J'ai tenu à reproduire à peu près _in extenso_ le procès-verbal d'une de
ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent
le seul argument appréciable qu'ils possèdent.
Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouvelées sur différents
sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo,
dont l'histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les
réincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe siècle et
nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages
historiques qui évoluent autour du grand roi.
Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magnétiseur qui ait
obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer
dorénavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que
les siennes parce qu'elles offrent, à tous les points de vue, les plus
sérieuses garanties.
Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de
cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums
sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation,
à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet,
comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois
mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels
on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n'auront
jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire
de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dénier,
_a priori_, toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation et la
supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les
expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu'elle
soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les
pièges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière
analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs
sont à même d'éprouver et de connaître; il faut donc leur faire
confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les précautions
nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir
fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales,
on l'oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se
déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées,
donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n'hésite
et ne s'égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14].
[14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les
pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a
constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets,
relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits
faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes, qui révélaient
l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine
inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain,
c'est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez
un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.»
Il faudrait du reste que ces médiums--d'intelligence généralement
médiocre,--devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi,
de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns
des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées,
sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la
plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme
est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s'agit-il pas de rêves
qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité?
Je crois donc qu'il est permis, jusqu'à preuve contraire, d'écarter la
simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait à propos des
fantômes de Myers, l'insignifiance de leurs révélations d'outre-tombe.
J'y verrais plutôt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont
l'imagination est assez riche pour créer les merveilleux personnages que
nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien
difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques détails
fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrétiens, ils
ont donc au plus profond d'eux-mêmes la terreur atavique de l'enfer,
l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de
palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus
souvent les théories de la réincarnation, ils se conforment strictement
à l'hypothèse théosophique ou néo-spirite et, inconsciemment fidèles à
celle-ci, ils ne précisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurité, du
«noir» où ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent
rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un état qui
ne s'est pas encore éclairci. En effet, il est fort probable, si nous
admettons l'hypothèse de la réincarnation et de l'évolution
d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procède point par
bonds. Il n'y a aucune raison spéciale pour qu'elle en fasse un
prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort.
Il n'y a pas le coup de théâtre qu'on est, avant réflexion, assez porté
à demander. L'esprit est d'abord déconcerté d'avoir perdu son corps et
toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend
conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie,
s'élève, s'étend graduellement et indéfiniment, jusqu'à ce que, gagnant
d'autres sphères, le principe de vie qui l'anime ne se réincarne plus et
perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons
jamais que des révélations inférieures et élémentaires.
Tout ce qui concerne cette première phase de la survivance est assez
vraisemblable, même pour ceux qui n'admettent pas la réincarnation. Du
reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver,
déplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires.