VII

Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon

dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de

toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que

notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude

et de malheur?

Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de

l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si

spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et

tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle

provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits

pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au

rebours et se réjouir de ce qui les peine.

Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William

Crookes, où l'illustre savant démontre qu'aux yeux d'un homme

microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de

la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons

à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les

mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait,

par exemple, sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée, et la

voyant constellée d'énormes globes de cristal, il en conclurait que

l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A

quelques pas de là, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce même

corps, au lieu de s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en une

immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y

jeter une de ces énormes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il

verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y

flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et

de mille autres qu'il pourrait faire, des théories diamétralement

contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même

dans l'hypothèse de William James, où il s'agit d'altérations possibles

dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l'espace d'une

seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix,

comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre

d'impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions

moins d'un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du

changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à

l'été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période

carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que

nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le

soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de

phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothèse et supposons

un être n'ayant que la millième partie des sensations que nous avons

dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les

étés et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons

et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement

qu'elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les

plantes annuelles s'élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles

aux bouillons d'une source minérale. Les mouvements des animaux seraient

aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et

des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant

derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de

pareil n'existe dans le monde animal?»

La Mort · 第 71 / 78 题