I
Voilà pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont
plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingénésie et la
transmigration des âmes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou
sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les réminiscences prénatales
d'hommes illustres ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes, il
est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire;
et ne furent pas toujours suffisamment contrôlées, pour qu'il soit
prudent d'en faire état. Je ne m'arrête pas davantage aux preuves tirées
des aptitudes innées du génie ou de certains enfants prodiges, aptitudes
assez inexplicables, mais qu'on peut néanmoins attribuer à des lois
inconnues de l'hérédité. Je me contenterai de rappeler sommairement les
résultats de quelques expériences assez déconcertantes du colonel de
Rochas.
Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer,
est un savant qui ne cherche que la vérité objective avec une rigueur et
une probité scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort
certains sujets exceptionnels et à l'aide de passes longitudinales leur
fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramène ainsi
successivement à la jeunesse, à l'adolescence et jusqu'aux extrêmes
limites de l'enfance. A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet
retrouve la conscience, le caractère et l'état d'esprit qu'il avait à
l'étape correspondante de sa vie. Il retraverse les mêmes événements,
leurs bonheurs et leurs peines. S'il a été malade, il repasse par sa
maladie, sa convalescence et sa guérison. S'il s'agit, par exemple,
d'une femme qui fut mère, elle redevient grosse et éprouve à nouveau les
angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramené à l'âge où il
apprenait à écrire, le sujet écrit comme un enfant, et l'on peut
confronter son écriture à celle de ses cahiers d'écolier.
C'est déjà bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas:
«Jusqu'à présent nous avons marché sur un terrain ferme; nous avons
observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que
des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer
comme certain.» Nous entrons maintenant dans une région où nous
attendent de plus surprenantes énigmes.
Prenons, pour préciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une
jeune fille de 18 ans, nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans
l'Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales à l'état de tout
petit enfant allaité par sa mère. Les passes continuent et le conte de
fées se poursuit. Joséphine ne peut plus parler; et c'est le grand
silence de l'enfance auquel semble succéder un autre silence plus
mystérieux encore. Joséphine ne répond plus que par signes; elle _n'est
pas encore née_, «elle flotte dans le noir». On insiste, le sommeil
devient plus épais; et tout à coup, du fond de ce sommeil, s'élève la
voix d'un autre être, une voix inattendue et inconnue, une voix de
vieillard bourru, méfiant et mécontent. On l'interroge. D'abord, il
refuse de répondre, disant qu'«il est là, puisqu'il parle, qu'il ne voit
rien et qu'il est dans le noir». On redouble les passes, on gagne peu à
peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couché
dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le récit de sa vie. Il
est né à Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a été à
l'école jusqu'à 18 ans, il a fait son service militaire au 7e
d'artillerie à Besançon, et il raconte ses équipées tandis que la jeune
fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire.
De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une maîtresse. Il
vieillit solitaire (j'abrège), et meurt à 70 ans, après une longue
maladie.
Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses révélations d'outre-tombe ne
sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison
suffisante pour douter de leur réalité. «Il se sent sortir de son
corps»; mais il y reste attaché pendant un temps assez long. Son corps
fluidique d'abord diffusé reprend une forme plus compacte. Il vit dans
l'obscurité qui lui est pénible, mais il ne souffre pas. Enfin les
ténèbres où il est plongé sont sillonnées de quelques lueurs. Il a
l'idée de se réincarner et s'approche de celle qui doit être sa mère
(c'est-à-dire la mère de Joséphine). Il l'entoure jusqu'à ce que
l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu à peu dans le corps de cet
enfant. Jusque vers la septième année, il y avait autour de ce corps une
sorte de brouillard flottant où il voyait beaucoup de choses qu'il n'a
plus revues depuis.
Il s'agit à présent de remonter au delà de Jean-Claude. Une
magnétisation de près de trois quarts d'heure, sans s'attarder à aucune
étape, ramène le vieillard mort à l'état de tout petit enfant. Nouveau
silence, nouveaux limbes; puis, tout à coup, autre voix et personnage
inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a été très méchante;
aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans
ce monde renversé, on prend les vies à rebours et elles commencent
naturellement par la fin.) Elle est dans des ténèbres épaisses, entourée
de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais répond toujours
d'une façon précise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter à
tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomène
Carteron.
«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que
je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène
vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très
nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aimée dans le
pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger à
l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait Philomène Charpigny
quand elle était fille; son grand-père maternel s'appelait Pierre Machon
et habitait Ozan. Elle s'était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé
Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus.
«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en
bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait _tué_; c'est pour
cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de
petite fille où elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin
d'expier son crime. Je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin le
sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans
ses crises.
«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait à prouver
que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A
Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune
fille d'esprit très posé, très réfléchi, et _nullement suggestible_,
Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement
commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par
suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son
passé, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perçue par Louise.
Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Joséphine se
trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas,
Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l'espace où
Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre.»