VII

Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord

de notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni

par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des

images--à l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de

nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée

pourrait-elle demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui restera rien de

ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle

dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce

à ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces

souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à

jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans

limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y

découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos

sens n'y ont pas mises; il s'y cache un être supérieur à celui que nous

connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient,

c'est-à-dire de ce qui représente l'Univers, est énorme et

prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule

nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être

supérieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet

étranger? Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même, je veux bien

l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies

et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui

me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en

moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui

sans qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui apportera que la misérable

mémoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en

détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait

ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence,

dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans

effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui?

La Mort · 第 25 / 78 题