«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres
rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors
ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle
qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et
dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui
la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures
de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien
de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non
point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances
qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence
efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais
que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant
elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas
un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule
le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui
ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit
parce qu'elle y met un terme.
V
En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie,
l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des
hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de
la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous
verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et
qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous
et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules
épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.
Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette
seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui,
s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où
elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que
progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus
affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la
sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression
de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine
des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la
douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le
premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les
convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc,
au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter
à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle
certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au
moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes,
répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous
reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience
humaine.