IV

Depuis les expériences dont nous parlons, il semble que la mort

elle-même ait voulu répondre à l'objection; en effet, Myers, le docteur

Hodgson et le professeur William James qui, si souvent et durant de

longues heures passionnées, interrogèrent les médiums Piper et Thompson

et obligèrent ceux qui ne sont plus à parler par leur bouche, les voici,

à leur tour, parmi les ombres, de l'autre côté du rideau de ténèbres.

Eux du moins savent exactement ce qu'il faut faire pour venir jusqu'à

nous, ce qu'il faut révéler pour apaiser l'inquiétude et la curiosité

des hommes. Myers notamment, le plus ardent, le plus convaincu, le plus

impatient du voile qui le séparait des réalités éternelles, a

formellement promis à ceux qui continuent son oeuvre de faire là-bas,

dans l'inconnu, tous les efforts imaginables afin de leur prêter une

aide décisive. Il tient parole. Un mois après sa mort, Sir Oliver Lodge,

interrogeant Mme Thompson «entrancée», Nelly, l'esprit familier de

celle-ci, déclare tout à coup qu'elle a vu Myers, qu'il n'est pas encore

bien éveillé, mais qu'il compte venir, vers neuf heures du soir,

«communiquer» avec son vieil ami de la Société Psychique. On suspend la

séance, on la reprend à huit heures et demie, et l'on obtient enfin la

«communication» Myers. On le reconnaît, dès les premiers mots, c'est

bien lui; il n'a pas changé. Fidèle à sa manie terrestre, il insiste

tout de suite sur la nécessité de prendre des notes. Mais il semble

ahuri. On lui parle de la Société des Recherches Psychiques, unique

souci de sa vie. Il ne s'en souvient plus. Puis la mémoire renaît peu à

peu; et ce sont de véritables «potins» d'outre-tombe, au sujet de la

présidence de la société, de l'article nécrologique du _Times_, de

lettres qu'on devait publier, etc. Il se plaint qu'on ne lui laisse pas

de repos, de tous les coins de l'Angleterre, on l'interpelle, on veut

communiquer avec lui. «Appelez Myers, amenez Myers!» Il lui faudrait le

temps de se ressaisir, de réfléchir. Il se plaint aussi de la difficulté

à faire passer sa pensée à travers les médiums: «ils la traduisent comme

un écolier qui fait sa première version de Virgile». Quant à sa

situation présente, «il a cherché son chemin comme à travers des

ruelles, avant de savoir qu'il était mort. Il lui semblait qu'il

s'égarait dans une ville inconnue; et quand il apercevait des gens qu'il

savait décédés, il croyait n'avoir que des visions.»

C'est, parmi bien d'autres bavardages qui ne sont pas plus

significatifs, à peu près tout ce que donna le «contrôle» ou la

«personnification» Myers, dont on avait espéré mieux. Cette

«communication» et plusieurs autres qui ressuscitent, d'une façon

frappante, paraît-il, les habitudes, la manière de penser, de parler et

le caractère de Myers, auraient quelque valeur si aucun de ceux par qui

et à qui elles furent faites n'avait connu celui-ci quand il était

encore au nombre des vivants. Telles qu'elles se présentent, elles ne

sont fort probablement que des réminiscences d'une personnalité

secondaire du médium ou d'inconscientes suggestions de l'interrogateur

ou des assistants.

V

Une communication plus importante et plus troublante, à cause des noms

qui s'y rattachent, est celle que l'on désigne sous le nom: «Mrs.

Piper's Hodgson Control». Le professeur William James lui consacre dans

le Tome XXIII des _Proceedings_ un rapport de plus de cent vingt pages.

Le docteur Hodgson avait été, de son vivant, le secrétaire de la branche

américaine de la S. P. R. dont William James était vice-président.

Durant de longues années, il s'était consacré au médium Piper,

travaillant avec lui trois fois par semaine, et accumulant ainsi, au

sujet des phénomènes posthumes, une masse énorme de documents dont on

n'a pas encore épuisé les richesses. Comme Myers, il avait promis de

revenir après sa mort; et, de caractère jovial, il avait plus d'une fois

affirmé à Mme Piper que, lorsqu'il la visiterait à son tour, ayant plus

d'expérience que les autres esprits, les séances prendraient une

tournure plus décisive, «et que l'affaire serait chaude». Il revint en

effet huit jours après son décès et se manifesta par l'écriture

automatique (c'est le mode de communication le plus habituel du médium

Piper) durant plusieurs séances auxquelles assistait William James. Je

voudrais donner une idée de ce rapport. Mais, comme le fait très

justement remarquer le célèbre professeur de l'Université d'Harward, le

compte rendu sténographique d'une séance de ce genre en altère déjà

complètement la physionomie. On y recherche en vain l'émotion éprouvée à

se trouver ainsi en face d'un être invisible mais vivant qui non

seulement répond à vos questions, mais devance vos pensées, comprend à

demi-mot, saisit une allusion et y oppose une autre allusion grave ou

riante. La vie du mort, qui durant une heure étrange, vous avait pour

ainsi dire environné et pénétré, semble s'éteindre une seconde fois. La

sténographie, dépouillée de toute émotion, fournit sans nul doute les

meilleurs éléments d'une conclusion logique; mais il n'est pas certain

qu'ici, comme en bien d'autres cas où prédomine l'inconnu, la logique

soit la seule route qui conduise à la vérité. «Quand j'entrepris, dit

William James, de collationner cette série de séances et de faire le

présent rapport, je prévoyais que mon verdict serait déterminé par la

pure logique. Je pensais que tels menus incidents devaient, d'une façon

décisive, valoir pour ou contre la survivance de l'esprit. Mais à me

regarder moi-même peser les données du problème, je me convaincs que

l'exacte logique ne joue ici qu'un rôle préparatoire dans l'élaboration

de nos conclusions; et que le dernier mot, s'il en est un, doit être

prononcé par notre sens général des probabilités dramatiques, sens qui

va et vient de l'une à l'autre hypothèse,--tout au moins dans mon

cas,--d'une manière plutôt illogique. Si l'on s'attache aux détails, on

en tirera une conclusion anti-spirite; si l'on envisage la signification

de l'ensemble, on penchera peut-être vers l'interprétation spirite[7].»

[7] _Proceedings_, t. XXIII, p. 33.

Et, à la fin de son travail, il conclut en ces termes: «Quant à moi,

j'ai l'impression qu'il y avait probablement là une volonté extérieure;

c'est-à-dire qu'en vertu de mes connaissances acquises au sujet de

l'ensemble de ces phénomènes, je doute que l'état de rêve de Mme Piper,

même en y ajoutant les facultés «télépathiques», puisse expliquer tous

les résultats obtenus. Mais lorsqu'on me demande si la volonté de

communiquer est celle d'Hodgson ou de quelque esprit imitateur

d'Hodgson, je demeure indécis et j'attends d'autres faits, qui peut-être

ne nous mèneront pas à une conclusion nette avant une cinquantaine ou

une centaine d'années[8]».

[8] _Proceedings_, t. XXIII, p. 120.

On voit que William James est assez ébranlé; et il y a, dans son

rapport, certains endroits où il paraît l'être encore davantage et où il

dit formellement que les esprits ont «a finger in the pie», mot à mot,

«un doigt dans le pâté». Ces hésitations d'un homme qui a renouvelé

notre psychologie et qui possédait un cerveau aussi merveilleusement

organisé et équilibré que celui de notre Taine, par exemple, sont

significatives. Docteur en médecine et professeur de philosophie, très

sceptique et scrupuleusement fidèle aux méthodes expérimentales, il

avait trois et quatre fois qualité pour mener à bien de telles

expériences. Il n'est pas question de se laisser ébranler à son tour par

le prestige de ces hésitations; mais elles montrent, en tout cas, qu'il

s'agit là d'un problème sérieux, le plus grave peut-être, si les données

en étaient indiscutables, que nous ayons eu à résoudre depuis

l'avènement du Christ; et qu'il ne suffit pas, pour s'en débarrasser,

d'un haussement d'épaules ou d'un éclat de rire.

La Mort · 第 37 / 78 题