Le mois de juin où, dans les après-midi assoupis, s'accumulaient sous
les charmilles les odeurs confondues des tilleuls et des seringas,
rendait à Claude Favereau la vie. Bercé au bruit de la faucheuse,
grisé de cette émanation du foin, exténué par l'effort dépensé autour
des charrettes (tellement pleines que leur charge énorme se détachant
sur le blême azur recouvre presque les bœufs dont on ne voit plus que
l'échine tendue que prolongent quatre cornes effilées), il marchait
pieds nus dans ses espadrilles, devant l'attelage, avec la majesté de
l'enfant David. Sur son passage, les rosiers du Bengale se souvenant
que c'est le temps de la Fête-Dieu, échevelés de pétales, aspirent à
s'abîmer dans la poussière. Le jeune homme gonfle sa poitrine et sait
que nulle douleur ne résiste en lui à l'ivresse d'avoir vingt ans et
d'être attaché à cette terre bénie. Le vicaire de Viridis, l'abbé
Paulet, lui a rendu le calme du cœur. Il attend, avec tranquillité, un
signe. D'ailleurs, à ce moment de l'année, il faut violenter la terre:
les journées sont trop courtes; à peine a-t-il déchaussé la vigne que
le paysan doit en recouvrir le pied, et à peine l'a-t-il tachée de
sulfate, qu'il en faut poudrer de soufre la fleur plus odorante que le
réséda; c'est le temps des petits pois, les cerises sont abandonnées
aux oiseaux du ciel. Les mains manquent pour vider cette corbeille
débordante sous un incendie d'azur. Tandis que les meules parfument
l'ombre, un nuage d'orage montre à l'horizon du sud, au-dessus des
Landes violettes, son front de ténèbre. Déjà les feuillages s'émeuvent,
frémissent. Pour sauver le foin, on laisse la soupe commencée, et
lorsque enfin la dernière charge est à l'abri sous le hangar, Claude
tombe comme une brute sur sa couche et, la fenêtre ouverte, s'endort
dans le craquement du tonnerre, dans le fracas de la pluie libératrice.
Cette animalité le sauvait. Cette matière pétrie par lui, avec laquelle
il lui semblait se confondre, l'arrachait aux obsédantes pensées;
l'ancien lévite, délivré de la tentation par un excès de fatigue, en
remerciait Dieu chaque soir dans le soupir de fatigue et de foi qui
lui servait de prière. Le jeudi de la Fête-Dieu, il porta le dais sur
la route qui était comme un fleuve de feu. Au long des maisons, les
draps plus blancs que la route, s'étoilaient de camélias moins blancs
que l'hostie rayonnante au centre de toute cette candeur enflammée. Sur
les reposoirs, les beaux vases des salons de campagne, les bougeoirs en
cuivre des cuisines étaient sortis de la nuit des vieux logis, leurs
flammes blêmes, figées, comme rendues immobiles par la présence réelle.
Claude, au retour, était heureux que le poids du dais l'accablât. Il
voyait, à son approche, des groupes paysans tomber dans la poussière.
Comme il rentrait à Lur, vers cinq heures, sa mère lui tendit une
lettre où il reconnut l'écriture d'Edward. D'abord, il hésita à
l'ouvrir, mais, la mettant dans sa poche, alla s'asseoir sur la
terrasse, se disant que cette mince enveloppe peut-être contenait de
quoi détruire la paix reconquise. Par instants, il redoutait de haïr
ceux qu'il avait tant aimés. Un dimanche, May était venue à Lur avec
son mari, et en les saluant, Claude avait senti sa blessure encore
près de saigner. Du moins avait-il supporté l'épreuve, certain que
désormais il pourrait vivre malgré ce souvenir amer. Il avait moins
peur de son ancien amour, de cette May mariée, devenue une autre,
que de l'esprit du mal enfermé--il en était sûr!--dans cette lettre.
La laide image le protégeait de celle qu'il avait vue au bras de son
mari, se dandinant, la figure à la fois gonflée et maigrie avec, dans
ses yeux une expression vague, endormie, animale. Que restait-il du
petit être sauvage et pur qui avait troublé son cœur et sa chair? Mais
avec appréhension, et comme si rien que de redoutable lui pouvait
arriver par cette lettre, il déchira l'enveloppe et lut: «Je suis à
Châlons-sur-Marne, hôtel de la Cloche, si dans cinq jours, c'est-à-dire
dimanche soir, à minuit, vous n'êtes pas auprès de moi, je m'en irai.»
Claude froissa la lettre, la mit dans sa poche. Ce jour de fête
ajoutait dans la campagne du silence, du vide. Il s'efforçait de ne pas
comprendre le sens de ce «je m'en irai». Mais à la contraction de sa
gorge, au battement de son cœur, il ne doutait point d'avoir compris.
De quel droit ce garçon le mêlait-il à sa folie? Déjà par sa sœur et
par lui, il avait traversé des heures d'agonie, failli sombrer. La
paix à peine reconquise, ce mot d'Edward le rejetait à l'abîme... Non,
certes, il n'irait pas, il ne répondrait même pas. Que lui importait
ce bourgeois, et quel secours un tel raffiné attendait-il d'un paysan?
D'ailleurs, comment atteindre Châlons?
--Ah! et puis, non, il ne se tuera pas!
Claude proféra ces mots à haute voix, comme pour se mieux persuader
et, à cet instant, il vit en lui-même le visage de son jeune maître,
ces yeux un peu égarés, cet air de détachement, ce regard éloigné
dont la flamme semblait venir d'une autre planète. Comment douter que
le trait dominant de cette nature fût le vertige? le consentement à
une séduction mortelle plus forte qu'aucun mirage? Et tout d'un coup,
Claude s'affola. Plus persuasive que ses raisonnements, une certitude
était en lui qu'il était solidaire de cet homme, qu'il avait sa place
marquée dans cette destinée. Un soir, par une atroce dérision, Edward
avait voulu que Claude fût son bouc émissaire. Savons-nous jamais
jusqu'où retentissent nos plus vaines paroles?
Pourquoi la lecture de ce billet le troublait-elle à ce point? Il ne
se sentait plus d'affection pour ce garçon qui d'abord l'attira comme
un bois dont l'orée paraît délicieuse: à peine entré, des marécages,
des eaux corrompues, des fonds de ténèbres, lui avaient fait rebrousser
chemin. A cet appel désespéré, il n'éprouvait aucun attendrissement,
mais, plutôt, un sentiment d'urgence et de nécessité: pratique,
équilibré, il voyait les difficultés d'une entreprise ou son mysticisme
l'allait jeter. Où trouver l'argent? Son père le laisserait-il partir
et quelle apparence qu'il comprît rien à l'urgence de cette mission?
Assis sur la terrasse, les jambes pendantes, Claude mit de l'ordre
dans ses pensées, s'efforçant d'arrêter avec méthode les moyens
d'entreprendre ce voyage. Tout bien pesé, il lui parut que le mieux
serait de se confier à cette Volonté toute-puissante comme un fétu à
un grand vent. Il se recueilli donc, fit le silence au-dedans de lui
avec cette habitude de l'oraison qu'il avait acquise au séminaire. Par
un mouvement passionné de son être intérieur il voulut se mettre en
communication avec la Force et l'Amour extérieurs au monde, et en qui
il avait foi. Et ce silence de son cœur prolongea celui de la campagne
que la Fête-Dieu avait vidée. Chez ce garçon plein de santé, ardent à
la besogne, sensuel, cette vie intérieure étonnait; par son étrangeté,
elle avait naguère séduit Edward qui aujourd'hui ne voit plus rien dans
l'univers que cela pour le retenir au bord du trou.
Claude entra dans la cuisine où son père endimanché, le nez chaussé de
lunettes, lisait la chronique agricole du _Nouvelliste_:
--Le journal dit qu'il faut soufrer la vigne sur la fleur. Moi j'ai
déjà fait un soufrage avant.
Il avait en lui-même une foi absolue et pour les «savants» un infini
mépris. Il exigeait d'être écouté comme un oracle, et sa femme, depuis
trente ans, approuvait les sentences que le bonhomme rendait d'un air
profond: le phylloxéra n'avait jamais existé, c'était une invention
des savants, il était plein de telles certitudes. Il ne pensait pas
qu'il y eût au monde un autre régisseur honnête que lui-même, habile
à découvrir partout ailleurs que chez lui l'adultère, l'inceste, tous
les crimes, non par méchanceté, mais pour se grandir, pour le plaisir
de se savoir exceptionnel dans sa probité et dans ses bonnes mœurs.
Devant ce front étroit, têtu, cette grosse figure boucanée, Claude
éprouva un découragement profond. Favereau souriait, paterne, confit
dans sa science infuse, ayant réduit l'homme et l'univers à sa mesure,
jugeant en dernier ressort de toutes les choses du ciel et de la terre,
avec l'intrépidité de son néant. Il était certes à mille lieues de
comprendre l'urgence qu'il pouvait y avoir à répondre au cri d'appel
d'Edward. Cependant cet Edward était le fils du maître et Favereau
n'avait pas accoutumé de discuter les ordres. Claude se résolut donc
à présenter ainsi sa requête: d'un air détaché, il avertit son père
que M. Edward avait une importante communication à lui faire de vive
voix et qu'il lui mandait de venir au plus tôt à Paris. Claude avait
parlé trop vite et un peu bredouillé. Il vit se plisser le gros front
paternel:
--J'aime pas que tu aies des secrets avec le fils du patron, tu sais
qu'ils sont brouillés. Écris à M. Edward de te marquer dans sa lettre
ce qu'il te veut: nous verrons ensemble de quoi il retourne.
Favereau remit ses lunettes, reprit son journal, ayant jugé le cas dans
sa sagesse. Claude sentait bien que le débat était clos et la décision
du bonhomme sans appel. Pourtant il fit un nouvel effort: M. Edward
insistait justement sur la nécessité de s'entendre de vive voix; il
attachait à cette entrevue une importance extrême:
--Tu n'as qu'à m'avancer l'argent du voyage, père. M. Edward me le
rendra sûrement.
--Ah! ah! monsieur veut que je lui avance le prix de sa carte aller et
retour, histoire d'aller faire le jeune homme à Paris, et au moment des
grands travaux encore! Quand il faut à la fois, relever la vigne et la
sulfater et herser et faire les foins.
D'un air malin, avec un petit rire rentré, de vieux «à qui on ne la
fait pas», il ajoute:
--Tu es un bon drôle: c'est la première fois que tu essaies de me tirer
de l'argent, et tu n'as pas la manière. Allons, allons: il y a quelque
drôlesse là-dessous, hein, dis, hein? tu peux me le dire à moi, c'est
de ton âge; mais tu as assez de l'argent que tu gagnes pour rigoler
ici. Voilà que monsieur veut s'offrir un voyage à Paris!
Il riait, satisfait que son fils se dégourdît un peu, fier de se sentir
perspicace.
--Mais non, père, tu n'y es pas du tout. Je n'ai pas besoin d'argent et
je ne sais pourquoi tu imagines une femme dans cette affaire. Il n'y a
rien de plus que ceci: M. Edward a besoin de moi, et puis je ne suis
plus un gamin: tu pourrais bien m'avancer quelque argent...
--En voilà assez, hein!
La face de Favereau se congestionna.
--F... le camp d'ici et ne me parle plus de tout ça: tu me prends donc
pour un ...?
Claude accoutumé au vocabulaire le plus grossier de la caserne, ne le
pouvait souffrir chez son père. D'ailleurs, il savait toute insistance
inutile et qu'ils se parlaient, son père et lui, d'un univers à
l'autre: leurs voix, dans le vide, se perdaient. Il sortit décidé à se
rendre coûte que coûte au rendez-vous. Mais où trouver de l'argent?
Favereau pour la nourriture et l'entretien, lui retenait presque tous
ses gages. Son désir de partir s'exaspérait. Il ne doutait plus que
cet appel au secours vînt d'un être à bout de forces. Il imaginait
Edward devant une table, un revolver devant lui posé, et le premier
coup de minuit sur cette ville inconnue. Il pensa à cette âme dont il
se savait inexplicablement chargé, dont il s'était porté le garant,
qu'il retenait seul sur l'immense ténèbre de la perdition. A cette
angoisse s'ajoute une tendresse réveillée, celle que naguère il éprouva
à l'arrivée de son jeune maître: cette lettre, tout de même, quelle
preuve d'affection extraordinaire, et comme il fallait qu'il fût seul!
A moins que ce ne fût une plaisanterie atroce, un jeu pour mesurer
son pouvoir sur ce petit paysan. Mais Claude, qui allait à grands pas
dans l'allée des vignes, vers le soleil couchant, secoua la tête: il
n'avait jamais cru à cette férocité d'Edward et, à travers les fausses
roueries du malheureux, l'élève des casuistes avait, dès le premier
jour, pressenti la désolation infinie de ce cœur: «Quel doit-être
son abandon, se disait-il, pour qu'à cette minute il n'ait compté,
dans tout l'univers, que sur ma main tendue! Quelle solitude! Mais où
trouver l'argent?» Et soudain, il pensa à l'abbé Paulet, le vicaire de
Viridis, certes aussi pauvre que lui-même, mais il ne s'agissait que
d'une avance pour quelques jours.
Sous les tilleuls de la place, les orphelines défaisaient le reposoir,
des petites filles ramassaient dans leurs tabliers les débris d'or et
les roses mortes. Claude entra dans le presbytère sans soulever le
marteau. La servante, qui épluchait des asperges, lui dit que M. le
Vicaire était à son patronage, mais qu'il ne tarderait sûrement pas à
rentrer. A cause de la procession, il avait gardé ses drôles un peu
plus longtemps.
Claude monta au premier étage: la chambre du vicaire ouvrait sur le
jardin, du côté opposé à la place. On voyait de la fenêtre un pergola
où les roses déjà se fanaient. Les premiers lys s'entr'ouvraient
au-dessus des fleurs communes. Au bout de l'allée bordée de buis,
l'humidité d'une charmille enlevait à Notre-Dame-de-Lourdes ses tendres
couleurs sulpiciennes. Claude s'assit devant le bureau du vicaire,
feuilleta distraitement _l'Aquitaine_, essayant de fixer sa pensée sur
une homélie archi-épiscopale. Un petit lit de fer pliant occupait un
angle. Un paravent noir où s'envolaient des cigognes d'or cachait à
demi la toilette encombrée de fioles. La bibliothèque vitrée renfermait
des livres dont l'ordonnance témoignait que jamais le propriétaire n'y
portait la main. Sur la table un bréviaire bourré d'images de première
communion et un blaireau encore plein de savon. Derrière la pendule
à globe, s'accumulaient des photographies de patronages: groupes
d'enfants en tenue de football avec l'abbé au centre, un gros ballon
dans les bras. Claude songe à la vie qui aurait pu être la sienne. Il
s'attendrit, il s'effraie parce qu'il eût pu, lui aussi, devenir un
saint, mais la chair et le sang l'avaient asservi... De nouveau, il
pensa à Edward: quel abîme entre cette âme misérable et celle qu'il
attendait dans cette chambre! Quelle puissance inconnue, à de telles
distances les uns des autres, faisait graviter les cœurs? Distance
illusoire pourtant puisque spirituellement et matériellement le vicaire
l'aiderait sans doute à sauver cet enfant perdu.
Mais l'abbé Paulet trouverait-il les quelques louis nécessaires? Claude
entendit la voix du prêtre dans le vestibule:
--On ne te voit plus, Claude.
Il avait mis, sur les épaules du jeune garçon, ses deux mains. Quand
sa bouche ne souriait plus, les candides yeux gardaient la lumière du
sourire. Cette lumière était la grâce unique d'un visage commun, d'une
mine basse, dévorée par la barbe mal rasée: les cheveux drus et plantés
bas diminuaient le front. L'abbé, du premier coup d'œil, vit le trouble
de Claude, mais il le laissait venir et cependant parlait de cette
Fête-Dieu: Une belle journée! Tout son patronage avait communié; tous
ses drôles avaient entouré le Saint-Sacrement:
--Mais le plus beau, Claude, c'est que tout à l'heure, après les
avoir quittés, je monte à la tribune de l'orgue pour ranger les
partitions, et qu'est-ce que je vois dans la nef, en adoration devant
le Saint-Sacrement? Raymond Paillac et Bordes. Ils ne savaient pas que
j'étais là. On ne pourra pas dire qu'ils venaient pour me faire plaisir.
--Oui, l'abbé, vous faites une œuvre extraordinaire.
Le vicaire, inquiet de s'être enorgueilli, protesta que la gloire en
était non à lui, mais au Père:
--Et toi, Claude, je ne te vois plus; qu'y a-t-il encore?
Claude cherchait ses mots et dit enfin très vite, comme un enfant qui,
en confession, lâche en hâte le péché difficile:
--L'abbé, j'aurais besoin de cinquante francs.
--Cinquante francs? Comme tu y vas!
--C'est difficile à vous expliquer... Il me semble que je ne pourrai
jamais me faire entendre...
--Nous verrons bien, reprit l'abbé simplement. Dis toujours ton
histoire. Pour nous assister, il est une autre lumière que celle de
mon pauvre entendement. Parle donc sans crainte, mon enfant. Quelqu'un
est là, entre nous, qui sait de toute éternité quels secours tu viens
chercher dans cette chambre.
Alors Claude passa de l'inquiétude à la plus grande confiance. Il
s'était souvent dit qu'à l'heure de la mort, beaucoup d'ouvriers
devaient songer que, dans leur existence misérable, jamais ils
n'avaient été pris au sérieux que par ce vicaire de faubourg qui,
lorsqu'ils avaient douze ans, les faisait jouer au ballon, le dimanche,
et au retour les obligeait de se confier.
Et voilà qu'il parlait lui aussi avec abondance et sans gêne aucune.
Déjà il avait entretenu l'abbé d'Edward; et cela lui rendait son récit
plus aisé. L'abbé ne l'interrompit pas, mais comme Claude lui tendait
la lettre de Châlons, il la prit, fixa sur elle les yeux, bien plus
longtemps qu'il n'était nécessaire pour la lire. Cependant Claude
disait:
--Il y a en moi une force qui me presse, bonne ou mauvaise? de me
rendre à cet appel. C'est de vous que j'en attends l'assurance, l'abbé.
Si vous m'avancez l'argent, il y aura encore à braver mon père. Et que
se passera-t-il à Châlons? Je n'ose y penser. Mais il faut que j'y
aille, n'est-ce-pas?
L'abbé se leva sans mot dire, ouvrit un tiroir, y prit une boîte
de médicament qui contenait de la menue monnaie et deux billets de
cinquante francs; il en tendit un à Claude.
--Je vous le rendrai petit à petit sur mes journées.
Une tête d'enfant parut dans l'entre-bâillement de la porte:
--Monsieur l'abbé on vous demande en bas; c'est pour Seconde Hugon, on
croit qu'elle va passer.
Bien que le soleil fût couché, Claude, à travers ses espadrilles,
sentait encore la route chaude. Devait-il prendre le train le soir
même sans avertir son père? La prudence eût été sans doute de ne
pas s'exposer à une nouvelle dispute. D'autant qu'il ne fallait pas
perdre un jour: Edward avait fixé, comme limite dernière, le dimanche
à minuit. Claude calculait que, pour parer à tout retard éventuel, il
fallait qu'il quittât Toulenne par le train de vingt-deux heures, qu'il
prît le lendemain matin le train de Paris; ainsi serait-il à Châlons
samedi matin au plus tard. Mais l'assentiment de l'abbé Paulet l'avait
empli d'une telle confiance qu'il lui parut indigne de rien dissimuler
à son père; non! pas de mensonges, aucune tromperie avant ce départ, ce
mystique embarquement...
Favereau était assis sur le banc du seuil avec Maria de qui les mains
au repos croisées contre le tablier de cotonnade disaient le jour de
fête où l'on n'œuvre pas. Elle cria à son fils qu'ils avaient fini de
souper, mais elle avait mis de côté pour lui de la soupe et du confit.
--Regarde-moi ça, dit Favereau, quand on songe à courir la pretentaine,
on en perd le boire et le manger. Allons, va te mettre à table.
--Je n'ai pas faim, père.
Favereau crut que Claude boudait. Il prit son ton d'ancien sergent pour
dire que ces manières-là ne prenaient pas avec lui. Claude regarda ce
front comprimé et ces joues larges du bas. Il dit doucement:
--L'idée de prendre le train me coupe l'appétit. Ne te fâche pas, je ne
suis plus un gosse, je sais ce que j'ai à faire. Il faut que je parte
ce soir.
--Il faut que tu partes?
La fureur l'étranglait, mais il retrouva son ton goguenard pour-dire:
--Tu voyageras à l'œil, peut-être?
--Ne t'inquiète pas, j'ai ce qu'il me faut.
--Ah! tu as trouvé de l'argent? mais moi je te jure que tu ne partiras
pas. Qui commande ici? Ce n'est pas un morveux qui me fera changer
quand j'ai dit quoique chose. Ce que j'ai dit, je l'ai dit.
Il était debout et brutalement repoussa Maria qui voulait s'interposer.
Claude sentait lui aussi la colère l'envahir. Il bouscula son père et
s'engagea dans l'escalier. Favereau, comme un vieux dogue, s'attacha à
ses chausses.
--Tu ne partiras pas! Ou si tu pars, tu ne reviendras pas.
Claude entra dans sa chambre à reculons. Son père se taisait
maintenant, calmé soudain par une idée qui lui était venue. Le jeune
homme s'était assis sur son lit, sans quitter des yeux Favereau. Tout
à coup, le vieux prit la clef de la porte qu'il tira vivement à lui
et, avant que Claude ait pu intervenir, la clef avait tourné dans la
serrure: il était prisonnier.
--Pars, mon petit, pars. Jette-toi par la fenêtre si ça te chante. Ce
n'est pas toujours ce soir que tu prendras le train.
Il descendit. Claude secouait la porte. Le vieux trouva sa femme
tremblante aux écoutes. Il riait, mais avec sa figure mauvaise:
--Apporte-moi un litre.
--Mais, Favereau, le petit...
--Apporte-moi un litre, que j'ai dit.
La femme obéit sans ajouter un mot. Il but toute la soirée. Aucun bruit
ne venait de la chambre où Claude était enfermé.