Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours
souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment
se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs
expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos
débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?
On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu
à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de
choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre
ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange
visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de
connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas
possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons
serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut
prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal
tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence
des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est
peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère
autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par
exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est
assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne,
tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se
trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient
d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point
culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de
notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une
force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun
rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres
lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque
insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux
que des traces presque insaisissables de pensée.
En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est
nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de
l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se
transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à
l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos
notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont
nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal
à lui-même.