Il faut donc que tout finisse ou peut-être que tout soit déjà, sinon
dans le bonheur, du moins dans un état exempt de toute souffrance, de
toute inquiétude, de tout malheur durable; et qu'est-ce au fond que
notre bonheur sur cette terre, sinon l'absence de douleur, d'inquiétude
et de malheur?
Mais il est puéril de parler de bonheur et de malheur quand il s'agit de
l'infini. L'idée que nous avons du bonheur et du malheur est si
spéciale, si humaine, si fragile, qu'elle ne dépasse pas notre taille et
tombe en poussière dès que nous la sortons de sa petite sphère. Elle
provient entièrement de quelques hasards de nos nerfs qui sont faits
pour apprécier de minimes incidents, mais auraient pu sentir tout au
rebours et se réjouir de ce qui les peine.
Je ne sais si l'on se rappelle la saisissante page de Sir William
Crookes, où l'illustre savant démontre qu'aux yeux d'un homme
microscopique, presque tout ce que nous tenons pour lois essentielles de
la nature se trouverait démenti; tandis que des forces que nous ignorons
à peu près, telles que la tension superficielle, la capillarité, les
mouvements Browniens, deviendraient prépondérantes. Il se promènerait,
par exemple, sur une feuille de chou, à l'heure de la rosée, et la
voyant constellée d'énormes globes de cristal, il en conclurait que
l'eau est un corps solide qui s'arrondit et monte dans les airs. A
quelques pas de là, s'approchant d'une mare, il constaterait que ce même
corps, au lieu de s'élever, paraît s'incliner à partir du bord, en une
immense courbe concave. S'il essayait, avec l'aide de ses amis, d'y
jeter une de ces énormes barres d'acier que nous appelons aiguilles, il
verrait celle-ci creuser à la surface du liquide une sorte de lit et y
flotter tranquillement. Il tirerait naturellement de ces expériences et
de mille autres qu'il pourrait faire, des théories diamétralement
contraires à celles sur quoi repose toute notre vie. Il en irait de même
dans l'hypothèse de William James, où il s'agit d'altérations possibles
dans le sens de la durée. «Supposons-nous capables, dans l'espace d'une
seconde, de noter distinctement dix mille événements au lieu de dix,
comme aujourd'hui; si notre vie ne devait contenir que le même nombre
d'impressions, elle pourrait être mille fois plus courte. Nous vivrions
moins d'un mois et, par expérience personnelle, ne saurions rien du
changement des saisons. Si nous étions nés en hiver, nous croirions à
l'été comme nous croyons maintenant aux chaleurs de la période
carbonifère. Les mouvements des êtres organisés seraient si lents que
nous ne les verrions pas et ne les connaîtrions que par induction. Le
soleil demeurerait immobile dans les cieux, la lune n'aurait pas de
phases et ainsi de suite. Renversons maintenant l'hypothèse et supposons
un être n'ayant que la millième partie des sensations que nous avons
dans un temps donné; il vivrait mille fois plus longtemps que nous. Les
étés et les hivers lui sembleraient des quarts d'heure. Les champignons
et les autres plantes à croissance rapide surgiraient si brusquement
qu'elles lui apparaîtraient comme des productions instantanées; les
plantes annuelles s'élèveraient et tomberaient, sans relâche, pareilles
aux bouillons d'une source minérale. Les mouvements des animaux seraient
aussi invisibles que le sont, pour nous, les mouvements des balles et
des boulets; le soleil traverserait le ciel comme un météore en laissant
derrière lui une traînée de flammes, etc. Qui nous dit que rien de
pareil n'existe dans le monde animal?»