Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans
notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le
point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe
à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus
elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est
redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à
l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus
qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans
cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous
contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à
elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes
les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains
obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre
intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la
plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue
et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule
arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne
regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne
s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les
minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons
à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser,
mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne
reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image
de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la
figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce
qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait
presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des
centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si
hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait
aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés,
toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent
encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des
païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop
précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins
connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui
pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout
nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur
lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent
comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons
vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont
étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne
nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est
demeuré debout que l'épouvante.