Considérons donc que tout ce qui compose notre conscience vient d'abord
de notre corps. Notre pensée ne fait qu'organiser ce qui lui est fourni
par nos sens; et les images et les mots,--qui ne sont au fond que des
images--à l'aide desquels elle s'efforce de s'arracher à ces sens et de
nier leur royauté lui sont encore prêtés par eux. Comment cette pensée
pourrait-elle demeurer ce qu'elle était, quand il ne lui restera rien de
ce qui la formait? Lorsqu'elle n'aura plus de corps, qu'emportera-t-elle
dans l'infini pour s'y reconnaître, elle qui ne se connaissait que grâce
à ce corps? Quelques souvenirs d'une vie commune? Est-ce que ces
souvenirs, qui déjà s'effaçaient en ce monde, suffiront à la séparer à
jamais du reste de l'univers, dans l'espace sans bornes et le temps sans
limites? Mais, dira-t-on, dans notre moi il n'y a pas seulement ce qu'y
découvre notre intelligence. Il y a en nous beaucoup de choses que nos
sens n'y ont pas mises; il s'y cache un être supérieur à celui que nous
connaissons. C'est probable, voire certain; la part de l'inconscient,
c'est-à-dire de ce qui représente l'Univers, est énorme et
prépondérante. Mais comment le moi que nous connaissons et dont seule
nous importe la destinée, reconnaîtra-t-il toutes ces choses et cet être
supérieur qu'il n'a jamais connus? Que fera-t-il en présence de cet
étranger? Si l'on me dit que cet étranger c'est moi-même, je veux bien
l'accorder; mais ce qui sur cette terre ressentait et mesurait mes joies
et mes douleurs et faisait naître les quelques souvenirs et pensées qui
me restent, était-ce cet inconnu immobile et invisible qui existait en
moi sans que je m'en doutasse, comme je vais probablement vivre en lui
sans qu'il s'occupe d'une présence qui ne lui apportera que la misérable
mémoire d'une chose qui n'est plus? Maintenant qu'il a pris ma place en
détruisant pour acquérir une plus vaste conscience tout ce qui formait
ma petite conscience d'ici-bas, n'est-ce pas une autre vie qui commence,
dont les bonheurs ou les malheurs passeront par-dessus ma tête sans
effleurer de leurs ailes nouvelles ce que je me sens être aujourd'hui?