Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute
douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de
l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous
voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la
survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui.
La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point
de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la
tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux
qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état
présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont
rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien
examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus
souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines,
s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est
le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil
et sans rêve.
Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent
de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils
n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point
d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une
telle conscience se maintienne dans l'infini.
A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle
de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien
promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la
question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans
le cerveau d'un homme.