Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments
et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et
des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous
imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux
que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se
consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de
l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui
ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. A
des millions d'étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes
que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos
langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre
sensibilité d'un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et
nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable
en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il
serait bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un rien, de
quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques
ramifications déplacées dans l'oeil et l'oreille, pour que la
température, le silence et les ténèbres de l'espace devinssent un
printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n'est
trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus
raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons
voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes
de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos
deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre
part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou
qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience
magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et
peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu.
Qu'importe qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent,
se poursuivent ou se fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne sont
plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se
doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et
renaissance, départ dans l'inconnu peuplé d'admirables promesses et
peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée...