VII

Maintenant, que penser de tout ceci? Faut-il avec Myers, Newbold,

Hyslop, Hodgson et tant d'autres qui ont longuement étudié le problème,

conclure à l'incontestable intervention de forces et d'intelligences qui

reviennent de l'autre rive du grand fleuve que l'on croyait

infranchissable? Faut-il reconnaître avec eux qu'il est des cas de plus

en plus nombreux où il n'est plus possible d'hésiter entre l'hypothèse

télépathique et l'hypothèse spirite? Je ne le crois pas. Je n'ai nul

parti pris,--à quoi bon en avoir dans ces mystères?--aucune répugnance à

admettre la survivance et l'intervention des morts; mais il est sage et

nécessaire, avant de quitter le plan terrestre, d'épuiser toutes les

suppositions, toutes les explications qu'on y peut découvrir. Nous avons

à opter entre deux inconnus, deux miracles, si l'on veut, dont l'un est

situé dans le monde que nous habitons et l'autre dans une région qu'à

tort ou à raison nous croyons séparée de nous par des espaces sans nom,

qu'aucun être, vivant ou mort, n'a traversés jusqu'à ce jour. Il est

donc naturel que nous demeurions chez nous, dans notre monde, tant que

nous y pourrons tenir, tant que nous n'en serons pas impitoyablement

expulsés par une série de faits irrésistibles et irrécusables, issus de

l'abîme voisin. La survivance d'un esprit n'est pas plus invraisemblable

que les prodigieuses facultés que nous sommes obligés d'attribuer aux

médiums si nous les enlevons aux morts; mais l'existence du médium, au

rebours de celle de l'esprit, est incontestable; c'est donc à l'esprit

ou à ceux qui s'en réclament, de prouver d'abord qu'il existe.

Les phénomènes extraordinaires dont nous venons de parler: transmission

de pensée d'inconscient à inconscient, vision à distance, clairvoyance

subliminale, se produisent-ils quand les morts ne sont pas en scène,

quand les expériences se font exclusivement entre personnages vivants?

On ne saurait, de bonne foi, le contester. Sans doute, on n'a jamais

obtenu entre vivants des séries de communications ou de révélations

pareilles à celles des grands médiums spirites: Piper, Thompson et

Stainton Moses, ni rien qui, sous le rapport de la continuité et de la

perspicacité, puisse leur être comparé. Mais si la qualité des

phénomènes ne supporte pas la comparaison, il est indéniable que leur

nature intime est identique. Il est logique d'en inférer que ce n'est

pas la source d'inspiration, mais la valeur propre, la sensibilité, la

puissance du médium qui en est la véritable cause. Du reste, J.-G.

Piddington, qui a consacré à Mme Thompson une étude très documentée, a

nettement constaté chez elle, alors qu'elle n'était pas «entrancée» et

qu'il n'était nullement question d'esprits, des manifestations

inférieures, il est vrai, mais absolument analogues à celles où les

morts sont mêlés[9]. Il plaît à ces médiums, de très bonne foi

d'ailleurs et probablement à leur insu, de donner à leurs facultés

subconscientes, à leurs personnalités secondaires, ou d'accepter, pour

celles-ci, des noms qui furent portés par des êtres passés de l'autre

côté du mystère; c'est affaire de vocabulaire ou de nomenclature qui

n'enlève ou n'ajoute rien à la signification intrinsèque des faits. Or,

en examinant ces faits, quelque étranges et vraiment inouïs que soient

certains d'entre eux, je n'en rencontre pas un seul qui sorte

franchement de ce monde ou vienne indubitablement de l'autre. Ce sont,

si l'on veut, de prodigieux incidents de frontière; mais on ne peut pas

affirmer que la frontière ait été violée. Dans l'histoire de la montre

de Sir Oliver Lodge, par exemple, qui est une des plus caractéristiques

et des plus avancées, il faut attribuer au médium des facultés qui n'ont

plus rien d'humain. Il doit, soit par vision à distance, transmission de

pensée de subconscient à subconscient ou clairvoyance subliminale, se

mettre en rapport avec les deux frères survivants du possesseur décédé

de la montre; et dans l'inconscient de ces deux frères lointains et que

personne n'a prévenus, il lui faut retrouver une foule de circonstances

oubliées par eux-mêmes, et sur quoi se sont accumulées la poussière et

les ténèbres de soixante-six années. Il est certain qu'un phénomène de

ce genre fait craquer tous les cadres de l'imagination, et qu'on lui

refuserait sa créance si d'abord il n'était certifié et contrôlé par un

homme de la valeur de Sir Oliver Lodge et si, par surcroît, il ne

faisait partie d'un groupe de faits équivalents, qui montrent bien qu'il

ne s'agit point là d'un miracle absolument unique ou d'un inespérable

concours de coïncidences sans secondes. Il s'y agit simplement de vision

à distance, de clairvoyance subliminale et de télépathie poussées à la

dernière puissance; et ces trois manifestations des profondeurs

inexplorées de l'homme sont aujourd'hui scientifiquement constatées et

classées; ce n'est pas à dire qu'elles soient expliquées, mais ceci est

une autre question. Quand, à propos d'électricité, on parle de positif,

de négatif, d'induction, de potentiel et de résistance, on met également

des mots conventionnels sur des faits ou des phénomènes dont on ignore

entièrement l'essence intime; et il faut bien qu'on s'en contente en

attendant mieux. Il n'y a, j'y insiste, de ces manifestations

extraordinaires à celles que nous offre un médium qui ne parle pas au

nom des morts, qu'une différence du plus au moins, une différence

d'étendue ou de degré et nullement une différence spécifique.

[9] Voir sur ces faits qui nous entraîneraient trop loin, J.-G.

Piddington: «Phenomena in Mrs. Thompson's Trance», _Proceedings_,

tome XVIII, p. 180 et suivantes; et tome XXIII, p. 286 et suivantes,

l'étude du professeur A.-C. Pigou sur la «Cross correspondence» sans

l'intervention des esprits.

La Mort · 第 39 / 78 题