Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours,
continuera-t-il d'être en proie à des expériences nouvelles, incessantes
et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s'y trouva
malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle
meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais,
qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et
plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que
ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d'autres qui
auraient dû ouvrir les yeux du génie de l'infini? On a beau se
persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont
qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous
rendent très réellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une
conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur
cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai
qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi
celle qui préside aux destinées de notre terre n'en profite-t-elle
point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui
doivent être nés de la même idée et s'y trouvent plongés? Quel serait le
mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'étape la
plus avancée et l'expérience la plus favorisée? Qu'aurait donc fait la
pensée de l'Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu
lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre côté, ces ténèbres ou ces
obstacles, qui ne naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir de nulle
autre part, eussent-ils pu l'arrêter? Qui donc aurait posé à l'infini
ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond
que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache
ce qu'ils demandent; et comme derrière l'infini ne peut se trouver
personne qui ne soit l'infini même, il est impossible d'imaginer une
mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun
point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées
dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force
acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables,
selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille
les étoiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que
rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et
de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle
à savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas
égal à celui de l'éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable,
est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons
imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu'un
infime fragment de l'intelligence que nous jugeons à l'aide des petits
débris de pensée qu'elle a bien voulu nous prêter?
V
Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards
pénétreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne
voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source
de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on l'a fait très justement
observer, l'homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la
matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu'il connaît sous
le nom de matière, touchée par la lumière.
Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'à
l'instant qu'ils sont arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux que
son oeil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l'espace
peuplé de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu
d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux
de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un
prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons
pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou
quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans
doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation.
Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins
visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans
consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle
suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous
ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus
spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui
existe, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un
grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui,
pénétré, travaillé, animé par elle, n'agisse à tout instant sur la plus
lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons
d'imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que
le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans
les cieux que n'en peut rêver notre philosophie», est tout à fait
insuffisant.
Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rêver ou imaginer notre
philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a que
de l'inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la
seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour
de nous que de l'invisible.
Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connaître ce qui est
strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à
peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l'accès, la
vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce
qu'il est, comme ils nous empêcheraient d'y rien comprendre si une
intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le révéler ou de nous
l'expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que
l'Univers. Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent
aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple,
l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes
éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient
aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à
ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se
trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait
encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de
fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que
découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des
limites non moins infranchissables qu'à présent. Tout est sans bornes
dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de
l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit,
fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers,
et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou
s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus
insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient
sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous
est accordé dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y évertuer vers
ce qui nous paraît être le mieux et d'y demeurer héroïquement convaincus
que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre.