II

Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans

notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le

point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe

à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus

elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est

redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à

l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus

qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans

cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous

contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à

elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes

les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains

obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre

intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la

plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue

et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule

arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne

regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne

s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les

minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons

à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser,

mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne

reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image

de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la

figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce

qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait

presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des

centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si

hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait

aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés,

toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent

encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des

païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop

précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins

connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui

pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout

nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur

lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent

comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons

vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont

étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne

nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est

demeuré debout que l'épouvante.

La Mort · 第 10 / 78 题