LETTRE DE FIRMIN PACAUD À EDWARD DUPONT-GUNTHER.

_(Fragment.)_

... Je m'inquiète fort peu que cette Edith tire ou non son épingle

de vos jeux, et je ne redoute aucun collage pour vous qui êtes si

singulièrement impropre aux grandes passions. Seule me préoccupe

votre persévérance à briser tous vos appuis, à délier tout ce qui

vous rattache à la vie. Je me dis bien que vous parlez trop de

mourir pour en courir vraiment la chance; n'empêche que j'aimerais

vous connaître une ambition, une manie,--oserais-je dire un

vice?--enfin, de quoi remplir vos journées. Enfermez-vous dans

votre atelier: travaillez avec le maître que vous avez choisi. Le

premier barbouilleur vous persuade que vous n'avez pas de talent;

il y a en vous-même un complice de ceux qui, sournoisement, vous

découragent. Cher Edward, qui vous croyez un grand dédaigneux, comme

le plus idiot jugement vous obsède! A défaut de travail et puisque

vous déclarez inguérissable votre impuissance d'aimer, du moins

cultivez ce goût de ne dédaigner l'action que pour vous passionner

au spectacle des autres hommes: naguère vous aimiez les salons de

Paris; vous me rapportiez des conversations avec certains êtres et

qui ouvrent des abîmes, disiez-vous, devant quoi ont reculé les plus

audacieuses littératures. N'avez-vous plus de ces curiosités? Je

vous cherche, tant vous inquiétez ma sollicitude, les plus saugrenus

divertissements...

... On me dit que notre petite May s'acclimate avec une facilité

imprévue: je le tiens de votre père, n'ayant pas mes entrées chez

les Castagnède; May s'y ensevelit comme au couvent; elle voit chaque

jour ses deux futures belles-sœurs de qui le programme est d'être à

perpétuité enceinte ou nourrice. May suit des cours de puériculture;

on la signale chaque matin à la messe de sept heures. Tout cela est

bien étrange; elle s'est débarrassée de votre influence avec une

passion qui me fait croire à quelque événement secret. Rappelez-vous,

à Lur, le soir du dîner Castagnède, son air halluciné. N'avez-vous

rien appris? Ma tendresse peut-être est indiscrète? Quoique ma

réputation de débauché m'ait toujours fait du tort auprès de votre

sœur, parfois elle m'écoutait et, quand vous n'étiez pas là, elle

se confiait un peu. Ah! si j'avais été de dix ans plus jeune!...

Elle s'éloigne en courant dans ces ténèbres mystiques, elle s'enivre

de l'opium chrétien... Peut-être cela va-t-il nous donner une

petite sœur de cette Jacqueline Pascal que vous m'avez appris à

aimer et qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la

perfection; c'est compter sans l'influence du gros Marcel: saura-t-il

manœuvrer? Jusqu'à présent, il joue le rôle d'accessoire dans une

conversion; tout de même, c'est un garçon: il lui reste un argument

dont nous ne connaîtrons l'effet qu'après la cérémonie; votre père

souhaiterait qu'elle ait lieu sans délai, mais la mère Castagnède

exige que d'abord sa future bru soit exactement informée des mystères

chrétiens, et je ne crois pas que le mariage puisse être célébré

avant le printemps.

Votre père maigrit, c'est mauvais à nos âges; le départ des Gonzalès

lui a donné un coup; on dit qu'il a rompu avec Rose Subra; jamais

je ne l'ai vu demeurer si longtemps sans personne. Il monte souvent

le soir chez moi à cause de mon armagnac 1853; il ne m'ennuie pas:

nous avons des goûts communs, mon cher, et des souvenirs donc! Les

affaires vont assez bien; j'ai raflé au bon moment toute la récolte

de l'entre-deux-mers, il y a eu depuis de la grêle dans l'Aude; mais

voilà qui vous assomme; ne sauriez-vous trouver, parmi vos hérédités

bourgeoises, le goût des affaires, de l'argent? Je vous suis un

exemple qu'on peut y garder quelques intelligentes curiosités...

* * * * *

La chair et le sang · 第 19 / 27 题