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... Je m'inquiète fort peu que cette Edith tire ou non son épingle
de vos jeux, et je ne redoute aucun collage pour vous qui êtes si
singulièrement impropre aux grandes passions. Seule me préoccupe
votre persévérance à briser tous vos appuis, à délier tout ce qui
vous rattache à la vie. Je me dis bien que vous parlez trop de
mourir pour en courir vraiment la chance; n'empêche que j'aimerais
vous connaître une ambition, une manie,--oserais-je dire un
vice?--enfin, de quoi remplir vos journées. Enfermez-vous dans
votre atelier: travaillez avec le maître que vous avez choisi. Le
premier barbouilleur vous persuade que vous n'avez pas de talent;
il y a en vous-même un complice de ceux qui, sournoisement, vous
découragent. Cher Edward, qui vous croyez un grand dédaigneux, comme
le plus idiot jugement vous obsède! A défaut de travail et puisque
vous déclarez inguérissable votre impuissance d'aimer, du moins
cultivez ce goût de ne dédaigner l'action que pour vous passionner
au spectacle des autres hommes: naguère vous aimiez les salons de
Paris; vous me rapportiez des conversations avec certains êtres et
qui ouvrent des abîmes, disiez-vous, devant quoi ont reculé les plus
audacieuses littératures. N'avez-vous plus de ces curiosités? Je
vous cherche, tant vous inquiétez ma sollicitude, les plus saugrenus
divertissements...
... On me dit que notre petite May s'acclimate avec une facilité
imprévue: je le tiens de votre père, n'ayant pas mes entrées chez
les Castagnède; May s'y ensevelit comme au couvent; elle voit chaque
jour ses deux futures belles-sœurs de qui le programme est d'être à
perpétuité enceinte ou nourrice. May suit des cours de puériculture;
on la signale chaque matin à la messe de sept heures. Tout cela est
bien étrange; elle s'est débarrassée de votre influence avec une
passion qui me fait croire à quelque événement secret. Rappelez-vous,
à Lur, le soir du dîner Castagnède, son air halluciné. N'avez-vous
rien appris? Ma tendresse peut-être est indiscrète? Quoique ma
réputation de débauché m'ait toujours fait du tort auprès de votre
sœur, parfois elle m'écoutait et, quand vous n'étiez pas là, elle
se confiait un peu. Ah! si j'avais été de dix ans plus jeune!...
Elle s'éloigne en courant dans ces ténèbres mystiques, elle s'enivre
de l'opium chrétien... Peut-être cela va-t-il nous donner une
petite sœur de cette Jacqueline Pascal que vous m'avez appris à
aimer et qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la
perfection; c'est compter sans l'influence du gros Marcel: saura-t-il
manœuvrer? Jusqu'à présent, il joue le rôle d'accessoire dans une
conversion; tout de même, c'est un garçon: il lui reste un argument
dont nous ne connaîtrons l'effet qu'après la cérémonie; votre père
souhaiterait qu'elle ait lieu sans délai, mais la mère Castagnède
exige que d'abord sa future bru soit exactement informée des mystères
chrétiens, et je ne crois pas que le mariage puisse être célébré
avant le printemps.
Votre père maigrit, c'est mauvais à nos âges; le départ des Gonzalès
lui a donné un coup; on dit qu'il a rompu avec Rose Subra; jamais
je ne l'ai vu demeurer si longtemps sans personne. Il monte souvent
le soir chez moi à cause de mon armagnac 1853; il ne m'ennuie pas:
nous avons des goûts communs, mon cher, et des souvenirs donc! Les
affaires vont assez bien; j'ai raflé au bon moment toute la récolte
de l'entre-deux-mers, il y a eu depuis de la grêle dans l'Aude; mais
voilà qui vous assomme; ne sauriez-vous trouver, parmi vos hérédités
bourgeoises, le goût des affaires, de l'argent? Je vous suis un
exemple qu'on peut y garder quelques intelligentes curiosités...
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