Venons à l'objection la plus sérieuse: celle de la suggestion. Le
colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres expérimentateurs
qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement évité tout ce qui
pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent
cherché en vain à l'égarer par des suggestions différentes». J'en suis
convaincu, il ne saurait être question de suggestion volontaire. Mais ne
savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et
involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans
l'expérience banale et assez puérile de la table tournante, par exemple,
qui n'est en somme que de la télépathie primitive et élémentaire, c'est
presque toujours la suggestion inconsciente d'un opérateur ou d'un
simple assistant qui dicte les réponses[15]. Il faudrait donc tout
d'abord s'assurer que ni le magnétiseur, ni les assistants, ni le sujet
lui-même, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages
réincarnés. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-épreuves
un autre opérateur et d'autres assistants qui ignorent les révélations
antérieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que
la première suggestion ait été si profonde qu'elle demeure à jamais
gravée dans l'inconscient, et reproduise indéfiniment les mêmes
incarnations, dans le même ordre.
[15] Qu'on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel. Un
soir, à l'abbaye de Saint-Wandrille, où je passe mes étés, des hôtes
récemment arrivés s'amusèrent à faire tourner un guéridon. Je fumais
paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table,
ne prenant aucun intérêt à ce qui se passait autour d'elle et
pensant à tout autre chose. Après s'être fait prier comme il sied,
la table répondit qu'elle recélait l'esprit d'un moine du XVIIe
siècle, enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui
portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout à coup,
sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous
prit fantaisie d'aller, une lampe à la main, à la recherche de la
tombe. Nous finîmes par découvrir, au bout de la galerie orientale,
une pierre funéraire, en très mauvais état, brisée, usée, écrasée,
effritée, sur laquelle on pouvait déchiffrer avec peine, en
l'examinant de très près, l'inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment
de la réponse du moine, il n'y avait au salon que mes hôtes et moi.
Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y étaient arrivés le soir
même, quelques minutes avant le dîner et, après le repas, la nuit
étant complètement tombée, avaient remis au lendemain la visite du
cloître et des ruines. La révélation, à moins de croire aux «Coques»
ou aux «Élémentals» des théosophes, ne pouvait donc venir que de
moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette
pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres,
toutes du XVIIe siècle qui pavent cette partie du cloître.
Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes de la suggestion ne soient
pas, eux aussi, surchargés de mystères; mais c'est là une autre
question. On le voit, pour l'instant, le problème est presque insoluble
et le contrôle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la
réincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord à
celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expériences
de parole et d'écriture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens
et la prudence ordonnent d'aller d'abord à celui qui confine à certains
faits plus souvent constatés et où se retrouvent quelques lueurs
familières. Épuisons le mystère de notre vie avant d'y renoncer en
faveur de celui de notre mort. Dans toute l'étendue de ces contrées
couvertes de fondrières, il importe, jusqu'à nouvelles preuves, de ne
point s'écarter de cette règle inflexible: il y a transmission de
pensée, dès qu'il n'est pas absolument et matériellement impossible que
le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en
question; que cette connaissance soit consciente ou non, oubliée ou
présente. Cette garantie même est insuffisante, car il est encore
possible, comme nous l'avons vu dans l'expérience de la montre de Sir
Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas à la séance, qui en est
même fort éloigné, mis en communication d'une façon inconnue avec le
médium, le suggestionne à distance et à son insu. Enfin, pour tout
prévoir, avant que d'admettre l'entrée en scène de la mort, il serait
nécessaire de s'assurer que la mémoire atavique ne joue pas un rôle
inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus
profond de son être, le souvenir d'événements qui se rapportent à
l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au
médium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous
portons en nous tout le passé, toute l'expérience de nos ancêtres;
pourquoi, si l'on pouvait magiquement éclairer les prodigieux trésors de
la mémoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les événements et les
faits, sources de cette expérience? Avant de nous tourner vers l'inconnu
d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilités de l'inconnu
terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgré
la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication,
malgré l'étendue presque sans limites et probablement excessive, donnée
au domaine de la suggestion, il reste néanmoins quelques faits pour
lesquels il faudra peut-être songer à autre chose.
Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il
est fort regrettable que les arguments des théosophes et des
néo-spirites ne soient pas péremptoires; car il n'y eut jamais croyance
plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde, plus
consolante et, jusqu'à un certain point, plus vraisemblable que la leur.
Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives,
elle rend compte de toutes les inégalités physiques et intellectuelles,
de toutes les iniquités sociales, de toutes les injustices abominables
du destin. Mais la qualité d'une croyance n'en atteste pas la vérité.
Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus
proche des mystérieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la
moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les
autres: nous apporter d'irrécusables témoignages; et ce qu'elle nous a
donné jusqu'ici n'est que la première ombre d'un commencement de preuve.