Mais que toutes ces questions insolubles ne nous poussent pas vers la
crainte. Au point de vue de notre avenir d'outre-tombe, il n'est
nullement nécessaire que nous ayons réponse à tout. Que l'Univers ait
trouvé sa conscience, la trouve un jour ou la cherche éternellement, il
ne saurait exister pour être malheureux et souffrir, non plus dans son
ensemble que dans une seule de ses parties; peu importe que celle-ci
soit invisible ou incommensurable, attendu que le plus petit est aussi
grand que le plus grand dans ce qui n'a terme ni mesure. Torturer un
point, c'est même chose que torturer les mondes; et s'il torture les
mondes, c'est sa propre substance qu'il torture. Son sort même, où nous
prenons place, nous protège; car nous ne sommes que de l'infini. Il
tient en nous comme nous tenons en lui. Son souffle est notre souffle,
son but est notre but et nous portons en nous tous ses mystères. Nous y
participons de toutes parts. Il n'y a rien en nous qui lui échappe; il
n'y a rien en lui qui ne nous appartienne. Il nous prolonge, nous
remplit, nous traverse de tous côtés. Dans l'espace et le temps, et dans
ce qui, par delà l'espace et le temps, n'a pas encore de nom, nous le
représentons et le résumons tout entier avec toutes ses propriétés et
tout son avenir; et si son immensité nous effraie, nous sommes aussi
effrayants que lui-même.
Si donc nous devions y souffrir, nos souffrances n'y seraient
qu'éphémères, et rien n'importe qui n'est pas éternel. Il est possible,
bien qu'assez incompréhensible, que des parties se trompent et
s'égarent; mais il est impossible que la douleur soit une de ses lois
durables et nécessaires; car il aurait porté cette loi contre lui-même.
Aussi bien est-il et doit-il être sa propre loi et son unique maître;
sinon la loi ou le maître auquel il devrait obéir serait seul l'Univers,
et le centre d'un mot que nous prononçons sans pouvoir en saisir
l'étendue serait simplement déplacé. S'il est malheureux, c'est qu'il
veut son malheur; s'il veut son malheur, il est fou, et s'il nous paraît
fou, c'est que notre raison fonctionne au rebours de tout et des seules
lois possibles puisqu'elles sont éternelles; ou, plus humblement, c'est
qu'elle juge ce qu'elle ne comprend point.