VI

Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours

souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment

se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs

expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos

débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?

On le voit, les deux hypothèses se balancent. Il est bon d'acquérir peu

à peu l'habitude de ne rien comprendre. Il nous reste la faculté de

choisir la moins noire ou de nous persuader que les ténèbres de l'autre

ne se trouvent que dans notre cerveau. Comme l'a dit l'étrange

visionnaire William Blake, «Il n'est pas possible à la pensée de

connaître plus grand qu'elle-même». Ajoutons qu'il ne lui est pas

possible de connaître autre chose qu'elle-même. Ce que nous ignorons

serait suffisant pour recréer le monde; et ce que nous savons ne peut

prolonger d'un instant la vie d'une mouche. Qui sait si notre principal

tort n'est pas de croire qu'une intelligence, fût-ce une intelligence

des millions de fois plus vaste que la nôtre, dirige l'Univers? C'est

peut-être une force d'une tout autre mature; une force qui diffère

autant de celle dont se glorifie notre cerveau, que l'électricité, par

exemple, diffère du vent qui souffle sur la route. C'est pourquoi il est

assez probable que notre pensée, si puissante qu'elle devienne,

tâtonnera toujours dans le mystère. S'il est certain que tout ce qui se

trouve en nous doit se trouver dans la nature, puisque tout nous vient

d'elle, si la pensée et toutes les logiques qu'elle a mises au point

culminant de notre être, dirigent ou semblent diriger tous les actes de

notre vie, il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas dans l'Univers une

force très supérieure à la pensée, une force n'ayant avec celle-ci aucun

rapport imaginable, qui anime et gouverne toutes choses selon d'autres

lois, et dont on ne trouve en nous que des traces presque

insaisissables, de même qu'on ne trouve dans les plantes ou les minéraux

que des traces presque insaisissables de pensée.

En tout cas, il n'y a pas là de quoi perdre courage. C'est

nécessairement l'illusion humaine du mal, du laid, de l'inutile et de

l'impossible qui a tort. Il faut attendre non point que l'Univers se

transforme, mais que notre intelligence s'épanouisse ou prenne part à

l'autre force; et entretenir notre confiance en un monde qui ignore nos

notions de but et de progrès parce qu'il a sans doute des idées dont

nous n'avons nulle idée et qui, au surplus, ne saurait se vouloir du mal

à lui-même.

La Mort · 第 62 / 78 题