Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux
craintes inavouées qu'ont laissées dans le coeur des religions mortes
depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins
agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture
connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans
l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les
souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances
incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères
d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent
imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi
la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que
ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui
renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de
l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort
exigeant la prolongation de l'agonie.