone).

En général, nous ne nous attardions pas à Cahors, où des carrioles

réquisitionnées un peu partout nous attendaient pour nous trimballer sur

les huit lieues de routes qui nous séparaient encore de Castelcourrilh.

Et quelles routes, bon Dieu!... C’était le mauvais moment du voyage, le

purgatoire entre la vie et le paradis. Les plus enragés d’entre nous,

après avoir quitté la gabare, commençaient à imaginer sans enthousiasme

ce qui leur pendait immédiatement au nez.

A nos côtés, ce serait l’inexorable monotonie des gorges abruptes et

désolées, puis des tertres et des plateaux couleur de cendre où, sur le

soir, des éboulis de rocs blanchâtres figureraient, sous un ciel comme

rétréci par la transparence de l’air, des villes apocalyptiques. La

poussière soulevée par les roues des carrioles serait brûlante aux yeux,

âcre à la gorge... Pour parer dans la mesure du possible à tant

d’inconvénients, les bien avisés, c’est-à-dire le plus grand nombre,

n’avaient point manqué, au départ, de se munir de ces vastes outres en

peau de chèvre, où le vin se conserve si frais, surtout quand on a pris

soin d’emporter aussi une bouteille d’eau...

Oh! rassurez-vous: l’eau pour arroser de temps en temps les longs poils

gris ou noirs, à l’extérieur, tout simplement.

Or, cette année-là, nous débarquâmes en avance sur l’horaire,

c’est-à-dire trop tard pour pouvoir espérer d’arriver à Castelcourrilh

autrement que fort tard dans la nuit, ce qui ne faisait guère notre

affaire, encore moins celle de nos automédons, paysans superstitieux

pour la plupart, assez peu enclins à pratiquer les chemins sous la lune,

mais très disposés, en revanche, à profiter d’une belle occasion de

ribote à la ville, avec une excuse de choix à fournir à leurs moitiés.

Sur ce point, et encore que leurs moitiés ou leurs parents

s’inquiétassent médiocrement de leurs faits et gestes, mes compagnons ne

pensaient pas différemment. Sulpice d’Escorral, après un fastueux goûter

que nous prîmes au meilleur hôtel de la ville, nous donna quartier

libre. Ce fut, me semble-t-il, la première fois qu’il remarqua un peu

nettement, depuis notre départ, la présence de sa fille parmi nous. Elle

était allée faire un brin de toilette dans une chambre et reparaissait,

éblouissante, étincelante de force gracieuse et de fraîcheur, embaumant

sans parfums, semblant traîner comme une esclave Hébé ressuscitée à sa

suite.

--C’est vrai, tu es là, petite... Diable! qu’est-ce que tu vas devenir,

tout aujourd’hui?

--Ne vous inquiétez pas, père. Michel me tiendra compagnie.

Mon père à moi s’était approché, goguenard et bienveillant, déjà très

ivre. Il lança une terrible bourrade dans les côtes de Sulpice

d’Escorral:

--Ne te fais pas de mauvais sang. Ils ne s’embêtent pas ensemble!

Sulpice d’Escorral se dandina, attendri:

--Bougre! C’est vrai qu’il y aurait là un beau couple... Hé! Hé!...

--Mon père, dis-je rapidement et à voix basse, vous aviez pourtant

promis à Mlle d’Escorral...

--Rien... rien... Je n’avais rien promis... Ah! ils sont gentils!

Le marquis d’Escorral et le marquis de Roquebusane s’éloignèrent,

continuant à échanger des tapes amicales, riant très fort, parlant d’une

revanche au brelan borgne... Nous nous sentions, Ève et moi, cruellement

humiliés, moins par l’attitude des auteurs de nos jours que par la

facilité stupide avec laquelle notre désir, ou notre ambition, semblait

devoir se réaliser pour le monde.

Heureusement qu’au moment de passer la porte, M. d’Escorral se retourna

vers nous, un doigt en l’air et les yeux terribles:

--Ah! par exemple... tu entends, ma petite? ta pauvre mère t’a confiée,

en mourant, à mes soins... Tâchez de rester convenables, parce que sans

ça, je vous botterais le cul... oui, à vous deux, moi qui vous parle...

Vous entendez, mes agneaux? Je vous botterais le cul.

Nous préférâmes éclater franchement de rire quand nous fûmes seuls. La

chaleur était accablante. Je parlai néanmoins d’une promenade. Ève me

dit: «Oui, tout à l’heure... Nous avons le temps... Et ce costume de

chasse est trop chaud. Je vais me déshabiller et en prendre un autre.»

Je répondis: «C’est cela; je t’attends...» Alors, elle s’irrita

manifestement: «Non, viens là-haut...» Elle ordonna même: «Je veux!»

comme elle avait fait à Libos, lors de notre inutile fugue...

Les menaces de son père portaient déjà leurs fruits, comme l’on voit.

Elle ferma la porte de la chambre à clef, puis, sereinement, fit tomber

presque d’un coup la tunique et la jupe de velours et s’admira dans

l’immense armoire à glace à trois portes qui occupait tout un pan de la

plus longue cloison. Je ne regardais pas Ève, sentant que l’admiration

qu’elle vouait à sa demi-nudité suffisait à son bonheur et que la mienne

eût été superflue. Je ne pensais à rien; je fumais, dans une

tranquillité d’esprit singulière. Mais ne savais-je pas qu’«il n’était

pas temps encore», qu’un caprice eût avili ma joie, que nous devions

viser plus haut, que nous n’étions pas encore au bout de l’indispensable

pèlerinage? Ève vint s’asseoir près de moi et sourit en me lançant comme

un défi: «Je n’ai pas sommeil aujourd’hui.» Je n’avais pas sommeil, moi

non plus; je l’attirai dans mes bras; mon visage s’enfouit dans

l’odorant trésor des cheveux bruns aux reflets fauves... Un de ses seins

musclés s’évada hors de sa chaste chemise à broderies et vint caresser

ma main.

Je pensai soudain à mon bisaïeul, Hector, treizième marquis: une bonne

histoire circulait encore à son sujet dans ma famille et dans notre

caste; résumons: sa fiancée avait été obligée de le prendre de force,

pour le décider. Ce fut alors que le jeu où paraissait se complaire Ève

me devint, à moi, insupportable; rien ne nous aide à rectifier le cours

de la réalité comme l’apparition à propos d’un souvenir--personnel ou

non--dans une âme prête à choisir une paresseuse dérive.

Il n’y aurait plus eu de possible, entre Ève et moi, qu’un peu de

volupté périssable, et j’étais sûr que nous méritions mieux. Mes baisers

ne s’attardèrent à sa chair dévoilée que pour mieux s’informer du prix

de celle-ci. L’ombre tomba brusquement dans la chambre quand le soleil

se fut caché derrière l’abrupte colline adverse.

J’aidai ma fiancée à se rhabiller; je le fis assez gauchement, assez

intimidé et ne riant que... pour rire; nous partîmes un peu au hasard,

non point appuyés au bras l’un de l’autre, mais nous donnant la main.

Comme après notre premier baiser (celui que j’avais conquis de force) un

miraculeux apaisement s’était réalisé en nous. L’heure était somptueuse

et douce. Le Pont Valentré lui-même semblait consentir à laisser

miroiter ses pierres maussades dans la lumière grise et rose du jeune

soir. Les paisibles bourgeois qui «prenaient le bon air» et les

officiers de la garnison qui s’embêtaient le long des rues vides en

attendant l’heure de l’absinthe nous regardaient au passage avec une

expression de sympathie ou d’envie dont nous nous sentions flattés comme

d’un juste hommage. Nous traversâmes le pont. J’avais dit en riant à

Ève:

--Tu sais, il y a ici une Déesse avec laquelle il faut que nous soyons

bons amis.

--Celle de la Fontaine?

--Elle-même. Entends d’ici gronder Divone: elle n’est pas commode...

Allons lui faire une petite visite de politesse. Les amoureux la lui

doivent, paraît-il.

--Attends... soyons tout à fait gentils avec elle.

Des chèvrefeuilles entremêlaient leurs tiges folles aux aubépines de la

rive; les fleurs aux parfums vanillés et musqués retombaient, lourdes et

lasses, presque jusqu’au sol. Ève en cueillit une brassée qu’elle appuya

en riant sur ma figure. J’eus peur un instant, à travers cette odeur

savamment cuisinée tout l’après-midi par le soleil, exaspérée par

l’approche du soir, de ne plus reconnaître, d’oublier le cher parfum qui

m’avait charmé depuis le début du voyage...

Une épine du buisson avait déchiré, sans même qu’Ève y prît garde, la

main de la cueilleuse, durant la cueillette. Je pris cette douce main

forte et fine et goûtai le sang qui y perlait.

Après que nous eûmes jeté l’offrande propitiatoire dans le gouffre, nous

nous assîmes sur le banc qu’une municipalité diligente avait récemment

fait installer près de là, et qui me parut nous attendre depuis le

commencement des siècles. La Tour de la Barre trouait l’air vide à

gauche du pont, au delà du barrage; sans doute ne semblait-il plus

possible, à ma voisine comme à moi-même, de nous éloigner désormais de

là: les eaux et les oiseaux comblaient le silence suffisamment pour nous

éviter de vaines paroles; le paysage nous dispensait son fruste mais

solennel enseignement.

Apre et bizarre contrée que celle que nous devinions, au delà de

l’horizon borné des coteaux, et que nous sentions comme les bêtes

reniflent leur gîte héréditaire! Là, les plus lointains de ceux de nos

ancêtres qui n’étaient point pour moi demeurés anonymes étaient nés et

étaient morts. Terribles seigneurs, insoumis par principe à ceux qui

prétendaient être leurs suzerains. Parfois, les comtes de Toulouse se

hasardaient à envoyer des troupes leur réclamer l’impôt et l’hommage;

mais les soudards, accoutumés aux paysages faciles du Languedoc,

s’arrêtaient au seuil des gorges quercinoles, étroites, tourmentées,

pleines d’embûches; ils préféraient, au risque de la mort ou du

supplice, revenir les mains vides dans la Ville rose,--ou s’enquérir

vers l’ouest ou le sud-ouest d’une précaire vie. Ils revenaient, où que

ce fût, terrorisés, ne sachant plus parler que des pieds fourchus des

habitants de ce pays-là, des bouches de l’enfer qui s’y étaient ouvertes

perpétuellement sur leur route, des démons biscornus qu’ils avaient vus,

obscènes et invulnérables, danser pour les narguer des danses païennes

au clair de lune.

Les vieux Seigneurs du Quercy avaient donc vécu loin de tout, dans leurs

castels dont les fondements étaient taillés à même les rocs. C’étaient

les fiefs que leur avait donnés, par dérision ou gratitude, Théodebert,

après avoir enlevé Cahors à Sigebert, Roi d’Austrasie. Moins de trois

siècles plus tard, leur descendants avaient trouvé le moyen de prendre à

leur façon la revanche de leur misère: tandis que les Sarrasins, puis

les Normands, puis Guillaume Taillefer, puis Henri II d’Angleterre et

enfin les hordes sanglantes d’Outre-Loire pillaient et rançonnaient la

ville épiscopale sans pitié, les Seigneurs demeuraient inaccessibles,

contemplant sombrement, de leurs meurtrières, le spectacle du désert qui

les entourait, captifs de la Peur et de la Faim quand ils n’étaient pas

protégés ou rendus furieux par Elles.

La Peur...

Sur cette contrée, creuse comme un vieux tronc d’arbre, l’eau ne demeure

pas plus que sur une passoire renversée. Tombant du ciel, elle

s’infiltre ou s’engouffre, pour rejaillir en sources ou peupler de ses

murmures de souterraines cavités. Depuis que ce sol calcaire a surgi de

l’Océan primitif, nul fleuve n’a amolli ou embelli cette écorce fruste

en lui abandonnant la tourbe de ses alluvions; les déchets des âges, en

ces lieux, n’ont jamais recouvert l’ossature antique du monde; le sol

qu’y foulaient mes ancêtres était alors ce qu’il demeure encore: celui

même où les premiers hommes ont appuyé leurs pas peureux.

Et les Maîtres médiévaux des repaires quercinols écoutaient le bruit

impitoyable des eaux souterraines qui, parfois, au hasard de leurs

méandres, arrivent presque au ras du sol et y résonnent comme les voix

mêmes des damnés; et ils écoutaient le vent amplifier à l’infini le

retentissement de ses plaintes dans les grandes orgues des ravines

parallèles; et ils écoutaient, dès les premiers froids, les loups

affamés qui venaient hurler aux portes des hommes; et ils écoutaient,

durant d’innombrables veillées, les vieilles du lieu, vilaines, serves

ou autres, raconter d’interminables histoires où il n’était question que

de mauvais génies et d’âmes en peines, de maléfices et de revenants, de

monstres païens et de diaboliques ruses.

La Faim...

Il leur arrivait, quand ils étaient restés ainsi des mois et des mois,

pareils à des bêtes traquées, de sortir de leurs forteresses tous

ensemble et en armes, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été

lancé. Leur peur, alors, devenait panique. Ils étaient, eux aussi, des

loups contraints de fuir leur gîte et de partir en chasse: et ils

faisaient des carnages comme les loups mêmes n’oseraient en perpétrer.

Et ils hurlaient plus qu’eux. Parfois, leur élan furieux les emportait

jusqu’aux riches régions des vallées, jusqu’à celle de la Garonne même.

Ils pillaient, violaient, rançonnaient, massacraient à leur tour, comme

l’avaient fait au cours des invasions successives les oppresseurs des

plus riches terres qui leur eussent été dévolues par droit de naissance.

Après quoi, calmés et rassasiés pour un temps, ils regagnaient leur

désert où la Peur et la Faim, qui avaient suscité leur furie,

empêchaient leurs voisins offensés de venir exercer des représailles.

* * * * *

Cependant, de leurs expéditions dans la plaine, ils rapportaient des

bijoux pour leurs femmes, des tonneaux de vin, des sacs de céréales, de

belles chansons, des images de vie plus douce et plus facile pour

eux-mêmes et pour les leurs. A noter également qu’au début du XVe siècle

une chevauchée dans «les villes d’en bas» tourna fort mal et que sept

nobles quercinols subirent en Agen la honte de la potence. Cet

événement, et d’autres du même genre, durent apparemment faire réfléchir

les nôtres. Réfléchir, c’est toujours s’amollir et presque toujours

abdiquer. Ils ne tardèrent pas à perdre leurs habitudes de brigandage,

s’apprivoisèrent, se bichonnèrent esprit et corps, contractèrent des

mariages avec les filles des châtelains du pays plat, puis, comme leurs

manoirs du désert tombaient en ruines, ils s’en firent bâtir d’autres,

et confortables, le long du Lot, plus ou moins en aval du berceau de

leur race, avec l’or volé jadis par leurs ancêtres aux ancêtres de ceux

qui seraient désormais leurs alliés ou leurs amis.

C’est ainsi que notre lignée avait pu aboutir à un homme aussi facile et

bénévole que mon père...

Il faisait sombre déjà. En fin de septembre, la nuit, dans ces pays

encagés par d’abruptes collines, tombe aussi vite sur la campagne où

deux fiancés s’attardent que le soleil s’enfuit des chambres où risquent

de s’oublier des amoureux. Ève frissonna. Nous nous levâmes. Quand nous

repassâmes près de la fontaine, je me souvins que je portais à ma chaîne

de montre le sceau authentique de Gérard, septième marquis, le premier

des nôtres qui eût fondé demeure aux lieux où notre vie se traînait

depuis lors. Je le détachai et le jetai dans le gouffre célébré par

Ausone.

Ève me demanda en souriant:

--Est-ce un autre vœu?

--Non. Il est d’accord, en tous cas, avec celui que tes fleurs

emportaient vers la Divone. Laisse ta porte ouverte, ce soir! Je te

raconterai des choses... des choses... et, si je ne parviens pas à me

faire comprendre...

--Il nous restera toujours ceci pour nous distraire, dit-elle en

m’embrassant.

Un murmure, joyeux et religieux à la fois, me parut emplir mon cœur, un

murmure qui couvrait la chanson de la rivière maternelle sur le barrage

et aussi le grondement de la Naïade irritable, au fond de son palais

souterrain.

La petite faunesse · 第 10 / 29 题