III

Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous

ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de

l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une

antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut

concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le

fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites

les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre

part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée

de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se

transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux

auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer

que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est

qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie

(rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux

du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que

notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce

qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce

réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous

demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une

conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et

nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus

probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de

notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous

n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la

pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne

saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors

qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités

spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.

La Mort · 第 53 / 78 题