Enfin, comment expliquer qu'en cette conscience qui devrait nous
survivre, l'infini qui précède notre naissance n'ait pas laissé de
trace? N'avions-nous aucune conscience dans cet infini, ou
l'aurions-nous perdue en venant sur terre; et la catastrophe qui fait
toute la terreur de la mort se serait-elle produite à l'instant de notre
naissance? On ne saurait nier que cet infini ait sur nous les mêmes
droits que celui qui suit notre décès. Nous sommes les enfants du
premier comme du second et nous participons nécessairement des deux. Si
vous soutenez que vous serez toujours, vous devez admettre que vous êtes
depuis toujours; on ne peut imaginer l'un sans être forcé d'imaginer
l'autre. Si rien ne finit, rien ne commence, attendu que ce commencement
serait la fin de quelque chose. Or, bien que j'existe depuis toujours,
je n'ai aucune conscience de mon existence antérieure, tandis qu'il me
faudra porter jusqu'aux horizons sans bornes des siècles sans fin, la
petite conscience acquise durant le moment qui s'écoule entre ma
naissance et ma mort. Mon moi véritable, qui va devenir éternel, ne
daterait donc que de mon court passage sur cette terre; toute l'éternité
antérieure, qui vaut exactement celle qui suivra, puisque c'est la même,
ne compterait donc pas et serait jetée au néant? D'où vient ce privilège
étrange accordé à quelques jours insignifiants sur une planète sans
importance?--Parce qu'en cette éternité antérieure nous n'avions aucune
conscience?--Qu'en savons-nous? Cela semble bien improbable. Pourquoi
cette acquisition de conscience serait-elle un phénomène unique dans une
éternité qui eut à sa disposition d'innombrables milliards de hasards,
parmi lesquels,--à moins de mettre un terme à l'infini des siècles,--il
est impossible de concevoir que les milliers de coïncidences qui
formèrent ma conscience actuelle ne se rencontrèrent pas maintes fois.
Dès qu'on plonge le regard dans les mystères de cette éternité où tout
ce qui arrive doit être arrivé, il semble au contraire bien plus
croyable que nous ayons eu des consciences sans nombre que nous voile
notre vie d'aujourd'hui. Si ces consciences ont existé, et si, à notre
mort, une conscience doit survivre, les autres doivent survivre aussi,
car il n'y a pas de raison pour octroyer à celle que nous avons acquise
ici-bas, une faveur aussi exorbitante. Et si toutes survivent et se
réveillent en même temps, que deviendra, submergée dans ces existences
éternelles, une petite conscience de quelques minutes terrestres? Au
surplus, alors même qu'elle oublierait toutes ses existences
antérieures, qu'y deviendrait-elle parmi les assauts, l'afflux et les
apports sans fin de son éternité posthume; îlot minuscule et friable que
rongeraient sans trêve deux océans illimités? Elle ne s'y maintiendrait,
chétive et si précaire, qu'à la condition de ne plus rien acquérir, de
demeurer à jamais close, isolée et bornée, impénétrable et insensible à
tout, au milieu des mystères inouïs, des trésors et des spectacles
fabuleux qu'il lui faudrait éternellement parcourir sans plus rien voir
ni entendre; et ce serait bien la pire mort et le pire destin qui
pussent nous atteindre. De toutes façons nous voilà donc poussés vers
les hypothèses de la conscience universelle ou de la conscience modifiée
que nous allons examiner.