«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque
part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un
chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se
présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en
préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son
intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui
tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient
plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez
pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la
mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les
dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de
fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la
prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa
vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus
nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par
excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon
l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir
l'inconnu?