LE SORT DE LA CONSCIENCE

I

Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par

delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous

examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec

notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et

incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible,

elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps

disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même

temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il

n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons

souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner,

naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit

ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui

entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même.

Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances,

désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les

chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui

l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa

douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa

chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est

possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur

cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces

peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant

ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la

rigueur.

L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est

fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de

comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais

apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le

temps, c'est déjà les outrepasser.

La Mort · 第 51 / 78 题