IV

Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre

l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus

apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe

de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons

possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance

pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans

l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du

temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que

contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose;

et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas

été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne

sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas

plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements,

les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les

mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions,

les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros

innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où

ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui

n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui

n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni

d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre

chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore

ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par

l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences

et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix

desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une

pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il

l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe,

profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui

n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi

que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont

peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait

nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût

pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la

pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un

espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la

valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien

n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps

atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il

aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance

qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace

que les comparaisons ne réduisent pas à rien.

V

Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans

pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse,

cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore

une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir

ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus

haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne

saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques

combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus

heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que

l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique

jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela,

évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne

prouve pas grand'chose.

Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence

qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée

d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux,

la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des

milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous

n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment

des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est

inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se

font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a

encore des millions de planètes et par conséquent des millions

d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades

d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il

faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un

globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous

sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit

nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer.

S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits

coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini

que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un

nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera

toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront

pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui

du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons

suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles

conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous

n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre

imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne

qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse

comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous

n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre,

malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et

existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule

conception possible de l'Univers ou de l'infini.

La Mort · 第 61 / 78 题