Une première vérité, en en attendant d'autres que l'avenir dévoilera
sans doute, c'est qu'en ces questions de vie ou de mort, notre
imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle
précède la raison; mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers
âges. Elle s'entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait
les craintes et les espérances de l'homme des cavernes. Elle demande des
choses impossibles, parce qu'elles sont trop petites. Elle réclame des
privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes
désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à
une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle?
Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de
celle qu'on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s'il
s'endormait ce soir avec la certitude scientifique et expérimentale de
se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps
intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure
(ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous
n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux
et bref sommeil de chaque nuit? Il n'y aurait cependant entre la mort
véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil attardé d'un
siècle, réveil aussi étranger à celui qui s'était endormi que le serait
la naissance d'un enfant posthume.
Ou bien, supposez, dit à peu près Schopenhauer à quelqu'un qui ne veut
pas admettre une immortalité où il n'emporterait point sa conscience,
supposez que pour vous arracher à quelque insupportable douleur, on vous
garantisse le réveil et le retour à la conscience après un sommeil
totalement inconscient de trois mois?--Je l'accepterais
volontiers.--Mais si, les trois mois écoulés, on vous oubliait, et qu'on
ne vous réveillât qu'au bout de dix mille ans, qu'en sauriez-vous? Et le
sommeil commencé, que vous importe qu'il dure trois mois ou toujours?