Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous
songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons
partie d'un Univers qui n'a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons
vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport à notre
corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons
plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point
l'inquiétude; et notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes nos
douleurs d'autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue
à elle-même dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne
connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons déjà parlé
et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination puisse toucher de
l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre
pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou du moins l'énergie
évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les
composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que
notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l'aventure
de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point:
«Qu'importe, nous n'y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout
y sera.