III

Y serons-nous malheureux? Nous ne sommes guère rassurés lorsque nous

songeons aux habitudes de la nature et considérons que nous faisons

partie d'un Univers qui n'a pas encore rassemblé sa sagesse. Nous avons

vu, il est vrai, qu'heur et malheur n'existent que par rapport à notre

corps, et qu'ayant perdu l'organe des souffrances, nous ne retrouverons

plus aucune des douleurs de la terre. Mais là ne se borne point

l'inquiétude; et notre pensée devant laquelle s'arrêtent toutes nos

douleurs d'autrefois, roulant, désemparée, de mondes en mondes, inconnue

à elle-même dans de l'inconnaissable qui se cherche sans espoir, ne

connaîtra-t-elle pas ici l'effroyable torture dont nous avons déjà parlé

et qui, sans doute, est la dernière que l'imagination puisse toucher de

l'aile? Enfin, quand il n'y aurait plus rien de notre corps et notre

pensée, il resterait la matière et l'esprit (ou du moins l'énergie

évidemment unique à laquelle nous donnons ce double nom) qui les

composèrent et dont le sort ne nous doit pas être plus indifférent que

notre propre sort; car, répétons-le, à partir de notre mort, l'aventure

de l'Univers devient notre aventure. Ne nous disons donc point:

«Qu'importe, nous n'y serons plus.» Nous y serons toujours, puisque tout

y sera.

La Mort · 第 68 / 78 题