Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold,
Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement étudié le problème,
conclure à l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui
reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait
infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus
en plus nombreux où il n'est plus possible d'hésiter entre l'hypothèse
télépathique et l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul
parti pris,--à quoi bon en avoir dans ces mystères?--aucune répugnance à
admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et
nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser toutes les
suppositions, toutes les explications qu'on y peut découvrir. Nous avons
à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est
situé dans le monde que nous habitons et l'autre dans une région qu'à
tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom,
qu'aucun être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à ce jour. Il est
donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que
nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement
expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de
l'abîme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable
que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d'attribuer aux
médiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du médium, au
rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc à l'esprit
ou à ceux qui s'en réclament, de prouver d'abord qu'il existe.
Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission
de pensée d'inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance
subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène,
quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants?
On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais
obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations
pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et
Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la
perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des
phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur
nature intime est identique. Il est logique d'en inférer que ce n'est
pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la
puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G.
Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a
nettement constaté chez elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée» et
qu'il n'était nullement question d'esprits, des manifestations
inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les
morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi
d'ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés
subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d'accepter, pour
celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l'autre
côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui
n'enlève ou n'ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or,
en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient
certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte
franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont,
si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas
affirmer que la frontière ait été violée. Dans l'histoire de la montre
de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques
et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n'ont
plus rien d'humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de
pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se
mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé
de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frères lointains et que
personne n'a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances
oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et
les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu'un phénomène de
ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui
refuserait sa créance si d'abord il n'était certifié et contrôlé par un
homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne
faisait partie d'un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu'il
ne s'agit point là d'un miracle absolument unique ou d'un inespérable
concours de coïncidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision
à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la
dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs
inexplorées de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constatées et
classées; ce n'est pas à dire qu'elles soient expliquées, mais ceci est
une autre question. Quand, à propos d'électricité, on parle de positif,
de négatif, d'induction, de potentiel et de résistance, on met également
des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore
entièrement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en
attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations
extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au
nom des morts, qu'une différence du plus au moins, une différence
d'étendue ou de degré et nullement une différence spécifique.
[9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G.
Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson's Trance», _Proceedings_,
tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes,
l'étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans
l'intervention des esprits.