IV

Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'énigme. En principe, la

réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se

perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement démontré, et demeurera

peut-être indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu entier et

identique, malgré l'abolition de la mémoire. Que lui importe du reste

cette réincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-même? Tous les

problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à

recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la

réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un

terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières,

celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les

déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques

millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le

silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux

infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurément,

il m'intéresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera

immédiatement après ma mort; vous me dites: l'homme dans ses

incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour

s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce qu'il retourne au principe divin

d'où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le

sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions;

je le veux croire, mais après? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui

sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble

point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à

celui que j'imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des

milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma

pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini

ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est

cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en étais sorti;

si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas

infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me

purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, étant

infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur,

puisque c'est une partie de lui-même qu'il purifie en moi. Au surplus,

comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière

lui le même infini de millénaires que devant soi, n'ait pas encore

trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu'il n'a

pu faire dans l'éternité antérieure au moment où je suis, il ne le

pourra faire dans l'éternité postérieure, car les deux sont égales. Et

la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie,

comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait

plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai

nécessairement eu, à d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et

je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est guère vraisemblable que

cette idée ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver où je

tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je

rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre qui déjà était

infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui

surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la

pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me

nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me

tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me

restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts.

Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de

le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au

silence qu'elles rompent.

V

Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'à

ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes

de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien à nous dire. Ils

suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les

instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je

ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que

probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout

savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l'Univers, car

je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois

mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même

persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus

intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le posséderaient

pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi

inépuisable que l'Univers même. Il n'en reste pas moins que cette

impuissance à dépasser de quelques années la vie d'outre-tombe, enlève

beaucoup à l'intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce

n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux

sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui

m'adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme

je passe déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est point mon destin

ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et

prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les

morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose à nous apprendre, soit

qu'au moment où ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien à nous

dire; soit qu'au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler,

ils ne le puissent plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent de

vue dans l'immensité qu'ils explorent.

La Mort · 第 49 / 78 题