IV

«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres

rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors

ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle

qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et

dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui

la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures

de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien

de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non

point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances

qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence

efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais

que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant

elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas

un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule

le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui

ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit

parce qu'elle y met un terme.

V

En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie,

l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des

hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de

la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous

verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et

qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous

et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules

épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.

Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette

seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui,

s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où

elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que

progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus

affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la

sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression

de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine

des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la

douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le

premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les

convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc,

au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter

à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle

certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au

moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes,

répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous

reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience

humaine.

La Mort · 第 12 / 78 题