Edith s'éveilla et d'abord se souvint que Mme Tziegel ne l'avait pas
invitée à son dîner Gennaro: depuis que le grand poète dalmate était à
Paris, les gens du monde se disputaient l'honneur de le nourrir. Sans
doute prenait-il chaque jour ses repas dans une maison différente, mais
Edith avait pointé minutieusement les tables où il lui restait quelque
chance de s'asseoir: il lui était apparu qu'on ne l'invitait guère
qu'en bouche-trou, par téléphone, ou pour de petits dîners impromptus;
de la seule Mme Tziegel, il n'était pas présomptueux d'attendre un
signe. Le fait de n'avoir pas dîné une seule fois avec Gennaro rendait
sa situation de muse du grand monde difficile et même ridicule. Une
invitation _in extremis_ demeurait possible. Edith savait son amie
assez rosse pour la laisser longtemps macérer dans l'angoisse. Elle
résolut de ne téléphoner à personne afin que, le cas échéant, Mme
Tziegel ne trouvât pas la ligne occupée. Elle se leva, passa une robe
de chambre, s'assit devant sa glace et, sans indulgence, s'examina.
Edith se connut une grande lassitude: son faux luxe l'écrasait. C'est
accablant de mener la vie des grandes dames qui ont des femmes de
chambre pour les habiller, des autos pour leurs visites et leurs
sorties du soir et qui, à toute heure de la nuit, trouvent la limousine
glissante et douce dans le désert du Paris nocturne. Chez elles, tout
les attend afin qu'elles passent du cabinet de toilette où l'eau est
toujours chaude, au lit où se dissipent les fumées du Cliquot. Mais
cette existence accable une jeune femme qui, par calcul, doit plaire à
telle dame, la faire inviter partout, uniquement parce qu'habitant le
même quartier, cette personne possède l'auto qui facilite les retours.
Edith considérait son triste corps du matin. Une crise de rhumatismes
aigus retenant au lit la mère Gonzalès, elle avait perdu son unique
servante.
--Mademoiselle, c'est l'eau chaude et le courrier.
Elle entendit derrière la porte le bruit du broc que posait la femme
de service, chercha vivement parmi les lettres une enveloppe aux
armes de Mme Tziegel. L'écriture d'Edward l'étonna et, à cette minute
d'abandon, lui fit plaisir. Elle lut, sans la comprendre d'abord, la
formule qui, à l'autre bout de la France, irait bouleverser Claude.
Peu à peu, le sens de cet appel se découvrit à sa pensée et, comme
depuis une heure, la jeune femme s'attendrissait sur elle-même, il lui
fut facile de s'attendrir sur son amant. Dans un jour heureux, elle
aurait haussé les épaules et souri; vaincue, elle se sentit pitoyable
à ce vaincu. Non qu'Edith crût, au fond, qu'il accomplirait sa menace,
mais il devait tant souffrir! L'humiliée se réjouit de tenir une telle
place dans la vie d'un homme. Pratique, et ayant un sens très vif
de la précarité de sa vie, elle décida sur-le-champ de renouer avec
Edward, et construisait déjà tout un plan d'existence loin de ce gratin
pire qu'aucune franc-maçonnerie. Elle consulta l'indicateur, décida
de partir le soir même ou le lendemain: au lieu de s'asseoir à une
table de snobs, elle roulerait vers son amant désespéré. Ce contraste
l'ennoblit à ses propres yeux; elle se sentit supérieure aux gens du
monde, s'attendrit, s'admira, à la fois honteuse et flattée que son
attitude au restaurant italien ait suffi à bouleverser ainsi le triste
Edward; heureuse de cette diversion, elle s'y donnait toute, avec son
instinct de fille pratique, de lutteuse.
Edith s'était étendue sur le lit, rendu à ses fonctions diurnes de
divan. La sonnerie du téléphone la mit debout. Sa main tremblante ne
réussissait pas à décrocher le récepteur. O joie! c'était bien la voix
de Mme Tziegel:
--A quoi pensais-je, ma chère? Vous ai-je dit que je comptais sur vous
pour déjeuner avec Gennaro... Non, pas aujourd'hui... Après-demain
matin... Oui, vendredi.
--Mais je n'y comptais pas du tout, chère amie... D'ailleurs, Mme
Obligado devait me faire déjeuner cette semaine avec le grand homme.
Mme Tziegel savait qu'il n'en était rien et fut au moment de répondre
qu'étant très à court de places, elle retirait son invitation puisque
Edith devait rencontrer ailleurs le poète. Tout de même, elle hésita:
cruelle certes, elle n'aimait pas que sa cruauté lui attirât des
jérémiades:
--Vous le verrez donc deux fois, chère amie.
Edith se dit qu'elle partirait pour Châlons le vendredi soir et
arriverait ainsi vingt-quatre heures avant le rendez-vous fixé. Puis
elle ne pensa plus qu'à sa toilette.
Le grand homme reprenait de chaque plat, s'épanouissait, reniflait
sa provende d'encens, emmagasinait des hommages, de quoi nourrir son
contentement de soi pendant ses huit mois de Dalmatie. Il grasseyait,
s'écoutait, content de ce qu'il faisait plus rire à Paris que chez
lui et ne discernant pas qu'on y riait bien plus de sa mimique et de
son accent que de ses anecdotes. Edith, déjà émue par des coupes de
champagne aux fruits, inclinait sa tête enflammée et promenait, d'un
geste préraphaélique, un lis sur ses narines; elle était là, elle «en
était». Un jeune peintre expliquait à Gennaro le cubisme:
--Je vois d'abord des tons, comprenez-vous? Ensuite je les illustre
avec de quelconques figures: une pipe, un tuyau. Je construis ma
toile. J'y établis un ordre où ma vie intérieure s'exprime. Il y a des
papiers de tenture, dans les lieux d'aisance des maisons de campagne,
ils sont d'un adorable bleu. Ce n'est pas la peine de reproduire les
diamants de la Couronne, n'est-ce pas? mais tel cartonnage d'un vieux
livre de comptes, une pipe m'importe autant qu'une Sainte Famille,
comprenez-vous?
Non, le poète ne comprenait pas. Il est vrai qu'il n'écoutait guère:
sa voisine le troublait parce qu'il aimait les pêches mûres; manquant
d'usage, il ne savait pas cacher son trouble. Les cheveux blancs de
cette Bolivienne donnaient un aspect miraculeux à ses clairs yeux
d'enfant.
A travers des sensations confuses, mêlées et délicieuses, Edith voyait
dans un éclair son voyage du lendemain, mais dépouillé de tout son
charme: elle ne s'y était complue que comme à un pis-aller en une
minute d'abandon; à cette table, parmi ce luxe, d'imaginer seulement ce
départ à six heures, l'attente à la gare de l'Est, l'arrivée dans une
ville étrangère et surtout «la scène à faire», quel dégoût! Pourtant il
y fallait aller. Certes, elle irait. Mais pourquoi gâterait-elle, avec
cette perspective d'un lugubre voyage, le beau plaisir d'aujourd'hui?
La Bolivienne projetait dimanche un déjeuner à Versailles. Le grand
homme assura qu'il s'était réservé cette journée pour classer des
notes, mais il ne résista guère à la pressante et presque tendre
invitation de sa voisine:
--Donc, nous nous retrouverons tous dimanche à une heure, au Trianon
Palace.
Une voix faible, celle d'Edith, répondit:
--Je crois que je ne suis pas libre.
Mme Tziegel déclara qu'on était toujours libre pour un plaisir: elle
se flattait d'avoir décommandé une audience particulière au Vatican...
Edith ne répondit rien, hésitante en apparence, au fond, certaine déjà
de sa défaite. A la hâte, elle accumulait des raisons; quelle folie
de partir sur une lettre, d'obéir à un caprice de cet insupportable
garçon, à moins que ce ne fut un de ces tours à quoi il se complaisait;
toujours il avait aimé cette sensation de tenir les gens au bout de ses
fils et de les manœuvrer à sa guise: «Comme une sotte, j'allais donner
encore dans le panneau.» Edith avait le don de ne voir les choses que
déformées par ses nécessités du moment; et de même qu'au reçu de la
lettre d'Edward, elle n'avait même pas songé à ne pas la prendre au
sérieux, parce qu'à cette minute le drame était le bienvenu dans sa
pauvre journée de laissée-pour-compte, elle n'y voyait plus qu'une
mystification à cet instant où sa nature de soupeuse se dilatait. Si un
pressentiment tragique lui serrait le cœur, au lieu de le chasser, elle
s'efforçait de l'apprivoiser, de le regarder en face, de se rappeler
qu'il faut être dur, ne s'embarrasser d'aucun être, que les autres sont
nos jouets éternels. Elle croyait que c'était du Nietzche; toujours la
portèrent à philosopher ses excès de champagne.
Edward avait garni de serviettes un lit douteux où il s'étendit. Le
ciel pluvieux hâtait la venue du crépuscule. Il écoutait de larges
gouttes sur le zinc des toits. Le bruit d'une troupe armée retentit,
dans la rue, et il renifla cette odeur de cuir, d'astiquage et
d'hommes, l'odeur militaire, il fumait des cigarettes opiacées afin
que la fumée lui dérobât l'aspect de cette chambre. On ne viendrait
pas. Personne ne viendrait. Il le savait maintenant, sans songer à s'en
étonner ni même à le regretter: il avait le sentiment d'habiter un
lieu inaccessible qu'aucun humain, désormais, ne pouvait atteindre. Il
résolut de s'enfoncer dans les jours finis, de fuir par anticipation la
vie au plus épais du passé touffu afin que, lorsque la mort viendrait,
il ait fait déjà beaucoup de pas au-devant d'elle. Indifférent à
tout, dans l'ombre du tombeau, les souvenirs de sa petite enfance
l'aspiraient comme pour un enlisement. Mêlée aux relents des rideaux,
de la table de nuit, du seau de toilette, la fumée composait une odeur
intolérable. Mais les sensations si puissantes naguère sur Edward, la
volonté de mourir l'en délivrait. Être décidé à mourir, c'est d'avance
ne plus donner à la vie aucune prise sur nous. Cependant il cherchait
dans son passé un coin de fraîcheur, de verdure où reposer ses yeux.
Il essayait de fixer une minute heureuse. Il se souvenait de ses
amitiés d'adolescent, il cherchait des visages, il s'étonnait de son
inlassable bonne volonté à s'émouvoir autour des plus pauvres êtres,
des plus vaines femmes. Il ne revenait point de sa toute puissance à
transformer, à repétrir, selon son modèle intérieur, ces cœurs sur
lesquels il avait jeté son dévolu. Et comme, douloureusement, il avait
ensuite défendu contre la réalité ces imaginations que l'être choisi
détruisait lui-même! Trop de désenchantements l'avaient durci...
Curieusement, il osait regarder en lui à la place de ses vices: il les
reconnaissait, il osait les dévisager, et celui-là dont il n'avait pas
encore prononcé le nom, et cet autre auquel il n'avait jamais cédé,
dont il ne s'était jamais avoué à lui-même la présence: germe enfoui,
ignoré de tous et de son propre cœur. Ah! connaissance exacte de soi!
Bas fonds tragiquement révélés! Il se rappela que le brusque éclair des
confidences avait éclairé, chez des êtres proches, les mêmes abîmes
ou d'autres profondeurs plus effrayantes; et c'est pourquoi il ne
s'étonnait plus de son indulgence pour toutes les débauches avouées et
secrètes. Plus d'hypocrisie maintenant, devant cette nuit épaisse de
la mort, au seuil du sommeil sans réveil et de l'anéantissement; il
prononça ce dernier mot à mi-voix, il y trouvait un goût délicieux, une
sensation de vertigineuse et douce chute.
Edward pensa à des personnes mortes qu'il avait aimées: eût-il été
heureux de croire, comme un chrétien, qu'il allait les rejoindre
enfin? Non, non: il les avait aimées périssables, sous leur forme
périssable, peut-être pour ce qu'il y avait en elles de pire. Et
maintenant, il considérait toutes ces vies parallèles à la sienne, et
qui s'étaient jetées dans la mort, avaient atteint, avant lui-même,
cette plage rongée de néant. Ceux qu'il laissait derrière lui, ah!
que lui importait! D'avance, il les imagina vieillissant, grotesques;
il s'abandonna, lui qui allait mourir à vingt-six ans, qui était sûr
maintenant de mourir à vingt-six ans, à sa haine, à son dégoût de la
femme et de l'homme d'âge, l'être à ventre, à crâne nu, la bouche
pleine d'odeur de cigare qui en masque une autre, et leur abjecte
suffisance, ce contentement de soi des gens arrivés, et leurs yeux
où des passions hurlaient la faim maintenant qu'il était trop tard
pour les assouvir. La pensée d'Edward alla vers ce Paris qu'il avait
tant aimé: il se rappela un soir, au fond d'une baignoire, sa bouche
s'appuyait contre une épaule tandis que Nijinski s'envolait par la
fenêtre ouverte sur la nuit artificielle. Il revit des bars, chacun
avec son atmosphère, son odeur et chacun l'attirait à des heures
différentes de la nuit: dans celui-là, tel cocktail était inimitable,
et dans cet autre il y avait la présence réelle d'un vice à qui il
était consacré. Il se souvint des musiques qui aidaient ses passions à
jouir d'elles-mêmes, cet andante de Schubert qu'il exigeait que May lui
jouât chaque soir et cette rengaine russe qu'il cherchait de concert
en concert. Il évoqua le temps de son ambition juvénile, alors qu'il
souhaitait ensemble l'adoration des jeunes gens et des cénacles et
aussi l'applaudissement de la foule, toutes les grandeurs de chair:
soirs où il périssait de rage à la pensée de ne rien faire pour son
avancement. Il eût voulu vivre dans des millions de cœurs. Mais, au
service de cet appétit infini, aucun vouloir, et parce qu'il sentait
son impuissance à le satisfaire, ce goût du triomphe, qui en aide tant
d'autres à vivre, était devenu le complice de toutes ces forces de
destruction. Il lui semblait que de se tuer l'aiderait à ne pas mourir
dans la mémoire des hommes: «Il faut, ricanaît-il, se suicider pour se
survivre.»
La lumière de ce dimanche de juin enveloppe les tables en fleurs du
Trianon Palace. L'orchestre joue en sourdine assez pour ne pas couvrir
la voix de Gennaro qui récite à mi-voix un poème: comme dans _La
Cène_ du Vinci les têtes des apôtres, tous les convives se penchent,
attentifs, vers le poète. Edith regarde, par la porte-fenêtre, une
avenue majestueuse d'ormes, étrangère à cette joie, occupée à créer les
rues de ce Châlons où elle n'est jamais allée, cette chambre d'hôtel
qu'elle imagine dans ses plus menus détails et qui ne ressemble à
aucune de celles qu'elle a déjà traversées. Elle y voit Edward couché:
endormi? malade? comment savoir? Un peu de son amour lui revient, son
amour de femme plus âgée, plus forte que le bien-aimé. Elle se souvient
qu'elle l'appelait: mon petit: et voilà qu'il criait vers elle, pour ne
pas mourir.
Gennaro se tut. Chacun cherchait le mot à dire. Une dame assura que
pour un rien elle aurait pleuré. Mme Tziegel se dépêcha de finir sa
glace. On s'était mis à table très tard, des domestiques baissèrent les
stores. Des autos commençaient de trépider doucement devant le perron
de l'hôtel.
Ce n'était plus la peine de partir maintenant, songeait Edith: Edward
n'avait-il pas fixé ce dimanche soir comme délai dernier? Mais ne
pourrait-elle atteindre Châlons dans la nuit ou, au moins, au petit
jour avant qu'il se fût décidé? Si, il était temps encore: on s'accorde
toujours le quart d'heure de grâce. Edith jouissait de son angoisse, de
cette certitude soudaine de n'être pas un monstre. Il restait encore,
dans son assiette, des fraises. Elle se leva, prétexta un rendez-vous
urgent, se glissa entre les tables. Elle n'avait pas atteint la porte,
qu'on étouffa de rire: Mme Tziegel nota qu'Edith les avait accoutumés à
plus de prudence, à mieux cacher son jeu. Il fallait qu'elle fût bien
prise, cette fois: qui donc allait-elle rejoindre? On ne court ainsi
qu'à un deuxième rendez-vous, quand le premier a dépassé toute attente.
Comme Jacques Berbinot, seul, ne riait pas et laissait, lui aussi, ses
fraises, chacun sentit qu'il fallait que la conversation changeât.