VI

Je suis forcé, faute de place, de renvoyer au texte même des

_Proceedings_, ceux qui voudraient se faire, sur le cas «Piper-Hodgson»,

une opinion personnelle. Ce cas, du reste, est loin d'être l'un des plus

frappants; il faudrait plutôt le classer, n'était la qualité des

interlocuteurs, parmi les réussites moyennes de la série Piper. Hodgson,

selon l'invariable coutume des esprits, tient d'abord à se faire

reconnaître; et l'inévitable et fastidieux défilé des petites

réminiscences recommence vingt fois de suite et remplit des pages et des

pages. Comme d'habitude, en pareille occurrence, les souvenirs communs à

l'interrogateur et à l'esprit qui est censé répondre, sont évoqués dans

leurs détails les plus circonstanciés, les plus insignifiants, les plus

cachés aussi, avec une avidité, une exactitude, une vivacité

surprenantes. Et remarquez que le mort qui parle puise tous ces détails,

avec une facilité invraisemblable, et de préférence, dirait-on, à même

les trésors les plus oubliés et les plus inconscients de la mémoire du

vivant qui l'écoute. Il ne fait grâce de rien; il se raccroche à tout

avec une satisfaction puérile et une ardeur anxieuse, moins pour

persuader aux autres que pour se prouver à soi-même qu'il existe

toujours. Et l'obstination de ce pauvre être invisible qui s'évertue à

se manifester à travers les portes, jusqu'ici sans fissures, qui nous

séparent de nos destinées éternelles, est à la fois ridicule et

tragique.--«Te rappelles-tu, William, qu'étant à la campagne, chez un

tel, nous avons, avec les enfants, joué à tels et tels jeux, et qu'étant

dans telle pièce, où se trouvaient tels et tels meubles, j'ai dit ceci

et cela?»--«En effet, Hodgson, je me rappelle».--«Bonne preuve, n'est-ce

pas, William?»--«Excellente, Hodgson!» Et ainsi de suite, indéfiniment.

Parfois, un incident plus significatif et qui semble dépasser la simple

transmission de pensée subliminale. On s'occupe, par exemple, d'un

mariage manqué, qui fut toujours entouré d'un grand mystère, même pour

les amis les plus intimes d'Hodgson.--«Te rappelles-tu, William, une

doctoresse de New-York, membre de notre société?»--«Non, je ne m'en

souviens pas; mais qu'y a-t-il à son sujet?»--«Son mari s'appelait

Blair, je crois.»--«Veux-tu parler de Mme Blair-Thaw?»--«Justement!

Demande donc à Mme Thaw si, à un dîner, je ne lui ai pas parlé de la

demoiselle en question?»--James écrit à Mme Thaw, qui déclare qu'en

effet, il y a une quinzaine d'années, Hodgson lui avait parlé d'une

jeune fille dont il avait demandé la main, qu'on lui avait du reste

refusée. Mme Thaw et le docteur Newbold étaient les seules personnes au

monde qui connussent ce détail.

Mais revenons aux séances qui continuent. On y discute, entre autres

points, la situation financière de la branche américaine de la S. P. R.,

situation qui, à la mort du secrétaire ou plutôt du factotum Hodgson,

n'était guère brillante. Et voici, spectacle assez étrange, divers

membres de l'association qui examinent, avec leur secrétaire défunt, les

affaires de la société. Faut-il dissoudre? fusionner? envoyer en

Angleterre les matériaux accumulés, dont la plupart appartiennent à

Hodgson? On consulte le mort, il répond, donne de sages avis, semble

parfaitement au courant de toutes les complications, de toutes les

perplexités. Un jour, du vivant d'Hodgson, la société se trouvant en

déficit, un donateur anonyme envoie la somme nécessaire pour la remettre

d'aplomb. Hodgson, sur terre, ignorait quel était le donateur; mais

Hodgson, sous terre, le découvre parmi les assistants, l'interpelle et

le remercie publiquement. Ailleurs, Hodgson, comme tous les esprits, se

plaint de l'extrême difficulté qu'il éprouve à transmettre sa pensée à

travers l'organisme étranger du médium. «Je suis, dit-il, comme un

aveugle qui cherche son chapeau.» Mais quand, après tant d'histoires

oiseuses, William James lui pose enfin les questions essentielles qui

nous brûlent les lèvres: «Hodgson, qu'as-tu à nous dire au sujet de

l'autre vie?» le mort devient évasif et ne cherche plus que des

échappatoires: «Ce n'est pas une vague fantaisie, mais une réalité»,

répond-il.--«Hodgson, insiste Mme William James, vivez-vous comme nous,

comme les hommes?»--«Que dit-elle?» fait l'esprit, qui feint de n'avoir

pas compris.--«Vivez-vous comme nous?» répète William James.--«Avez-vous

des vêtements, des maisons?» ajoute sa femme.--«Oui, oui, des maisons,

mais pas de vêtements. Non, c'est absurde! Attendez un moment, il faut

que je m'en aille.»--«Mais tu reviendras?»--«Oui.»--«Il est allé

reprendre haleine», remarque un autre esprit nommé Rector, qui

intervient subitement.

Il n'était peut-être pas inutile de reproduire ici la physionomie et

l'allure générales d'une de ces séances qu'on peut considérer comme

exemplaire. J'y ajouterai, pour donner une idée des points extrêmes

qu'il est possible d'atteindre, le fait suivant, rapporté et contrôlé

par Sir Oliver Lodge. Il remet à Mme Piper «entrancée» une montre d'or

que vient de lui envoyer un de ses oncles et qui avait appartenu à un

autre oncle mort depuis plus de vingt ans. En possession de cette

montre, Mme Piper, ou plutôt Phinuit, l'un de ses esprits familiers,

révèle, au bout de quelque temps, une foule de détails relatifs à

l'enfance de ce dernier oncle, remontant à plus de soixante-six ans, et

naturellement ignorés de Sir Oliver Lodge. Peu après, l'oncle survivant,

qui n'habite pas la même ville, confirme par lettre l'exactitude de la

plupart de ces détails qu'il avait complètement oubliés, et qui ne lui

ont été remis en mémoire que par les révélations mêmes du médium; tandis

que ceux dont il ne peut retrouver nul souvenir, sont postérieurement

déclarés conformes à la vérité par un troisième oncle, un vieux

capitaine au long cours, habitant la Cornouailles, et du reste ignorant

pour quelles raisons on lui pose d'aussi bizarres questions.

Je ne cite pas ce fait parce qu'il a une valeur exceptionnelle ou

décisive; mais simplement, je le répète, à titre d'exemple, car avec

celui de Mme Thaw, mentionné plus haut, il marque assez exactement les

points extrêmes où, grâce à l'intervention des esprits, on a, jusqu'à ce

jour, pénétré dans l'inconnu. Il convient d'ajouter que les cas où l'on

dépasse aussi manifestement les limites présumées de la télépathie la

plus étendue, sont assez rares.

La Mort · 第 38 / 78 题